La terre maçonnique est plate !

Publié le 5 Novembre 2014

Je levai de nouveau mes regards au ciel, et j’aperçus une grande voûte ; et il y avait au-dessus sept écluses qui versaient des torrents de pluie.
Je regardai encore, et voici que les
chambres souterraines étaient ouvertes à l’intérieur de la terre et que les eaux commençaient à se déverser sur elle.

 

Livre d'Hénoch, « Le livre des songes » chapitre 87, texte éthiopien.

 

 

 

La Crypte

 

Très souvent la Loge est comparée à une grotte, à une crypte, à une caverne.

Cela nous fait penser au mythe de la caverne de Platon où les pauvres humains s'y blottissent et sont à la recherche désespérée des pâles reflets de la lumière. Mais à l'inverse, peut-être sommes-nous au cœur du monde sensible d'Aristote qui nous éblouit de ses feux souvent trompeurs ?

 

Toujours est-il que les arches et sa voûte du mythe de la caverne, paradoxe, sont parfois comparés à un arc-en-ciel, comme dans certains textes maçonniques pré-Pritchard.

 

A la fois paradoxe et paradigme.

 

Nous connaissons cette représentation ancienne du monde, celle d'un monde plat et d'une voûte céleste, sphère parfaite où les étoiles sont accrochées, et dont les deux luminaires principaux, le soleil et la lune, tournent à l'intérieur de celle-ci. Même si Aristote avait affirmé une terre ronde et proposé pour la première fois un calcul de sa circonférence, et, à sa suite, bien d'autres savants de l'antiquité, la terre était restée plate ! « Je vis la pierre qui supporte les angles de la terre. » (Livre d'Hénoch, chap. 18).

Il faudra attendre Copernic (XVIème) pour changer l'image classique du monde en réaffirmant sa rondeur et surtout pour casser le mythe aristotélicien d'une terre immobile, centre de l'univers, devenu dogme chrétien. Il impose un soleil immobile (la révolution copernicienne : l'héliocentrisme), et à sa suite Galilée (XVIIè) qui assoit définitivement la théorie copernicienne grâce à ses travaux d'observation rendus possible par son invention de la lunette astronomique.

 

On conçoit ainsi la loge, représentation du monde connu et plat, enfermé dans un cercle parfait dont elle est le centre. Au centre du centre se trouve forcément le Saint des Saints, c'est à dire la « Divinité » dont on ne peut prononcer le nom (le nom ineffable) ! Ceci est remarquablement illustré par le livre de René Desaguliers « Les Pierres de la Maçonnerie », un must !

 

Faut-il dès lors s'étonner que cette image de la crypte soit une thématique centrale de la maçonnerie et de ses différents grades et degrés et ce, dès les origines (pré-Pritchard). Ses formes sont diverses, d'un temple à un sépulcre.

 

 

Parmi ces représentations, nous connaissons les vieux grades de la « Voûte » ou de l' « Arche » que l'on retrouve comme légende centrale de systèmes maçonniques tels que l'Arche Royale ou le REAA.

En son centre, bien entendu, se trouve toujours le Saint des Saints, ainsi que le « nom ineffable » (symbole important du monde juif), sous la forme d'un mot ou d'un texte.

 

La représentation la plus connue de cela est cependant la légende hiramique. La divulgation de Pritchard (1730) nous montre notamment deux thématiques : le chemin et ses péripéties et le lieu final d'enterrement (le Saint de Saints du temple de Salomon). Dans les relations continentales, ce dernier élément est souvent omis, alors qu'il est le point d'orgue final du Pritchard, et aussi des Three Distinct Knocks (1760, divulgation des Antients).

Quant au nom ineffable (perdu?), il se trouve dans de nombreuses représentations graphiques de divulgations françaises du XVIIIè traitant des 3 premiers degrés, gravés sur le cercueil d'Hiram. Explicitement il est retrouvé sur Hiram mort, placé dans un triangle d'or dans la divulgation anglaise le "rit de Bouillon" (ca 1740).

 

 

 

Ce schéma, chemin vers la crypte et la crypte elle-même, nous le retrouvons notamment dans deux filiations importantes :

 

La crypte où l'on redécouvre le « nom ineffable » connaît une temporalité variable :

  • Le temple (souterrain?) d’Hénoch, se situe avant le déluge et donc avant la construction du temple de Salomon : la crypte de ce temple est évoquée dans le grade de Royal Arch du REAA (parfois désigné comme l' "Arche d'Enoch").

  • Premier temple de Salomon (sa réfection) : Royal Arch irlandais.

  • Avant le début des travaux du second temple de Zorobabel : grade de la Voûte.

  • Début de la construction du second temple : Royal Arch écossais, anglais, américain.

 

Le chemin pour y arriver est décrit dans le grade de Chevalier de l'Épée ou d'Orient, ainsi que dans celui de Super-Excellent (le Passing the Veils) que l'on trouve dans le Royal Arch écossais et américain.

Le compagnonnage n'est pas en reste. Faire la route est un élément essentiel du métier et le symbole « liberté de passage » est, faut-il s'en étonner, un symbole compagnonnique important.

 

On peut penser que ces grades-légendes, avec le temps, sont devenus divergeants, mais, en amont, auraient-ils une origine commune ?

 

Et là, on est un peu ennuyé. Plusieurs légendes mêlant la crypte où se trouve le « nom ineffable » sous diverses formes existent. La plus souvent citée est celle de Philostorgius, Vème siècle, dont une partie de son « Histoire ecclésiastique » a pu être conservée au cours des siècles. Cette histoire fut reprise par Samuel Lee dans un livre de 1665 « Orbis miracolum or the Temple of Solomon ». Mais aucune n'est vraiment complète.

 

 

Hénoch

 

Puis la franc-maçonnerie va attribuer à Hénoch (ou Enoch) la construction d'un temple antédiluvien et d'une crypte où se trouve un triangle d'or avec le nom ineffable. Trop beau pour être vrai !

 

Par contre le Livre d'Hénoch, apparemment écrit à l'époque du second temple, livre saint apocalyptique des coptes éthiopiens, dont on a retrouvé également des fragments en araméen dans les manuscrits de la Mer morte, ce qui démontre à la fois son ancienneté et son succès d'époque, fut rapporté en Europe par un écossais en 1773, et cela va passionner les amateurs d'ésotérisme. Et on comprend l'engouement des francs-maçon de l'époque, Hénoch est l'arrière grand-père de Noé, et raconte « l'histoire » jusqu'à Noé, lui-même grand-père de Nemrod et l'épisode de la tour de Babel.

Noé est une figure symbolique majeure de la franc-maçonnerie que l'on rencontrera par exemple dans d'anciens manuscrits comme le Ms Graham anglais (ca 1726) qui décrit la découverte de la tombe de Noé par ses trois enfants Sem, Cham et Japhet (c'est une légende quasi identique à celle de la découverte du corps d'Hiram).

 

Les colonnes d’Hénoch ou antédiluviennes : la légende maçonnique de la crypte soutenue par les deux colonnes du savoir construite par Hénoch, nous vient de Flavius Josèphe (Ier siècle) : « Dans la crainte que leurs inventions ne parvinssent pas aux hommes et ne se perdissent avant qu'on en eût pris connaissance, - Adam avait prédit une cataclysme universel occasionné, d'une part, par un feu violent et, de l'autre, par un déluge d'eau, - ils élevèrent deux stèles [55], l'une de briques et l'autre de pierres, et gavèrent sur toutes les deux les connaissances qu'ils avaient acquises ; au cas où la stèle de brique disparaîtrait dans le déluge, celle de pierre serait là pour enseigner aux hommes ce qu'ils y avaient consigné et témoignerait qu'ils avaient également construit une stèle de brique. Elle existe encore aujourd'hui dans le pays de Siria [56] ». Cette légende est reprise par exemple dans le Ms Dumfries écossais (ca 1710).

 

C'est l'Hénoch bâtisseur qui va émerger à la suite de son père Caïn, sur base d'un paragraphe de la Genese 4.17 : « Caïn connut sa femme; elle conçut, et enfanta Hénoc. Il bâtit ensuite une ville, et il donna à cette ville le nom de son fils Hénoc. »

 

En effet, par extension, Philon d'Alexandrie (époque de la naissance de JC) en fera un « Henoch, le bâtisseur ».

 

La suite coulait de source : « Quelques-uns font remonter notre Institution jusqu'au tems de Salomon, de Moïse, des Patriarches, de Noë même. Quelques autres prétendent que notre Fondateur fut Énoch, le petit-fils du Protoplaste, qui bâtit la premiére ville, & l 'apella de son nom. » : second discours d'Andrew Ramsay en 1737, non prononcé et publié dans « Lettre de M de V*** », première édition de 1738.

Il ne fut pas le seul à proposer cette légende. On retrouve par exemple Henoch et ses colonnes antediluviennes dans le "Parfait Maçon" (1744).

 

Puis, peut-être avec la redécouverte du livre d'Hénoch, version éthiopienne, au dernier tiers du XVIIIème, nos prédécesseurs pouvaient imaginer un Hénoch bâtisseur de temple, peut-être souterrain, comme certaines églises coptes d'Ethiopie, telle une crypte. L'imagination était à l'honneur puisqu'une traduction précise à partir du vieil éthiopien n'interviendra qu'une cinquantaine d'année plus tard. La boucle était bouclée … !

Par exemple, l'Ark Mariner anglais, l'ordre des Noachites à la fin de la période napoléonienne, sont autant d'expression de cette belle imagination maçonnique portant sur Henoch et Noé.

 

 

Petite discussion

 

L'origine des légendes maçonniques plongent parfois bien loin. C'est souvent un corpus chrétien qui les sous-tend et les structure. Même si les aspects dogmatiques ont largement disparu de nos rituels pour la plupart des obédiences francophones, la perspective diachronique reste indispensable pour leur compréhension. Elle nous permet de mieux comprendre les articulations et le symbolisme puissant qui nourrissent ces légendes. Enlever les oripeaux du dogmatisme, laissant à chacun le soin de se définir dans son intimité, devrait rendre à ces rituels une qualité ésotérique, et non pas moraliste comme trop souvent, qui, précisément, va aider chacun dans sa définition personnelle. C'est quelque part un de ses buts, non?

 

 

Je vais au bout du monde

Seulement me prouver

Que si la terre est ronde

C'est de t'y retrouver

 

Louis Aragon. Le voyage de Hollande et autres poèmes : Chemin de fer. 1965

 

 

 

Un beau partage nous est proposé par Gerard Contremoulin avec sa Variations sur la Ligne droite", commençant par un horizon parfaitement ... plat :-)

 

 

Références.

  • Bernard Jones. Freemasons's book of the Royal Arch. Harrap-London, 1957 (traduction française réalisée par G Lamoine publié par les éditions de La Hutte).

  • René Desaguliers. Les Pierres de la maçonnerie. Dervy (Renaissance Traditionnelle), 1997.

  • Jan Snoeck. The Evolution of the Hiramic legend in England and France. Heredom, 2003. (traduction française dans Acta Macionica, 2011).

  • Michaël Langlois. Le premier manuscrit du livre d'Hénoch. Cerf, 2008.

  • Pour le texte de Josèphe, il est repris de : http://remacle.org/bloodwolf/historiens/Flajose/juda1.htm

 

La Pluie et l'Arc-en-ciel.

 

 

La terre maçonnique est plate !

Rédigé par Christophe

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