Lapis rejectus caput anguli 

Publié le 20 Juin 2022

En continuant d'explorer les rekenpennings (jetons de calcul ou de compte) produits lors de la guerre de 80 ans aux Pays-Bas de Charles Quint (1568-1648), je suis tombé sur celle-ci qui date de 1574 et qui revêt un caractère qui ne peut que nous intéresser.

 

En effet, elle met en scène la symbolique de la pierre rejetée. Cette symbolique est reprise par les versets 22 et 23 du psaume 118: (Bible de Louis Segond 117:22: La pierre qu'ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la principale de l'angle. &117:23: C'est de l’Éternel que cela est venu: c'est un prodige à nos yeux.)
La pierre rejetée est également reprise par Marc 12:10-11, Matthieu 21:42, Luc 20:17, les Actes des Apôtres 4:11.

 

Dans le système de correspondances entre l'ancien et le nouveau testament qui eut court un millier d'année avant de concile de Trente (1545-63), qu'on a appelé "typologie" faisant correspondre symboliquement des épisodes de l'ancien (considéré comme le nouveau testament mais couvert d'un voile, dont il faut découvrir le sens) avec le nouveau, la pierre angulaire est une des représentations (un des "types") de la résurrection du Christ (avec Jonas sortant du poisson ou Sanson arrachant les portes de Gaza).

Cette représentation devient explicite avec le nouveau testament (acte des apôtres): " C'est Lui [le Christ], la pierre que, vous, les bâtisseurs avez mise au rebut et qui est devenue la pierre anglulaire ".

Il fallait donc déchirer le voile qui couvre l'ancien testament pour accéder à la nouvelle alliance. On comprend que ce symbole a été repris par le calvinisme naissant, mais aussi, plus tardivement, par la franc-maçonnerie dans certains grades (par exemple le symbolisme du voile: "passing the veils" ou de "la pierre rejetée"), ici également lié au système du Royal Arch.

 

 Cette légende représente un point focal de la maçonnerie de la Marque (deux grades: compagnons de la marque et maître de la marque). Ce dernier grade est parfois repris dans le système (chapitre) du "Royal Arch", comme celui de Namur, le Chapitre Caledonian n°61, ayant reçu patente en 1845 du "Supreme Grand Royal Arch Chapter of Scotland", disparu depuis, sous l'appellation Mark Master. Nous en possédons toujours le rituel (en français!).

 

Rijksmuseum, Amsterdam. (Dugniolle  n° 2630)

 

Le jeton date de 1574, soit un an après le départ du duc d'Albe qui, par sa répression sans frein, se vantant des milliers sinon dizaine de milliers de mort à son actif, a concrètement mis le feu au poudre. Il est véritablement, avec son mandataire, le roi Philippe II, la cause de la guerre de 80 ans, guerre civile d'une grande violence qui verra la naissance d'un nouveau pays prospère, les Sept Provinces Unies, et un morceau exsangue, les Pays-Bas espagnols.

 

En 1574, on rêvait encore de pouvoir recoller les morceaux, les négociations étaient en cours et d'ailleurs la pacification de Gand, dernière tentative de réconciliation entre les composantes des Pays-Bas, (l'Espagne était absente à ce moment), sera signé l'année suivante en 1575. Elle tiendra quelques maigres années.

 

Le jeton présenté ici affirme la liberté de religion, accepté la 'nouvelle Alliance', et la place qu'il convient de donner au calvinisme, pierre rejetée, mais pierre d'angle pour la reconstruction religieuse: dans les Actes de Apôtres 4:11, elle symbolise la "résurrection de Dieu" : "Ce Jésus est la pierre méprisée de vous, les bâtisseurs, mais devenue la pierre d’angle."

 

L'avers montre la fameuse pierre d'angle, en forme triangulaire, qui représente le lien, le ciment autour de laquelle les différents protagonistes se relient. La titulature reprend le verset 22: "LAPIS REJECTUS CAPUT ANGULI" (La pierre rejetée est devenue la pierre angulaire). Notons en bas le lion belgique couronné. Et en haut la marque des ateliers de Dordrecht (Hollande).

Le revers montre le tétragramme représentant le nom de Dieu (Jehova) entouré de nuées célestes. La titulature reprend le verset 23 en abrégé: "D(omi)N(u)S FECIT HOC ET FU(it) MI(rabile) IN OC(ulis) (hominum)" et la date 1574 (Le seigneur l’a fait et la chose fut merveilleuse aux yeux des hommes). Traduction du latin reprise de chez Van Loon.

 

Relevons donc une symbolique puissante qui, au XVIe siècle, représente ici le calvinisme dans les Pays-Bas de Charles Quint et dès lors, par extension, on peut supposer le presbytérianisme qui est son évolution en Écosse.

 

Nous ne devons donc pas nous étonner que, par un chemin tortueux sans doute, les maçons de la marque (compagnons et sans doute maîtres) semblent apparaître précocement en Écosse presbytérienne, (opératif et spéculatif), de même qu'on le retrouve (maître de la marque) dans le système de Royal Arch écossais du XVIIIe et XIXe siècles, ainsi que la cérémonie des "voiles".

 

Référence:

Van Loon. Histoire métallique des XVII provinces. Tome I, 1732, p 200.

René Desaguliers. Les Pierres de la Franc-Maçonnerie. Éditions Dervy, 1995.

 

 

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Rédigé par Christophe de Brouwer

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J
S'il est vrai que la Bible se trouve au centre des riches légendes symboliques formant le coeur de la Franc-Maçonnerie, il est également vrai que plusieurs passages de la Bible s'inspirent du symbolisme maçonnique, à savoir ici la puissante allégorie de la pierre rejetée par les bâtisseurs qui devint la clé de voûte de l'édifice, figurant tant dans l'ancien que dans le nouveau testament et qui fut systématiquement illustrée à l'aide de miniatures polychromes dans quantité de manuscrits du Moyen Age cf. Speculum Humanae Salvationis, traduction française de Jean Miélot, 1448
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