La salade russe, prémisse de la maçonnerie libérale.

Publié le 9 Août 2022

En mars 1861, la loge namuroise "La Bonne Amitié" troqua son ancien local rue des Brasseurs, apparemment un affreux réduit, exigu, non aéré, enfumé, au-dessus d'un cabaret bruyant, selon Fernand Clément, pour occuper l'ancien Mont-de-Piété de la ville de Namur, un auguste bâtiment du XVIIe siècle, situé rue du Lombard au cœur de Namur. Elle occupera cet emplacement une petite cinquantaine d'année, jusqu'à la construction de son propre temple, dans le style égyptien de l'époque, en 1907 à la rue Wodon.

 

L'ancien Mont-de-Piété de Namur, rue du Lombard.

 

Les locaux de la rue des Brasseurs auront été occupés peu de temps, de 1858 à 1861. Le notaire Charles Buydens, ancien vénérable de la loge de 1854 à 1856, et propriétaire des locaux, pensait ainsi dépanner la loge en recherche urgente d'un local lorsqu'elle qu'elle fut obligé de quitter, en 1856, les locaux de l'ancienne loge militaire namuroise qui avait entre-temps disparue, locaux dont la destination avait changé.

 

"Notre local est un véritable taudis pour ne pas dire davantage; il n'est guère possible d'en trouver un plus mauvais ni situé dans de plus mauvaises conditions. Quel est celui d'entre nous qui, en y entrant, ne s'est pas senti la rougeur au front? Nous croyons être l'interprète des sentiments de tous; il faut une foi robuste pour y parvenir! Notre Temple a été édifié dans une maison suspecte, dans une maison qui est sous la surveillance constante de la police, dans laquelle il s'est passé des choses dégoûtantes, de véritables turpitudes. L'enquête qui a été faite l'année dernière par la police et dont il nous a été donné lecture par le F:. Namêche ne nous a-t-elle pas établi les faits à la dernière évidence? Ce local restreint, ignoble dont les abords étaient toujours dans le plus grand état de malpropreté, ne possédait même pas la qualité essentielle d'un temple, d'être parfaitement couvert. Et ce local, croyez-vous que nous étions les seuls à nous en servir?"

Le ton de cette harangue, dont la date est incertaine (entre 1858 et 1860) montre que la contestation a rapidement pris de l'ampleur, alimentant une dispute avec le propriétaire des locaux, le notaire Charles Buydens, bien connu sur la place de Namur, d'une importante famille de notaire et membre éminent de la loge. La dispute portait apparemment sur les loyers réclamés, le coût de certaines réparations, etc. (selon les derniers tracés du "Comité supérieur" du Rite Primitif). La dispute fut telle qu'on fit appel au Grand Orient de Belgique pour réaliser un arbitrage et le Grand Maître Verhaegen proposa une somme (3 000 fr de l'époque) à payer au frère Buydens par la loge pour solde de tout compte. Cette querelle vidée, les dirigeants d'alors réclamèrent des arriérés de cotisation à ce dernier, et finalement décidèrent sur cette base de l'exclure de la loge. Ceci fit un grand tord au collectif, car il ne faut pas oublier que Charles Buydens avait été trésorier, secrétaire, orateur puis vénérable de la loge. L'assiduité aux réunions chuta, la loge se retrouva manifestement en difficulté.

 

Il est possible qu'à cette époque, la loge perdit une partie de ses archives, restées aux mains du notaire franc-maçon ou d'autres membres mécontents et que l'on pourrait peut-être en retrouver quelques vétustes restes dans les archives des successeurs de celui-ci ?

Certificat de 1863 du F:. Jean Defrance, porteur du grade de Maître Parfait, 4è degré du Rite Primitif. (document CEDOM.)

Jean Defrance avait été initié le 11 février 1862 dans le nouveau temple de la rue du Lombard.

C'est l'artisan principal de la création de la (première) crèche de Namur (1869), à l'exemple des crèches de Bruxelles qui furent ouvertes dès 1845. C'était essentiellement des institutions destinées aux nourrissons et petits enfants d'ouvriers, à l'éducation de leurs mères selon les données d'hygiène de l'époque, à la lutte contre le rachitisme et autres atteintes de santé, ...

 

C'est également l'époque où la loge va progressivement abandonner son Rite Primitif pour adopter, dans ses grandes lignes, les rituels proposés par le Grand Orient de Belgique pour ses réunions ordinaires -rite moderne- (dont il existe encore des exemplaires imprimés de 1878), mais pas pour les fêtes, et employer son énergie vers des œuvres sociales bien dans l'esprit du temps: les cours du soir pour les ouvriers dès 1861 (qui deviendra l'école industrielle, elle existe toujours), une bibliothèque populaire en 1862, une crèche à Namur à destination des enfants d'ouvriers (qui existe toujours) en 1869, ainsi qu'une banque populaire et une société d'alimentation économique. Entre temps, en 1865, elle jetait les bases d'un cercle artistique et littéraire.

 

Toujours est-il que le discours de l'orateur Louis Delisse, prononcé pour le 100ème anniversaire de la reconnaissance de la loge par la Grande Loge d'Écosse, est sans ambage. En 1870, l'avenir de la loge n'est plus dans la beauté d'un rituel qu'il trouve d' "un formalisme bizarre, obscurcissant la vérité sous les symboles", mais dans le combat social et humain. Et effectivement la loge, qui était à la peine à ce moment de sa vie, ira de l'avant, retrouvera son dynamisme et augmentera fortement le nombre de ses membres dans les années qui suivirent. Fernand Clement a regretté le ton et plusieurs éléments de ce discours. Mais le long discours de Delisse est de son temps, bien plus intéressant que le laisse supposer cet avis négatif et mériterait certainement un article dans "Si Fodieris Invenies". Il fut d'ailleurs imprimé par la loge.

N'oublions que l'abandon de l'invocation du Grand Architecte de l'Univers par le Grand Orient de Belgique date de 1872. Nous sommes effectivement devant un chamboulement majeur de la Franc-maçonnerie de nos régions. Le Franc-maçonnerie dite libérale apparaît.

 

Peut-être que la venue de Pierre Joseph Proudhon à la loge de Namur, le 1er juillet de cette même année 1861, dans les nouveaux locaux, contribua à fermenter cet esprit nouveau. Il y aurait d'ailleurs peut-être fait un discours, dont les brouillons existent toujours.

 

Ajoutons qu'il y eut un membre de la loge qui connut tous ces bouleversements: il s'agit de Jules Franceschini, doyen de la loge à l'époque de son décès le 13 mars 1910, il avait été initié le 16 juillet 1855, il y tiendra la charge de trésorier. Par ailleurs il était notaire et fut durant de longues années bourgmestre de la petite et ancienne ville de Fosse-La-Ville dans le namurois. Il aura connu les 4 derniers temples de sa loge: celui de la loge militaire où il fut initié (par Charles Buydens), ensuite celui de la rue des Brasseurs, puis longuement celui de la rue du Lombard et enfin celui de la rue Wodon.

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À l'occasion de ce déménagement dans les spacieux locaux du Mont-de-Piété, mais probablement alors vétuste, aujourd'hui occupé par l'académie des Beaux-arts de Namur, la loge réalisa un magnifique banquet le 11 mai 1861, auquel participa Pierre Théodore Verhaegen, qui était le Grand Maître ff du Grand Orient de Belgique et fondateur de l'Université libre de Bruxelles.

Voici le somptueux menu qui fut proposé à cette occasion.

 

Dans ce menu, ooh surprise, on y trouve proposé une salade russe !

Or la salade russe fut inventée début des années 1860, par un chef-cuisinier russe, Lucien Olivier, né en 1838 à Moscou et mort en 1883 dans cette même ville. Il gardera toute sa vie secrète la recette exacte qui fit sa renommée et celle de son restaurant, l'Ermitage à Moscou. Ses parents étaient originaires probablement de Belgique et, sans doute, émigrèrent-ils en Russie dans les suites de l'épopée napoléonienne. Je n'ai rien trouvé à ce sujet, mais ce ne serait pas si étonnant. On a, dans le même cas, le compositeur russe Georgi Lvovitch Catoire (1861-1926) dont les parents firent de même.

La salade russe garde encore aujourd'hui son succès en Russie sous le nom de salade Olivier. Et nous l'avons compris, cette salade aura également un grand succès dans le reste de l'Europe sous le nom de salade russe. Ce qui est particulier ici, c'est la date : comment la loge de Namur pouvait-elle connaître cette salade particulière début 1861?  Y aurait-il eu un cousinage entre le chef là-bas et celui d'ici ? Le mystère s'épaissit et c'est bien normal s'agissant de loges maçonniques !!!

(Notons que dans le livre, La Cuisine classique, d'Urbain Dubois de 1856, elle ne s'y trouve pas, mais bien dans l'édition de 1864.)

 

On faisait beaucoup de montage au XIXe siècle, notamment pour les plats froids.

Tiré du livre de Jean de Gouy: "La cuisine et la pâtisserie bourgeoise à la portée de tous" de 1895.

C'était le livre de cuisine de ma grand-mère, que je garde précieusement, même si l'usage en a détaché presque chacune des pages et détruit les marges.

 

Le montage d'une "salade russe" de cette époque devait ressembler à ce type de montage proposé par Jules Goffé dans son "Livre sur la cuisine", édition de 1867, où la salade russe est d'ailleurs décrite.

 

 

Références.

  • Fernand Clement. Contribution à l'histoire de la R ∴ L ∴ La Bonne Amitié à l'Orient de Namur. Bulletin du Grand Orient de Belgique, 1924.
  • Christophe de Brouwer et Raphael Lagasse. Pierre-Joseph Proudhon et l'Université libre de Bruxelles. Éditions de l'UAE. 2013.

 

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Rédigé par Christophe de Brouwer

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