Europe de hier, Europe d'aujourd'hui

Publié le 20 Septembre 2014

Europe de hier, Europe d'aujourd'hui, un longue histoire d'essais et d'echecs ...

 

 

1741-1742, la Diète à Francfort sur le Main.

 

Un moment particulier où l'histoire de l'Europe aurait pu basculer, c'est ce que pensaient leurs contemporains.

 

La guerre de succession d'Autriche va durer 7 ans, comme la suivante. De 1740 à 1748. Elle se termine par la paix d'Aix-La-Chapelle du 18 octobre 1748.

Elle fut moins féroce que celle qui suivra, entrecoupée de trêves, de changements d'alliance, de reprises, de défaites et de victoires.

 

Un des artisans des alliances anti-habsbourgeoises fut le futur duc de Belle-Isle (Charles-Louis Fouquet de Belle-Isle, 1684-1761), petit-fils du malheureux Fouquet, il représente le roi Louis XV. Car en effet, l'empire habsbourgeois avait été entièrement isolé, face aux prussiens, aux français et à l'électeur Charles-Albert de Bavière, un Wittelsbach qui voulait les possessions habsbourgeoises. Lors de cette Diète (Reichstag) tenue fin 1741 début 1742, il sera élu puis couronné nouvel empereur sous le nom de Charles VII, le 12 février 1742.

 

Marie-Thérèse, jeune grande-duchesse d'Autriche, reine de Hongrie, Bohème, Croatie, etc., était monté sur les trônes familiaux à la mort de son père le 20 octobre 1740, l'empereur Charles VI ; cependant se voyait écartée, avec son mari François de Lorraine, du siège principal. Mais aussi, petit à petit, elle était chassée de ses possessions héréditaires. Déjà Charles Albert de Bavière avait été fait grand-duc d'Autriche à Linz, puis roi de Bohême à Prague en 1741 grâce notamment à l'appui des armées de Belle-Isle. Les armées coalisées gagnaient du terrain et menaçaient directement Vienne : le couronnement de la nouvelle Europe débarrassée des Habsbourg se fera à Francfort sur le Main en 1742 et la paix, croyait-on, se répandra enfin.

 

L'Empire ne sera donc pas pour elle, ni le reste ? Tout semblait perdu, Belle-Isle triomphait. Malgré son jeune âge, Marie-Thérèse a 25 ans en 1742, elle va montrer un sens politique tout à fait remarquable, doublé de sang froid et de ténacité. En effet, à ce moment, les possessions habsbourgeoises sont ruinées, ses armées dépassées, ses soutiens disparus. Rétrospectivement, on ne peut qu'être admiratif, car, contre toute attente, elle sauvera finalement son empire ; son mari François de Lorraine dont elle est fort amoureuse, sera sacré empereur en 1745, à la mort de Charles VII. Elle perdra malgré tout la Silésie, riche contrée minière, au profit de la Prusse et de son roi Frederic II (qui est son aîné de 5 ans, et montre surtout du génie militaire). Les prémisses de la guerre suivante étaient posées. Elle surviendra, comme un vent de malheur et de destruction sur l'Europe centrale, moins de 10 après la fin de celle-ci.

 

 

La Diète à Francfort sur le Main va être un lieu et un moment tout à fait exceptionnel, à dimension européenne, de concentration des puissances du moment, où l'on pensait transformer le monde d'alors.

 

Francfort est une ville moyenne, d'environ 40 000 habitants à l'époque. Elle a un statut de ville "libre" d'Empire. Elle est surtout remarquable par sa composition, mêlant protestants (luthériens mais principalement calvinistes), catholiques et juifs, beaucoup sont issus de l'imigration "confessionnelle". C'est une ville opulente de foires et de négoces (Leipsig joue le même rôle à l'est), outre d'être un lieu important de la politique impériale. Elle est un centre de relations commerciales qui couvrent l'Europe (surtout de part et d'autre d'une espèce de ligne qui unit le Rhin depuis la mer du nord à l'Italie du nord).

 

La franc-maçonnerie ne sera pas en reste ! Dans le sillage de Belle-Isle, était-il franc-maçon ?, vont se réunir des francs-maçons d'horizons divers. Tant et si bien qu'en mars 1742, soit un mois après le sacre impérial, la Loge très cosmopolite « Einigkeit » ("Union") était créé, elle existe toujours.

Ce sera un lieu de rassemblement tout à fait étonnant, où diplomates, gens de lettre, militaires, nobles, banquiers et négociants venant de différentes parties de l'Europe, mais aussi localement, se rencontreront, puis se re-disperseront.

 

Elle est fille de la loge francophone huguenote « Union » de Londres. Elle obtiendra dès 1743, via sa loge-mère, des patentes de constitution de la Grande Loge de Londres.

Faisait partie de la loge-mère fondée en 1732, Philipp Friederich Steinhel et le Marquis de la Tierce que l'on retrouve constituants de la loge francfortoise.

 

 

Qui furent constituants de cette Loge ?

 

  • Le Comte de Beaujeu comme Grossmeister (grand-maître).

  • Le Marquis de Gentil comme premier grand surveillant

  • Le Baron Charles Alexandre de Schell comme second grand surveillant

  • Philipp Freiderich Steinhel comme Meister von Stuhl (maître en chaire)

  • Marquis de la Tierce comme premier surveillant

  • Johann Jakob von Stockum comme second surveillant

  • Johann Martin Meyerotto comme secrétaire

  • Paul Abraham Jordis comme trésorier.

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    Puis viennent d'autres noms de personnes qui s'y affilient ou y sont reçus.

     

    Reprenons quelques uns de ceux-ci.

     

    Le général de Beaujeu ? Il devrait s'agir d'Alexandre-Nicolas comte de Beaujeu, famille de Franche-Comté, faisant partie de la suite (avec ses deux frères) et surtout de l'armée conduite par Belle-Isle et Maurice de Saxe (le vainqueur de Fontenoy en 1745). Il devint chambellan impérial au couronnement de l'empereur Charles VII.

     

    Le marquis de Gentil ? Il doit s'agir du marquis Philippe-François de Gentils de Langalerie (1710-1773). Il est le fils aîné de Philippe de Gentils, lieutenant-général des armées françaises qui passa à l'Empire et se fit protestant en 1714. Il fut condamné pour trahison dans son pays natal à la pendaison. Suite à diverses intrigues avec le représentant turc à La Haye, il sera arrêté et placé en résidence en Hongrie où il décédera en 1717.

    Le marquis de Gentil faisait partie de la délégation de Guillaume III, roi de Pologne, électeur de Saxe à la Diète de Francfort.

     

    Le baron de Schell y était à ce titre aussi, tout comme Philipp Freiderich Steinhel qui était le secrétaire de la délégation.

    Ce dernier avait été reçu à la Loge "Union" de Londres. Trois ans après la Diète, en 1745, il deviendra « maçon écossais » à la loge "Sincérité" de Francfort qui se situe elle, dans la nébuleuse "écossaise" de Berlin.

     

    Un autre fondateur venait également de la loge de Londres, il s'agit du marquis de la Tierce, auteur de la traduction des constitutions d'Anderson qu'il avait commencé à Londres : « Histoire, obligations et statuts de la très vénérable confraternité des Francs-maçons », édité à Francfort en 1742 par l'éditeur et franc-maçon Varrentrapp. Quoique protestant, il était, lui, dans la suite de Belle-Isle.

     

    Notons qu'une première traduction en français des constituions d'Anderson avait été réalisée aux Pays-Bas en 1736 par Kuenen, mais elle fut par la suite largement oubliée.

    Nous avons vu, dans un article précédent, la venue à cette loge de Joseph Uriot en 1742, où il fera son célèbre discours dans la liesse de l'élection et l'espérance d'une Europe apaisée. En 1743, on le retrouve à Bruxelles comme directeur de troupe à « La Monnaie », théâtre construit en 1700, qui est devenu depuis l'Opéra royal de la Monnaie.

     

    On voit ainsi par ces petits exemples, le maillage maçonnique européen qui se constitue progressivement.

     

     

     

    Références

     

  • Georg Kloss. Annalen der Loge zur Einigkeit. 1842.

     

  • Bettina Strauss. La Culture française à Francfort au XVIIIème siècle. 1910.

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  • Karl Demeter. Die Frankfurter Loge zur Einigkeit 1742-1966. Éditions Waldemar-Kramer, 1967.

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  • Pierre-Yves Beaurepaire. L'Europe des Franc-maçons XVIIIè-XIXè siècles. Éditions Belin, 2002.

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  • Matthias Schnettger. Entre Wettereau, l'Empire et l'Europe : les espaces d'action et d'interaction de Francfort, ville d'Empire, à l'époque moderne. In Espaces de pouvoirs, espaces d'autonomie en Allemagne. Presses Universitaires du Septentrion. 2010.

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  • Christophe De Brouwer. Je suis tombé par terre, c'est la faute à Voltaire. In Trigonum Coronatum, "Articles", 2014.

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    Rédigé par Christophe

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