Le Régulateur

Publié le 15 Août 2018

Voici une réédition bienvenue du "Régulateur du Maçon".

 

Dans ma bibliothèque se trouvent côte-à-côte, 'À l'Orient',« Le Régulateur du Maçon » de Pierre Mollier (2004) et le « Guide des Maçons écossais » de Pierre Noël (2006). L’un propose une couverture rouge bordeaux, l’autre d’un rouge plus vif.

 

 

Je pense utile de les associer.

 

Car ce sont deux ouvrages de base, on dirait aujourd’hui des incontournables, poursuivant le même objectif, proposer et commenter des rituels fixés du tout début du XIXe siècle, importants dans notre approche rituélique des 3 premiers grades de la franc-maçonnerie. Leurs aspects communs et divergents résultent bien sûr de l’histoire de la maçonnerie du XVIIIe siècle. Il s’agit déjà de synthèses, les premières serait-on tenté de dire.

 

Pour le REAA, probablement oui, pour le rite moderne ou français, certainement non.

 

 

Carrosse du couronnement, 1804.

 

L'enjeu

 

La fixation des rituels des trois premiers grades du GODF eut lieu en 1785. Mais rapidement après, l’Obédience fut balayée par la Révolution. Ensuite, elle dut relever la tête, petitement au départ, avant de se répandre dans tout l’Empire que les événements avaient suscité.

 

Et si 1785 fut le moment de fixation par le GOdF de son rituel, il ne le fut que pour l’espace français.

 

Depuis 1794, l’espace maçonnique s’était élargi notamment en y intégrant l’espace belgique. De cet espace, quelques rares Loges de l’ancien régime subsisteront (5), lesquelles, petit à petit, s’affilièrent au GOdF, elles gardèrent leur rituel. Mais surtout, de nouvelles Loges apparaîtront sous l’aile de celui-ci.

Il apparaît logique qu’elles utilisèrent un matériel rituélique provenant de leur Obédience et c'est ce qu'elles firent.

 

Mais où trouver ce matériel rituélique? La diffusion du Régulateur daté de ‘1801’ fut … ce qu’elle fut !

 

Toujours est-il qu’au sortir de l’Empire, au 1 janvier 1814, selon Auguste Wargny, (Annales Chronologiques, tome 1, 1822), la situation était la suivante pour les loges actives à ce moment dans les (bientôt ex-)départements belgiques (3 premiers grades) : 24 pratiquaient le rite « Ancien Réformé », 2 le rite « Écossais Philosophique » et 1 le rite « Écossais Primitif ».

 

Rite "Ancien Réformé" ou "Moderne", c'est finalement cette dernière appellation du rite qui fut retenue par cet espace, le terme de rite "Français" étant  ‘réservé’ à l’ancien espace plus spécifiquement français. Cependant on parle de la même chose.

 

Ce rite sera celui de référence de la Grande Loge d’administration méridionale du Grand Orient des Pays-Bas à partir de 1818, ancêtre du Grand Orient de Belgique qui apparaît en 1833, dont ce sera également le rite de référence.

 

À ma connaissance, le Grand Orient de Belgique ne s’était pas trop préoccupé de l’aspect rituélique de 'son' rite, laissant aux Loges le soin de s'en occuper, d'autant que les Loges sont traditionalistes à ce niveau.

 

Mais l’abandon des « symboles » (Grand Architecte de l’Univers, croyance dans l’âme, la Bible) au niveau du Grand Orient de Belgique en 1872, va naturellement percoler vers les Loges. La nécessité de réaliser une nouvelle mouture des rituels des grades symboliques se fit jour. C'est une conséquence de cette décision obédientielle, à l’appréciation des Loges. En 1878, le Grand Orient de Belgique fit l'effort et proposa une réforme de ceux-ci (de même il modifia les préceptes -code- maçonniques).

Ces nouveaux rituels répondent bien sûr à l’abandon des symboles. Pour le reste, ils sont aussi brefs que le Régulateur, ou celui de Murat, avec quelques différences, mais c'est bien la même famille.

 

Ces rituels de 1878 sont le "chaînon" du rite moderne pratiqué dans les Loges bleues en Belgique aujourd'hui. En effet, une grande partie du contenu de ceux-ci est toujours d’actualité dans les Loges belges, même s’ils ont été ‘enrichis’ par les préoccupations des différentes époques qu’ils ont traversées et des particularités des Loges qui les pratiquent.

 

Peut-on parler d’un rite moderne belge ? Certainement pas, il s’agit d’une évolution du rite exposé dans le "Régulateur". Nonobstant quelques différences et particularités, cela reste très fidèle. Et c'est pourquoi l'ouvrage de Pierre Mollier (et sa réédition) est important pour la maçonnerie belge, ('malgré' l'indication, dans le titre, de la mention "grades symboliques du Rite Français" !).

 

 

 

L’ouvrage de Pierre Mollier

 

Cet ouvrage, que Pierre Mollier a eu la gentillesse de m'envoyer, concerne, vous l'aurez compris, le rite « Moderne », également appelé « Français » ou « Ancien réformé ».

En effet, le rite Moderne ne disparut jamais aux grades symboliques, bien au contraire, il resta dominant sur les anciennes terres d’Empire et va continuellement s’enrichir.

 

La couverture de la réédition tire vers le bleu cette fois, la vignette est la même. La mise en page est un peu différente, le livre comporte 448 pages. L’iconographie en a été enrichie avec bonheur, le texte lui-même a été revu, mais n’apparaît pas avoir été modifié de façon essentielle. Je reporte le lecteur vers le blog de Pierre où les différences sont expliquées.

 

Nous sommes gâtés car Pierre Mollier nous avait proposé, dans une démarche d’une grande logique, un « Régulateur des Chevaliers maçons », paru en 2017, exposant les hauts-grades du rite moderne ou français.

Peu de temps auparavant cette publication, nous avions également eu la compilation passionnante des rituels du XVIIIe siècle qui avaient servi aux chambres ad-hoc du GOdF dans leur construction des Ordres ("Les 81 grades qui fondèrent au siècle des Lumières le Rite Français", Joaben hors-série, 2017).

En fait, ces 20 dernières années ont vu un grand nombre de publications intéressantes, passionnantes parfois, concernant le rite français, grades symboliques et 'hauts-grades'. Une vraie renaissance dans la recherche.

 

 

 

 

Que trouve-t-on dans ce livre ?

 

Pierre Mollier a le génie de la concision, tout en maintenant de la méthode et une grande rigueur. C’est très agréable à lire, jamais on a l’impression de perdre son temps dans des circonvolutions secondaires.

A la limite, cela peut être un défaut. Moi qui aime les anecdotes dans lesquels le lecteur se perd bien souvent (!), et c’est sûrement un héritage de mes années d’enseignement universitaire de matières parfois ardues, on en trouvera très peu ici. L'exposé va toujours à l’essentiel et donc, 14 ans après la première édition, la langue reste jeune.

 

Le texte nous retrace la filiation du rituel sur celle des 'Moderns' d’Angleterre, et plus loin encore. Mais aussi sa transformation progressive sur le sol français pour en réaliser une première synthèse obédientielle en 1785. Nous sommes à la veille de la Révolution française.

 

Le voici renaissant sous le titre de "Régulateur du Maçon", et à la date de 1801. Ce ne serait qu'en début 1804 que celui-ci aurait été imprimé et distribué très parcimonieusement. Ensuite il connaîtra d’autres réimpressions dont Pierre Mollier nous procure le détail.

 

Le texte replace les annexes dans leur jus, si j’ose m’exprimer ainsi, avec notamment un fac similé du « Régulateur » daté de 1801.

 

Bien intéressant est également le fac-simile du rituel vers 1765 (ou vers 1774) de l'ancienne Grande Loge de France qui précède le Grand Orient. Il est intéressant parce qu'il ressemble plus à un canevas avec des éléments fixés, qu'à proprement parler à un corpus rigide. Se pose alors la question: pourquoi est-on sorti d'un style plus relâché pour aller vers une tentative de fixation en 1785, qui n'est d'ailleurs pas 'complète' (il suffit de lire le rituel publié en 1788, que Pierre Mollier commente, pour s'en convaincre) ?  Je n'ai pas de réponse.

 

Et dès lors quelle est l’importance de ce Régulateur daté de 1801, dans l’évolution rituélique maçonnique ultérieure? Le paradoxe de la présentation de Pierre Mollier est de nous donner une filiation sur le XVIIIe siècle, alors que c’est un point de départ.

 

En effet, la Révolution française est une rupture, une véritable solution de continuité. Ce qu’il y avait avant, n’est plus. Il y a eu, non pas table rase, mais changement radical sur le plan social, culturel, économique, administratif, judiciaire et politique.

Et ce qui suit en est la conséquence, il y a là continuité. Il y a plus qu’une filiation, il y a communauté. Quoique chacun tributaire de leurs époques, indéniablement, les rituels Murat (1858), GOB (1878), Amiable (1887), Groussier (1938) trouvent non seulement leurs sources, mais leurs compréhensions, dans ce départ et beaucoup moins dans le XVIIIe siècle, même si c'est la source, parce que la nature de la franc-maçonnerie avait également changé suite à la rupture.

 

Dernier élément, le texte et les rituels présentés par Pierre Mollier peuvent être reçus à différents niveaux, tant par le néophyte que par l'historien chevronné, cela devait être dit !

Merci pour cette réédition nécessaire.

 

Chantier naval à Anvers en 1804.

 

 

Gioachino Rossini - Wind quartets in B-flat major & F major (1804) - Andante & Theme with Variations. Rossini composed in 1804 a series of five instrumental sonatas for Agostino Triossi, a 23-year old landowner who had befriended him. The composer himself later recalled that "they were all composed and copied in three days and performed in a doggish way by Triossi on the double bass, Morini (his cousin) on first violin, the latters brother on cello and the second violin by myself.

Rédigé par Christophe de Brouwer

Commenter cet article