Le Royal Arch : une origine écossaise ?

Publié le 14 Septembre 2022

Le Rite écossais Primitif, pratiqué par le Loge namuroise pendant une bonne centaine d’années, doit beaucoup à la maçonnerie écossaise.

 

Dans la série de rituels (33) proposée par ce rite particulier, certains trouvent manifestement leur source en Écosse, sans interférence irlandaise, du moins de façon directe. Pour ce qui est du grade de l’Arche Royale, nous ne le savons pas, puisque son rituel a disparu. Il n’empêche, pour une loge patentée par la Grande Loge d’Écosse en 1770, sous le n°160 de son tableau de l’Ordre (celui dit de « 1737 »), la question se pose.

 

Deux éléments indirects nous font penser à une pratique écossaise du Royale Arch par cette loge, du moins dans ses débuts (la question, bien entendu, ne pourra pas être résolue).

 

1. Le diplôme Roquet de 1768, de la loge namuroise, qui reprend une série de grades « écossais » qui montre une pratique de hauts-grades au sein de la loge, comme cela se pratiquait à l’époque.

Ceci fut publié dans Renaissance Traditionnelle n° 172 & 173-174, 2013-14 (Les 250 ans du Rite Écossais Primitif, dit de Namur).

 

2. Le sceau de la loge-mère régimentaire, l’ « Union Lodge » qui émarge en 1763 au tableau de l’Ordre précité au n°121. Ce sceau est d’évidence un sceau « Royal Arch ».

 

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Complémentairement à l’étude des rituels encore existant du Rite écossais Primitif de Namur, j’avais entamé une étude plus large, sous forme de discussion, de certains aspects de l’écossisme venant d’Écosse, dont le Royal Arch. Cette étude fut interrompue il y a quelque temps (vers 2018-9) par divers événements et mais aussi d’autres projets qui ont, pour certains, été publiées, par exemple ceci.

 

Les récentes publications sur le sujet de Pierre Mollier et Paul Paoloni, parues dans Renaissance Traditionnelle, n°198 à 200 (années 2020-21), ici et ici, passionnantes, érudites et qui approfondissent heureusement le sujet , me poussent à vous proposer, en l’état (sans quasi de modifications) l’étude entreprise concernant le Royal Arch afin de répondre à cette question : et l’Écosse dans tout cela ?

 

Bien sûr, ce texte qui prend un peu d’âge, dont l’étude des auteurs s’arrête précisément en 2018, assez long, comporte certainement des erreurs, mais avec une matière aussi vaste, impossible à contempler dans son ensemble, cela me semble inévitable. Et les avis éclairés sont évidemment les bienvenus. C’est un travail modeste, mais j’y ai pris du plaisir. C’est évidemment déjà beaucoup. Ce point de vue, qui me semble original, suscitera peut-être questions et nouvelles interrogations. J’en serais véritablement heureux.

 

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A/ Voici ce que j’en écris dans l’ouvrage à paraître (un jour j’espère) portant sur l’histoire du Rite primitif et de la loge qui l’a portée.

 

Le Royal-Arche (15e degré)

 

Le rituel du grade de Royal-Arche est manquant. Il n'est pas repris dans la liste des grades de la « Maçonnerie adonhiramite » [1], ni dans les « Les plus secrets mystères » [2], ni dans la série du marquis de Gages [3].

Dans ce cas-ci, il suit le grade de la « Voûte », alors qu'il le précède dans le R.E.A.A. Notons que la série des apprentis, compagnons et maître écossais suivie de l’arche royale se rencontre, notamment, par exemple, dans « Le livre des marchés » datée du début des années 1780, tout comme les cahiers Bonseigneur [4] (disponibles sur Latomia).

On retrouve cette inversion dans la série constitutive du rite moderne ou français (le degré de la Voûte fait partie de la 4e série, et celui de Royal Arche de la 5e série). Il est précisé que la farde ‘Royal Arche ou Maître des Secrets’, qui concerne la 5e série, « contient deux cahiers : celui de Tschoudy (discours du grade pour l’essentiel) et celui du système parisien de Grand Elu de Londres ». Le rituel du grade de Royal Arche, qui y est également repris, sur le plan rituélique, n’est pas en concurrence avec celui de la Voûte et donc sa place ne pose pas de problème. Cependant, le rituel précise qu’il faut être « chevalier d’Orient » pour accéder à ce grade, ce qui le place dans la famille utilisant la légende de « Zorobabel » (Chevalier d’Orient, Prince de Jérusalem, Vénérable des loges), ce qui ne devrait pas être le cas ici, puisqu'il vient avant ce groupe.[5] On trouve une même logique dans le système Royal Arch anglo-saxon, le premier des trois Principaux est en effet le « Très Excellent Zorobabel ».[6]

 

Références.

 

  1. Recueil précieux de la maçonnerie adonhiramite  (Guillemain de Saint-Victor, premier exemplaire connu en 1779).

  2. Les plus secrets Mystères des Hauts-Grades de la Maçonnerie Dévoilée (1ère édition vers 1766). Selon le travail de thèse de Le Forestier, ces rituels seraient l’œuvre d'un remaniement réalisé par Tchoudy pour le « Conseil des Chevaliers d'Orient » à Paris. (Thèse complémentaire présentée pour le Doctorat à la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, 1914, p 59.)

  3. Une (photo)copie de ces rituels, dans leur ordre, se trouve dans la collection rassemblée par feu « A. Remy » et déposée au CEDOM à Bruxelles.

  4. Le système de rituels « Bonseigneur » se trouve aux archives de l’Université de Tulane à Nouvelle-Orléans aux USA. Il daterait de l’année 1791. Il se présente comme une copie de rituels pratiqués à Saint-Domingue, pour les travaux de la loge de Saint-Jean de Jérusalem écossaise de Cap-français.

  5. Colette Leger pour la présentation et transcription. Les 81 grades qui fondèrent au siècle des Lumières le Rite Français. Tome 2, Éditions Joaben hors-série, 2017, p 81 et 171-6.

  6. Herbert F Inman. Royal Arch Working Explained. 1933. Traduction française : MF Burdin et M Piquet. Pratique de l’Arc Royal expliquée. Édition de la Tarente, 2018.

 

 

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B/ Il s’agit du 4e chapitre d’un manuscrit qui, je pense, ne paraîtra jamais. Le présent chapitre est certes encore inabouti, mais porte peut-être des qualités qui méritent notre réflexion. Il se présente sous la forme d’une (longue) discussion, parfois un peu décousue, et n’a certes pas la prétention de résoudre le problème de l’origine du Royal Arche. Je vous le soumets tel quel.

 

 

Chapitre 4 : Le Royal Arch

 

Introduction

 

En introduction, soulignons le fond biblique important que projette le « Royal Arch » (le Saint des Saints, l'Arche du ciel, la Jérusalem céleste, les noms ineffables de Dieu, la parole perdue, etc.). De ce point de vue, son rôle dans l'imaginaire religieux maçonnique par rapport au Rose-Croix continental apparaît similaire, celui-ci est vestero-testamentaire, celui-là est novo-testamentaire.

 

La notion de Saint des Saints (la demeure divine) est omniprésent dans les rituels du système de Royal Arche : c'est en quelque sorte son fil conducteur dont le Royal Arche est son symbole. Même au niveau des rituels de Perfect Master, le tombeau d'Hiram se trouve dans le Saint des Saints, ce qui est une curiosité sur le plan religieux : seul Dieu devrait y séjourner. Plus encore, le « rituel de Bouillon », vers 1740, mêle des éléments hiramiques et des éléments probablement archaïques qui représentent le début de la légende du Royal Arch, avec l'évocation d'une plaque d'or où le nom ineffable est gravé, posé sur le tombeau d'Hiram placé dans le Saint des Saints (on retrouve également ce symbole dans des divulgations françaises concernant le 3ème grade, p. ex. Le Sceau Rompu -1745- ou le Nouveau Catéchisme de Travenol -1747-). Il y a là une véritable continuité.

Notons ici aussi l'importance de ce Saint des Saints dans le Dumfries, qui prête des éléments au Royal Arch. Par exemple, même si une plaque d'or gravé du nom ineffable ne s'y trouve pas textuellement décrit, des substituts à cette plaque s'y remarquent qui lui donne du sens et que nous retrouverons, quasi tel quel, dans le « Royal Arch ».

Par exemple : « Que signifie la porte d'or du temple par laquelle on pénétrait dans le Saints des Saints ?

C'est une autre figure du Christ qui est la porte, la voie, la vérité et la vie, par qui et en qui tous les élus entrent dans le royaume des cieux. »[1]

 

 

Dans la mesure où le grade curieusement appelé « Maître Parfait », alors qu'il s'agit en fait d'un grade de "Passé-Maître", était pratiqué à Namur au nom de la « Loge métropolitaine d'Edinbourg » [sic], on peut se poser la question d'une origine écossaise de ce grade (via la loge régimentaire de la Scots Brigade), tant la loge namuroise semble soucieuse de préserver son héritage écossais, tel qu'on peut par exemple le constater par l'examen du 1er grade symbolique, qui, malgré les outrages du temps, a gardé jusqu'à aujourd'hui, et plus encore au début du XIXè siècle, des caractéristiques essentielles du rituel des « ancients », (et ce malgré un passage chez les « moderns » en fin de XVIIIe) [2]. Soulignons également que ce grade namurois de passé-maître fait manifestement partie, à sa source, d’un ensemble avec le Royal Arch et le Knight Templar (voir section consacrée à l’étude du Maître Parfait namurois -que je proposerai peut-être ici-). Une étude du Royal Arch nous semble dès lors la bienvenue.

 

Résoudre cette question est cependant singulièrement difficile pour plusieurs raisons :

  • L'extrême pauvreté des sources concernant le Royal Arch des origines, tout comme le Knight Templar, et certainement en Écosse, et dès lors la multiplicité des hypothèses.

  • L'usage assez large d'une sorte de « Chair Master » et/ou d'un « Passing the chair » avec le Royal Arch dans ses débuts, sans que l'on puisse affirmer un contenu légendaire spécifique : « This is the cafe of all those who think themselves Royal Arch Masons, without passing the chair in regular form, according to the ancient custom of the craft ; »[3]

 

On retrouve cette obligation d'un maçon formé pour accéder au Royal Arch dans le rituel archaïsant et atypique, issu d'un manuscrit datant de la fin du XVIIIe, de la Loge l' « Union Parfaite » de La Rochelle où il fallait être Grand Écossais (ici synonyme de Grand Architecte). Il ne s'agit donc pas dans ce cas du grade de la Voûte, mais d'un grade apparenté qui reste dans la filiation symbolique de l'Arche Royal puisqu'il porte également sur l'arche d'alliance et la construction du temple qui le contient [4]. Notons que ce dispositif est le même que celui du « rite en 7 degré » porté notamment par Pierre Lambert de Lintot, graveur émigré à Londres, qui en fit la promotion entre les années 1765-1790[5]. Bernard Dat avance l'hypothèse plausible d'une parenté avec le « rite en 7 degrés ».

 

Notons l'aspect divergent et changeant des pratiques et usages dans l'époque et selon les régions. En effet, nous devons souligner, avec Bernard Dat, l’hétérogénéité des rituels « Royal Arch », dont les légendes peuvent être également divergentes [6], même si quelques constantes sont trouvées : une « caverne » avec 9 arches, l'arche d'alliance.

 

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1. Un Système de grades

 

Pour la maçonnerie anglaise réunifiée (1813), nous connaissons cette déclaration surprenante :

« It is declared and pronounced that pure Ancient Masonry consists of three degrees, and no more, Vizt. Those of Entered Apprentice, the Fellow Craft and the Master Mason, including the Supreme Order of the Holy Royal Arch. (Article II of the Articles of Union.) »

 

Le « Royal Arch » était donc à ce moment un « Ordre ». Il n'était pas considéré comme un grade (ou un degré) distinct, sinon la phrase n'aurait pas de sens [7]. En d'autres termes, il s'agirait d'un système rituélique intégré sous forme d' « usage » dans les 3 grades pratiqués en « loge symbolique », comme le souligne l'Article II de l'Union, et que précise Bernard Jones, déjà pour la deuxième moitié du XVIIIè [8]. Cependant L Dermott va considérer celui-ci explicitement comme un 4ème degré dans le règlement de 1794 des Ancients [9]. Ensuite, ce 4è degré deviendra un Ordre, suite à l'acte d'Union de 1813, placé dans un Grand Chapitre en 1817 [10]. En 1823, l'obligation, en Angleterre, d'avoir été un Maître en chaire ou son substitut est abolie [11] et c'est ce qui est peut-être suggéré par le « Carlile ».[14]

 

Dans l'Ordre de Royal Arch peuvent se trouver différentes « classes ». Au début du Royal Arch au XVIIIè, une obligation de « Chair degree » s'y trouvait, qui se transformait le cas échéant en « Passed the Chair », ce que condamne L Dermott de façon virulente. En effet, l'impétrant ne pouvait accéder au système de Royal Arch que s'il avait été maître en chaire, ou, autre explication, elle n'est pas mutuellement exclusive, le « Royal Arch » serait précisément un rituel de Maître archaïque, le cas échéant, sous la forme d'un Maître en chair ? [12].

 

 

Cette double explication est tirée du texte de Fifield d'Assigny concernant le Royal Arch (discours de 1741 (?), imprimé en 1744 à Dublin, et dont L. Dermott fait d'ailleurs référence dans son « Ahiman Rezon ») : deux références au Royal Arch (p 16 en note et 32). Nous reviendrons sur la première référence un peu plus loin, c'est la seconde référence qui nous intéresse ici

« ..., how comes into pass that some been led away with ridiculous innovations, an example, of which, I shall prove by a certain propagator of a false system some few years ago in this city, who imposed upon several very worthy men under pretence of being Master of the Royal Arch, which he asserted he had brought with him frm the city of York ; and that the beauties of the Craft did principaly concist of this valuable piece of Masonry. [...] ..., and as it a organis'd body of men who have passed the chair, and given undeniable proofs of their skill in Architecture, ... »

 

En gras, les quatre éléments qui me semblent importants dans la discussion : il s'agit d'un « système » permettant de devenir « Maître », de « Royal Arch », et qui inclut l'obligation de « Passed the Chair », d'où les deux hypothèses.

 

 

Ce que désigne Dassigny pourrait correspondre à la pratique de Dermott puisque ce dernier le cite nommément. Cependant est-on certain que les « usages » sont les mêmes ? En d'autres termes, comme pour le grade de Maître qui connut des versions différentes avant le « rouleau compresseur » du Massonry Dissected de Prichard, qui sera placé à cette époque dans des loges spécifiques de « Maître hiramique », ce « Royal Arch » était-il non seulement commun à l'Irlande et aux Ancients anglais , mais aussi aux usages de la Grande Loge de York anglaise et, le cas échéant, à l'Écosse durant les années 1740, et serait-il également placé dans des loges de « Maîtres Royal Arch » spécifiques à cet effet ? [13] Il n'y a pas d'éléments qui permettent de répondre et a fortiori de l'affirmer. Mais cela fait évidemment penser aux Loges de Maîtres écossais apparus la première fois en 1733 à la Devil's Tavern Lodge de Londres, coexistantes avec des Loges de Maîtres style « Prichard » de 1730.

 

En effet, avant 1750, il n'y a que quelques rares traces qui ne permettent pas de comprendre clairement son usage.

 

Dans les « usages » du Royal Arch, nous trouvons les classes/degrés, explicites ou non-explicites comme dans le Carlile [14], d'« Excellent » (« Passing of the Veils ») et « Super-Excellent » qui, le cas échéant, suivent celui de « Passed the Chair » lorsqu'il existe. Ils sont également anciens et précèdent immédiatement celui de (Royal) Arch (qui pouvait apparemment être subdivisé en Arch Degree et Royal Arch Degree ) [15], ou s'y intègrent comme en Angleterre. La classe de « Maçon de Marque » est absente ou précède, remplace, s'intègre, suit celui de passé-Maître, ou est pratiqué dans un système qui lui est propre. Les pratiques sont divergentes selon les Grandes Loges britanniques (voir l'étonnante introduction de Harvey [16]).

 

Le système de classe utilisé, sous la dénomination générique de « Royal Arch », devait être probablement assez instable. Dans sa publication concernant les « Early Grand Encampments » irlandais, Foster propose un système non standardisé comprenant le  « Past Master », « Excellent », « Super-Excellent », « Royal Arch » et « Knight Templar » [17]. Instabilité dans les usages, mais aussi instabilités des rituels, comme nous l'indique H Carr [18]. Par exemple BA Jones rapporte pour la Grande Loge de York (1780) un système où le Knight Templar précède le Royal Arch, usage qui ne se maintiendra pas [19].

 

[J’insère ici une courte discussion du lien qui pourrait exister entre le Royal Arch et le chevalier Kadosh continental, à travers le prince de Royal Secret importé à Saint-Domingue par Estienne Morin.

 

Cette discussion est rendue possible par la présence du tetramorphe représentant les 4 apôtres (Mathieu=homme, Marc=lion, Luc=boeuf, Jean=aigle ), ou les quatre vivants, dans un certain nombre de rituels et/ou tableaux de grade, dont le chevalier d’Orient et d’Occident, certains écossais de Saint-André, le prince du Royal Secret, mais aussi le Royal Arch [20].

On considère généralement que le grade de Royal Secret est apparu, avec le rite dit de Perfection, aux Îles (Saint-Domingue) et non en France. Dans ce rite (filière Morin) et au REAA qui s’ensuivit, il est considéré comme un grade complémentaire du chevalier Kadosh.

On ne connaît pas précisément son origine, Il est évoqué pour la première fois par Morin en 1763 à son arrivée à Saint-Domingue. On en retrouve trace dans le manuscrit Saint-Domingue 1764. Lors de son départ de Bordeaux en 1761, il n’en était pas question. Entre-temps, il fut fait prisonnier par les Anglais, et en profita pour parcourir les Îles britanniques dans une quête maçonnique et notamment en Écosse. Cette quête dura 14 mois. Pierre Mollier suggère que l’origine de ce grade pourrait peut-être se trouver là ? [21]. Dans une telle hypothèse, il pourrait être lié à l’origine, non pas au chevalier Kadosh, mais au système du Royal Arch (les 4 voiles) dont il partage le tetramorphe représentant les quatre apôtres (quatre vivants). Notons l’importance des quatre vivants chez les « Ancients », puisqu’ils ornent la page de couverture de l’Ahiman Rezon de Laurence Dermot (1751).

 

De la discussion précédente, on remarque que Royal Arch et Knight templars se trouvaient à l’origine dans un même système. Si un Royal Secret archaïque était lié à ce système instable, il ne faut plus nécessairement le voir comme un grade couronnant le Kadosh (tout comme le prince de Jerusalem couronne le chevalier d’Orient). Le rite primitif de Namur le place d’ailleurs avant les degrés Kadosh. Dans le rite primitif, il représente d’évidence un grade, à la fois de synthèse de ce qui le précède et préparatoire aux grades Kadosh. Et si cela était conforme précisément au rôle primitif de ce grade ? Ceci nous renverrait puissamment vers la piste écossaise.]

 

 

En ce qui concerne le rite américain, dit d'York, le moniteur de Thomas Smith Webb (1797, puis plusieurs éditions jusqu'en 1818) propose, après les trois grades symboliques, le degré de la Marque, puis de Passé-Maître, Très Excellent Maître, Maçon d'Arche royale, et enfin dans les livres III & IV la description des grades Templier et de Malte [22]. On retrouvera cette organisation dans le Moniteur de Duncan (voir ci-dessous), sauf les degrés de Templier/Malte qui ne s'y trouvent pas. Cependant le degré de la Marque ne s'implante qu'au dernier tiers du XVIIIè dans le système et dès lors il ne faut pas s'étonner du flottement dans la place qu'il occupe : avant ou après le passé-maître.

 

Des historiens voient dans le rituel de « Passé-maître », un proto-rituel de Maître qui « n'aurait pas réussi » et aurait ainsi donné la branche rituélique des Maîtres Parfaits de l'écossisme continental : cf les travaux de Roger Dachez[23], Jan Snoek [24], de Pierre Mollier[25] ou de Paul Paoloni[26] et d'autres. L'existence de proto-rituels de « Maître non hiramique » est en effet soulevé par de nombreux auteurs, notamment sur base du Ms Graham [27]. Nous pourrions être dès lors devant une autre branche -Royal Arch- de ce ou ces proto-rituels de Maître. Par son étude sur les « pierres de la maçonnerie », René Desaguliers suggère également cette hypothèse, par ailleurs souvent revendiquée par les tenants du Royal Arch [28]. Pour Harry Carr cependant, l'origine du Royal Arch devrait être recherchée en-dehors de la tradition maçonnique [29].

 

La légende est centrée sur le « nom ineffable » gravé sur une plaque de métal ou une pierre, je reporte le lecteur sur les développements apportés par René Desagulier [30]. Complémentairement à ce point de vue, l'évocation de la pierre rejetée (« Mark Masson ») et du voile (« passed the Veils ») que l'on trouve dans le Ms Dumfries n'est pas inintéressante [31].

 

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1Traduction de P Langlet. Les Textes fondateurs de la franc-maçonnerie , Dervy, 2006.

2C de Brouwer. Sur la trace des écossais du XVIIIe dans le rituel du 1er grade à l'antique loge de Namur. Trigonum Coronatum. Annales, 2014.

3Ahiman Rezon. Ecrit par L. Dermott et publié pour la première fois en 1756. Édition de 1762, p 47.

4B Dat. Recherche sur les origines du rituel de l'Arc Royal. Renaissance Traditionnelle n°179, 2015, pp 130-201.

5W Wonnacott. The rite of seven degrees in London. AQC n°39, 1926, pp 63-126.

6B Dat. 2015, idem.

7Voir l'article de RA Wells et la discussion : The premier Grand Lodge and the delayed recognition of the Royal Arch. AQC n°82, 1969, pp 74-100.

8Bernard Jones. Freemason's book of the Royal Arch. Harrap-London, 1957. Traduction française L'arche Royale des francs-maçons, par G Lamoine. Éditions La Hutte, 2010, p 334.

9Voir la discussion de H Mendoza, pp 71-74, pour H Care. Relationship between Craft and Royal Arch. AQC n°86, 1973, pp 35-86.

10Voir la discussion de R Wells, pp 56- 59, pour H Care. Relationship between Craft and Royal Arch. Déjà cit.

11AJB Thomas. A brief history of the Royal Arch in England. AQC n°85, 1972, pp 349-358.

12Voir la discussion de J Dashwood, pp 77-78, pour H Care. Relationship between Craft and Royal Arch. Déjà cit.

13Voir la discussion de CN Batham (p 95) in RA Wells, op. cit., AQC n°82.

14Richard Carlile. Manual of Freemasonry. Première édition en 1825. Ce livre va connaître de très nombreuses rééditions, XXe siècle inclus.

15History of the Royal Arch Masonry. (Turnbull&Denslow), 1956, vol I, pp 77-84.

16William Harvey. The Story of the Royal Arch. 1919.

17S. Foster. The Early Grand Encampments of Ireland and Scotland and in England. Lodge of Research CC Transactions (Ireland). Vol XVIII, 1982.

18H Carr. Relationship between Craft and Royal Arch. AQC n°86, 1973, pp 35-54.

19BE Jones. Op. cit., p 102.

20Dominique Jardin. Voyage dans les tableaux de Loge du XVIIIe siècle. In Le Rite écossais ancien et accepté, l’esprit du rite. Cahier Villard de Honnecourt n°115. 2017, pp 91-111.

21Pierre Mollier. Nouvelles lumières sur la Patente Morin et le Rite de Perfection. In Deux siècles de Rites Écossais Ancien Accepté en France. Éditions Dervy, 2004, pp 31-57.

22Thomas Smith Webb. Le Moniteur du Franc-maçon. Traduction Lamoine. Éditions de la Hutte, 2008.

23Roger Dachez. Hiram et ses frères. Éditions Vegz, 2010.

24J Snoek. Trois phases de développement du grade de Maître. Acta Macionica, n°14, 2004, pp. 9-24.

25Pierre Mollier. Le Maître écossais : sur la piste du plus ancien haut grade. Franc-Maçonnerie Magazine n°37, 2015, pp 23-28.

26Paul Paoloni. Quatre grades et cinq mots. Renaissance Traditionnelle n°175, 2014 : pp 122-188.

27R Dachez. Idem.

28René Desaguliers. Les pierres de la maçonnerie. Conclusions. Renaissance Traditionnelle. 1991, n°87-8, pp 263-4.

29H Carr. Relationship between Craft and Royal Arch. AQC n°86, 1973, pp 35-54.

30R Desagulier. Idem.

31R Desaguliers. Idem.

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2. Origine opérative ?

 

Différentes hypothèses sont proposées quant à l'origine géographique du « Royal Arch », la plus probable semble une origine irlandaise [1]. Cependant l'histoire culturelle (celte) de l'Irlande est réellement très liée à celle des Highlands. Ce sont les anglais, à travers les nombreuses guerres anglo-écossaises menées du milieu du XVIIe jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, qui ont systématiquement dissocié les liens culturels entre les deux parties, géographiquement proches [2]. Il est également possible que les répressions, surtout celle qui suivit Culloden (1745), aient fait disparaître des documents essentiels à la compréhension des origines du Royal Arch dans cette partie des Îles britanniques. En effet, l'Écosse subit une déculturation brutale et systématique durant cette époque. On en trouve trace, par exemple, dans les difficultés d’expliquer la place des « jacobites » francs-maçons, apparemment nombreux et la disparition de ceux-ci,  également au sein de la loge de Holyrood House (puis St Luke) qui suspendit ses travaux jusqu’au 7 avril 1746. Ensuite les réunions ne furent plus que de 1 à 3 par an, sans nouvelle recrue. Les registres furent saisis, à la recherche de rebelles. La « Edward Wyvill’ Lists », du nom d’un notable proche du pouvoir fut dressée compilant notamment les francs-maçons sympathisants du « Rising » et remise aux Autorités en 1746. Gare à celui qui s’y trouvait : c’était la mort, la déportation ou une courte vie misérable dans un cul-de-basse-fosse. Les registres à la Grande Loge ne reprendront qu’en 1750, c’est la période qualifiée de « time of dearth » où les candidats maçons étaient rares. Cause à effet ?, les dissensions se feront plus nettes dans la Holyrood House dès 1751 avec des réunions dissidentes, l’érection d’une nouvelle loge en 1754 et la suspension temporaire des travaux. Il semblerait que la loge n’ait repris des activités plus régulières qu’à partir de 1757-8. [3]

L'Irlande connut un chemin similaire, encore plus tragique au XVIIe siècle, avec les massacres de 1649 par l'armée de Cromwell où 1/3 de la population disparut, descendant à moins d'1 million d'habitants ; puis, suite à la bataille de la Boyne de 1690, une large partie de la population fut à nouveau réprimée et contrainte, notamment dans ses croyances. Comme si cela ne suffisait pas, s'en suivirent des famines récurrentes. La plus terrible est celle de 1740-41 qui a littéralement décimé la population. C'est, semble-t-il, l'une d'entre elles qui va pousser L Dermott et ses compagnons artisans à émigrer à Londres [4] où ils fondèrent des loges, embryons de la Grande Loge des Ancients. Nous savons que ces drames humains renforcent les comportements religieux.

 

A contrario, l'exemple anglais : Sur le plan des grandes épidémies, il n'y a pas de grandes disséminations pour les XVII-XVIIIes britanniques, sauf la dernière grande épidémie de peste à Londres en 1665, qui sera suivie du grand incendie « salvateur » de cette ville en 1666. C'est ensuite que de grands travaux vont alors notamment mettre en place le réseau des égouts sur une grande échelle, séparant ainsi les rats et leurs puces (cause réelle de la transmission), d'avec les hommes, éteignant complètement sa propagation, sans que l'on sache, à cette époque, ni la cause réelle, ni les voies de transmission de cette épidémie. Et ce n'est pas un hasard qu'un architecte comme Christopher Wren devient le symbole maçonnique anglais par excellence de la fin du XVIIe, début XVIIIè : il meurt l'année de la 1ère publication des « Constitution d'Anderson » où il est célébré [5]. Est-ce important pour la Franc-maçonnerie. Probablement. La peste fait partie des grandes terreurs populaires, c'est le fléau de Dieu par excellence, expression de sa colère, et le fait de l'avoir résolu par des moyens « hygiéniques » a dû modifier profondément la relation à la religion ? Notons complémentairement que les nouvelles méthodes de construction (industrielle) apporté par Wren et d'autres ont largement modifié, sinon détruit, les systèmes artisanaux traditionnels.

 

La première mention contemporaine d'un « Royal Arch » se trouve en Irlande du sud, pour la « St. John's Day », en décembre 1743, concernant la Youghal Lodge n°21, qui, lors de la Saint-Jean, paradait et où 9 rangs étaient prévus.

Les deux premiers concernent les bateaux tirant de leurs armes avec leurs couleurs au vent et le deuxième, une fanfare avec deux porteurs de glaives, ensuite :

...

Thirdly. Two Apprentices, bare-headed, one with a twenty four Inch Gage, the other a Common Gavel.

Fourthly. the Royall Arch was carried by two Excellent Masters 

Fifthly. The Master with all his proper Instruments, his Rod gilt with Gold, his Deputy on his left with the Square and Compass. »

...

Suivent les rangs des two Wardens (Surveillants), puis des two Deacons (Diacres), puis « Two Excellent Masons, one bearing a Level, and the other a Plume Rule », et enfin le reste de la loge.

(Faulkner's Dublin Journal 1743-4) [6][7].

Cette description du cortège expose une histoire d'artisan, d'abord les outils, une jauge et un marteau, ensuite la réalisation, une arche, précédant le Maître en Chaire.

 

NB Cryer propose en effet deux classes de maçons opératifs :

« From their earliest period of existence the Operative Masons were divides into two classes – Straight or Square Masons, and Round or Arch Masons. The reason for this was that straight work needd less skill, and hence was able to command less wages, than the art of making arches, bridges and all kinds of curved or graved work.[8] »

 

S'agit-il ici d'une « Arche triomphale », plutôt qu'un élément d'une voûte enterrée ? [9] Voir la discussion à ce sujet apporté par René Desaguliers [10].

 

Mais aussi, plus simplement, l'arche ne représenterait-elle pas à la fois l'excellence du savoir-faire de ces maçons opératifs et l'Alliance entre les membres de la loge représentée allégoriquement par le Maître en chaire, précédé de ses « compétences/attributs » ? Ceci rejoindrait la discussion de J Dashwood, (voir plus haut), où il avance l'hypothèse d'une identité, pour cette époque, pour certaines loges (opératives ?), entre un Royal Arch et un Maître en chaire. Cette hypothèse semble partiellement confirmée avec la première évocation du Royal Arch par Dassigny :

« I am informed in that city is held an assembly of Master Masons under the title of Royal Arch Masons, who are their qualifications and excellenties are superior to others they receive a larger pay than working Masons, but of this more hereafter. »

 

Dit autrement, ces Master Masons particuliers sont des artisans de grande qualité (« qualifications are superior ») et ont droit à un meilleur salaire (« receive a larger pay »).

 

En effet, c'est l'année suivante, en 1744, que Fifield Dassigny publiait son livre à Dublin où le Royal Arch était qualifié de « ridiculous innovations » et de « false system » [11], mais aussi ceci :

« I shall prove by a certain propagator of a false system some years ago in this city, who imposed upon several very worthy men under a pretence of being Master of the Royal Arch, whish he asserted he had brought with him from the city of York ; and that the beauties of the Craft did principaly consist of this valuable piece of Masonry. »

 

Dassigny semble indiquer que pour les tenants de cet usage (Royal Arch), être Maître signifie démontrer la maîtrise de son art (d'artisan maçon) grâce à cette pièce précieuse de la Maçonnerie (en d'autres termes en maîtriser l'art de la construction) ; ceci rejoint l'observation de Cryer (voir plus haut).

 

La compilation de ces quelques rares textes amène à formuler l'hypothèse que le Royal Arch serait, à l'origine, un usage essentiellement opératif permettant de reconnaître ceux (les maîtres-compagnons) qui maîtrisaient parfaitement leur art, certes entouré des pratiques religieuses de leur époque. Cependant la paucité des textes rend l'hypothèse fragile.

 

Pour Dassigny, qui apparaît comme un « spéculatif », cette pratique devait être contraire à celle en usage à Londres :

« However he carried on his scheme for several months, till at length his fallacious art was discovered by a Brother of probity and wisdom, who had some small space before attained that excellent part of Masonry in London and plainty proved that his doctrine was false ; ».

 

En d'autres termes, très logiquement face à la maçonnerie de Londres, spéculative, qui ne semble pas connaître, à cette époque, le « Royal Arch », cet usage apparaissait comme un art fallacieux. Devait également intervenir le contexte de l'époque où Londres était reconstruite après le grand incendie de 1666 selon des méthodes nouvelles (« modernes ») faisant appel à des ouvriers plus qu'à des artisans. C'est l'époque de Christopher Wren.

Une hypothèse complémentaire serait alors une transformation spéculative tardive de cet usage opératif (durant les années 1730-40?).

 

Cette hypothèse est renforcée par cet incident au 2ème « Grand Committee » de la Grande Loge des Ancients tenu en 1752 (il s'agit de la première mention écrite de la pratique de Royal Arch par les Ancients):

« The following Brethren viz Thomas Figg ...... Made formal complaints against Thomas Phealon and John – Macky, better known by the name of the leg of Mutton Masons.... both impostors in Masonry. That upon examining some brothers whom they pretended to have made Royal-Archmen, The parties had the least Idea of the secret.....Nor had Mackey the least idea or knowledge of Royal Arch Masonry. But instead thereof he had told the people whom he deceived, a long story about 12 white Marble stones &c &c and that the Rain Bow was the Royal Arch with many other absurdities equally foreign and Rediculous. The Grand Committee Unanimously agreed and ordered that neither Thomas Phealon nor John Mackey be admitted into any Ancient Lodge during their natural lives » [12].

 

Nous sommes dans une relation quasi identique à celle de Dassigny. Point important, le Royal Arch est ici assimilé à un arc-en-ciel (Rain Bow). Voir la discussion ci-avant de René Desaguliers portant sur l'Arche triomphale et celle ci-après concernant la loge de Stirling en Écosse.

 

La première attribution nominale connue d'un degré Royal Arch semble dater du 16 avril 1752 à la loge n°123 de Coleraine en Irlande du nord.

 

1A Ough. The origin and development of Royal Arch Masonry. AQC n°108, 1995, pp 188-195.

2H Trevor-Ropper. La tradition des Highlands. In The Invention of Tradition: sous la direction de E Hobsbawm, 2004. Traduction française par C Vivier: L'invention de la tradition. Édition Amsterdam, 2006.

3R S Lindsay. A history of the Mason Lodge of Holyrood House. Vol I, University Press, Edinbourgh, 1935, pp 71-127.

4Ysha Bereziner. From Birth to Union. In Royal Arch Freemasonry in England 1813-2013. Lewis Masonic, 2013.

5C de Brouwer. La relation sur la franc-maçonnerie par l'abbé Prevost parue en 1737 dans Le Pour et Contre . Renaissance Traditionnelle, n°177-78, 2015.

6Lepper & Crossle. History of the Grand Lodge of Free and Accepted Masons of Ireland. 1925, p 99.

7HW Coil. Coil's encyclopedia, p 578.

8NB Cryer. The Arch and the Rainbow. Lewis, 1966, p 26.

9Une arche est un élément architectural en forme d'arc qui enjambe un espace, une voûte est une couverture d'un espace.

10R Desaguliers. Les Pierres de la Franc-maçonnerie. Dervy, 1995.

11Fifield Dassigny : cinq documents maçonniques irlandais. Traduction Lamoine. Éditions de La Hutte, 2008, pp 142-145.

12Yasha Beresiner. The 4th degree in the Craft. Batham Lecture 2000.

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3. Origine spéculative ?

 

Pour l'Écosse, l' « Ordre » de Royal Arch est évoqué à la Loge de Stirling en 1743 dans une copie datée et certifiée de 1818 d'un ancien registre de la loge [1]. La note n'est donc pas contemporaine (voir plus loin).

 

En effet, il n'existe aucune mention d'un Royal Arch écossais à cette époque, sinon, le cas échéant celle de plaquettes de laiton de 23 x 7 cm, sans datation mais apparemment anciennes trouvées dans la Loge de Stirling en Écosse. Ils seraient du XVIIe selon la tradition locale, WJ Hughan les situe au milieu du XVIIIe et B Jones avant 1708 : l'argument d'ancienneté viendrait notamment du nom gravé « Stirling Antient Loge » qui se référerait à « The Ludge of Stirlinge »[2], loge existante au début du XVIIe. Ce nom -si c'est la même loge- s'était en effet modifié au XVIIIe en « Lodge of Stirling Kilwinin », sa première mention datant de 1745. Stirling est une ville importante pour la famille Stuart, dénommée le « Royal Burgh », où par exemple Marie Stuart et Jacques VI furent couronnés. Elle possède une fameuse citadelle devant laquelle l'avance de Bonnie Prince Charlie fut contrariée avant de connaître la défaite à Culloden en 1746.

Hughan réalise un dessin d'une des deux plaquettes[3]. Sur celle-ci nous y trouvons successivement les dessins et noms s'y rapportant de « Red Cross or Ark », de « Sepulchcre », de « Knights of Malta » (KM), de « Night of Templer » (KT) et en bas 5 arches collées les unes aux autres avec une clé de voûte au-dessus (et une autre, plus petite, qui semble mise pour la perspective), avec le nom de « Stirling antient lodge ». Cette arche peut faire penser à un arc-en-ciel. Était-ce le « Rain Bow » assimilé au Royal Arch de l'incident du 2ème « Grand Committee » de 1752 de la Grande Loge des Ancients, (voir plus loin), ce qui donnerait raison à René Desaguliers ?

 

Au revers de la plaque on y voit gravé deux colonnes, qui sont probablement les colonnes antédiluviennes du savoir plutôt que celle de Salomon, dans la mesure où les bases semblent construite pour l'une de pierres et l'autre de briques. L'indication J&B ne s'y trouve pas. Notons que les colonnes antédiluviennes sont évoquées dans le Ms Dumfries n°4 écossais. Ceci nous indique un système archaïque et peut-être ancien. Parfois, elles sont d’airain et de marbre (discours historique du grade de « Royale Arche » du REAA [4]).

La thématique des colonnes antédiluviennes et de l'arche, lien entre Dieu et les Hommes, est importante dans le Dumfries, de même celles du temple de Salomon. Dans les manuscrits écossais d'Haughfoot, les noms des colonnes de Salomon sont évoqués par leur référence biblique précise sans que leurs noms soient explicitement écrits (ce qui est tout à fait logique) : « Then make the sign of fellowship and shake hand and you will be acknowledged a true mason. The words are in the I of the Kings Ch 7, v, 21, and in 2 chr:ch 3 verse last. » (Ms Edimbourg, ca 1696) [5]. Par contre il n'y a nulle mention des colonnes antédiluviennes.

 

Peut-on rejoindre la discussion apportée par Patrick Négrier d’écrits écossais « presbytériens » pour les manuscrits d'Haughfoot et d'un manuscrit « épiscopalien » pour le Ms Dumfries ? Ce type de discussion est-elle pertinente pour notre propos compte tenu du rejet de l' « image plastique ecclésiologique » pour le presbytérianisme au contraire de l'épiscopalisme écossais ? Les plaques de Stirling relevraient-elles plutôt de cette seconde catégorie et montrerait une proximité avec le Ms Dumfries ? [6]

 

Même si la datation semble incertaine, notons ce lien précoce des KT/KM avec l'Arche en Écosse, nous y reviendrons.

 

Cette assimilation de l'arche à l'arc-en-ciel (lien entre Dieu et les Hommes) est probablement assez banale dans le savoir maçonnique de cette époque. Le terme « arche » peut recouvrir plusieurs significations que l'on retrouve en maçonnerie : l'objet architectural (« Arch »), l'arche d'alliance (qui contient les tables de la loi : « Ark of the Covenant »), l'arche de Noé (« Noah's Ark »).

Dans le « Mason's Examination » (ca 1723) ou le “The mystery of Free-Masonry”(1730), on trouve cette question-réponse: « Q. Whence comes the Pattern of an Arch ? A. From the Rain-Bow. » [7]. Et dans le « The Grand Mystery of Free-masons deiscover'd » (1724), ou l' « Institution of Free Masons » (ca 1725), on trouve ces questions-réponses: Q.« Whence is an Arch deriv'd ? R. From Architecture. Q. What doth it resemble ? R. The Rainbow » [8].

 

Il s'agit cependant de catéchismes maçonniques anglais, sinon « anglicans », dès lors probablement spéculatifs. Vitruve est bien présent dans ces catéchismes.

 

Notons que l'arche d'alliance (« ark of the covenant ») se trouve dans le manuscript continental « Le Copiale » (vers 1740)[9]. Cette arche est associée au grade de « maître Écossais » primitif et au noachisme, tant pour sa description du grade dit « français » (p 69), que celle du grade dit « allemand » (p 75).

 

Signalons également la déposition de Coustos en 1743, face à l'inquisition portugaise qui évoque une histoire qui correspond au degré de la Voûte et/ou au Royal Arch [10].

 

On peut trouver un bon résumé de différentes hypothèses sur l'origine du Royal Arch dans le livre de John Hamill [11].

 

1Idem, p 79.

2D Murray Lyon. Freemasonry in Scotland. History of the Lodge of Edinburgh, 1873, p 61-3

3WJ Hughan. The ancient Stirling Lodge. AQC n°6, p 108-12.

4Les rituels du REAA vers 1804. Latomia (121-t-f) ; ou celui du ‘Manuscrit Quesada’ (1813-21), Latomia (296 o,t-f).

5Knoop, Jones, Hamer. The Early Masonic Catechisms. (AQC)Manchester University Press, 1963, p 32.

6P Negrier. La Tulip. Histoire du rite du Mot du maçon de 1637 à 1730. Éditions Ivoire-Clair. 2005.

7Knoop, Jones, Hamer. The Early Masonic Catechisms. Déjà cit. Cette Q-R vient du « Mason's Examination », p74 ou de The mystery of Free-Masonry”, p155.

8Knoop, Jones, Hamer. The Early Masonic Catechisms. Déjà cit. Ces Q-R viennent de « The Grand Mystery of Free-masons deiscover'd », p 79, ou de l' « Institution of Free Masons », p 85.

9Le manuscrit et sa transposition en allemand, ainsi qu'une traduction en anglais sont disponibles sur internet. https://stp.lingfil.uu.se/~bea/copiale/copiale-deciphered.pdf

10S Vatcher. John Coustos and the Portuguese Inquisition. AQC n°81, p 52. Il s'agit de l'avant-dernière des 6 dépositions du mois de mars, celle du 26 mars : (traduction en anglais de Vatcher) « [...] when the destruction of the famous Temple of Salomon take place there was found below the First Stone a tablet of bronze upon which was graved the following [...] »

11John Hamil. A History of English Freemasonry. Édition Crucible. 1986, pp 99-101.

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4. L'Angleterre

 

Nous savons que le Royal Arch a « toujours » fait partie de la maçonnerie bleue des « Ancients » d'Angleterre, mais c'est relativement tardif (milieu du XVIIIè), soit à partir de 1751 pour leur Grande Loge. Il aurait été pratiqué plus précocement en Irlande (?), sous une forme que nous connaissons mal. La légende centrale de Royal Arch irlandais, assez similaire dans son déroulement, porte sur le premier temple et non le second, ce qui est une singularité. Le Royal Arch aurait été rapidement adopté par les Ancients qui l'aurait immédiatement pratiqué en Angleterre dès la constitution de leur Grande Loge, mais aussi chez les « Moderns » (« Passed the Arch »). Il se pratiquait dans la loge, en accord implicite chez les ancients, en désaccord explicite chez les moderns (l'attitude était paradoxale) qui ont créé dès lors des Chapitres distincts de leur Loge. Les usages de la Grande Loge de York anglaise sont peu clairs.

 

Cependant, pour l'Angleterre, l'histoire du Royal Arch commencerait en Irlande ! En effet, Laurence Dermott aurait été exalté dans le Royal Arch à Dublin le 16 avril 1746 [1], c'est-à-dire la même année de son élévation au grade de Maître (et pourquoi pas le même jour, hypothèse suggérée par Dashwood, à laquelle Harry Carr répond « neither confirm or disprove » : cf Harry Carr, op. cit.). Cet Ordre avec ses usages connaîtra peut-être du succès chez les Ancients, car il faut remarquer que, sauf le « cas » Dermott » qui en fait grand cas, le registre Morgan est muet, et le registre de 1783 ne mentionne que quelque Royal Arch (37 noms de 1746 à 1783). La première preuve d'une pratique de Royal Arch en Loge est tardive. Ce n'est qu'en 1771 à la Loge Tranquility n°185 que l'on trouve ceci :

« To call a Royal Arch Chapter for the purpose of Initiating the several Past Masters of the Lodge to the sublime degree of Royal Arch Masons » [2].

 

Paradoxalement chez les Moderns, le succès du système semble avoir été peut-être plus précoce ? La première mention d'une réception au Royal Arch daterait de 1758 à la Loge « The Crown » à Bristol (port situé au sud-ouest de l'Angleterre, important dans ses rapports avec les colonies et l'Irlande au XVIIIè, son concurrent est le port de Liverpool). Leur Grande Loge ne reconnaissait pas formellement cet usage ; dès lors ceux qui voulaient le pratiquer durent créer des « Chapitres »  séparés de leur Loges symboliques. Tant et si bien que le Grand-Maître lui-même (1764-6), Lord Cadwallader Blaney, 9th Baron of Monaghan (1720-1775, famille d'origine irlandaise), un maçon très actif et consensuel, amateur du Royal Arch, créa en 1766 « The Society of Royal Arch Masons under the Excellent Grand and Royal Chapter », premier Grand Chapitre de Royal Arch dans le monde [3] [4].

 

Nous avons également l'indication de la création d'une loge spécifique de Royal Arch non reconnue, au « Punch Bowl » à Stonegate, York, à partir d'une loge de Moderns, en 1762. Cette loge sera reprise ensuite par la Grande Loge de York [5].

 

Bernard Jones montre l'importance des loges régimentaires dans la transmission de l'usage en citant l'exemple de la Loge de Dundee, « Union », qui reçut des grades du Royal Arch en 1773 par une Loge régimentaire anglaise [6].

 

1« The Royal Arch Register of the Ancients » (Londres) qui débute en 1783, montre les noms des personnes exaltées en commençant par L Dermott « R.A. 26 1746 » (26 = n° de la loge).

2Yasha Beresiner. The 4th degree in the Craft. Batham Lecture 2000.

3History of the Royal Arch Masonry, op. cit., p 175.

4Yasha Beresiner. Idem

5Bernard Jones Freemason's book of the Royal Arch. Harrap-London, 1957. Traduction française par George Lamoine. Éditions La Hutte, 2010.

6Bernard Jones Freemason's book of the Royal Arch. Harrap-London, 1957.

 

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5. L'Amérique

 

Le (système de) Royal Arch devait être relativement précoce en Amérique. En effet, dans la loge de Georges Washington où il fut fait maître maçon en août 1753, la loge de Fredericksburgh en Virginie « raised to the Degree of Royal Arch Masons » trois de ses membres le 22 décembre 1753 [1].  Nous devons noter que cette mention est plus précoce que celles concernant les loges britanniques, qu’elle se réalise dans une loge qui se revendique de la Grande Loge d’Écosse, et qu’aucune relation avec des régiments, a fortiori irlandais, ne peut être évoquée [2]. Les premières minutes de cette loge date de 1752, cependant la loge ne fut agréé par la Grande Loge d'Écosse qu'en 1758.

 

Toujours aux États-Unis, nous trouvons, dans l'État de New-York, la première trace d'une accession au degré de Royal Arch, le 23 juin 1759 à la Royal Arch King Solomon's Lodge de New-York et de l'existence d'une Independent Royal Arch Lodge en 1760 chez les Moderns (ce qui montre également l'apparition de loge spécifique à ce degré).

 

En Pennsylvanie, nous trouvons des usages assez similaires, les premières traces d'un Royal Arch datent de 1759 et 1770 à l'Ancient n°2 Lodge de Philadelphie (patente de la Grande Loge des Ancients de Londres en 1759). Ce degré est également conféré en 1767 à la Royal Arch Lodge n°3 de la même ville.

Nous avons, outre les minutes, l'indication de la pratique d'un Royal Arch par la gravure des planches de convocation (« summons plate ») de 1759, réalisé par Henry Dawkins, graveur et fondateur de la Loge n°2 des Ancients de Philadelphie.

 

Concernant l'usage d'un « passed the chair », nous trouvons cette note en date du 29 janvier 1770, dans les minutes de la même Loge n°2 :

« As several Brethren was present who were recommended to receive the Degree of Royal Arch Mason and Being Accepted. But not having Passed the Chair it being Necessary that a Masters Lodge should be oppened for that purpose the same was accordingly. Done when the following Brethren viz: Bro John Fox & Bro. James Hume being found worthy passed the Chair. »[3]

 

Pour le Massachusetts, les premières mentions sont en 1762 pour la Loge St Andrew (une demande non accordée d’une patente à la Grande Loge d’Écosse pour l’exercice du Royal Arch) et 1769 (minutes) pour son Chapitre St-Andrew's Royal Arch Lodge de Boston (voir plus loin). C'est-à-dire avant la guerre d'indépendance (1775-83), alors que la première trace d'une pratique de degrés de la Marque, partie intégrante du rite de York américain (et du Royal Arch écossais), se situent à la fin de celle-ci, soit en 1783 à Middletown dans le Connecticut [4].

Cette gradation rituélique est bien soulignée dans les minutes pour la Saint-Andrew Chapter de Boston (28 août 1769) :

« begging to have and receive the Parts belonging to a Royal Arch Mason … was accordingly made by receiving the four Steps, that of an Excellt, Sup., Royal Arch and Kt. Templar » [5][6].

Notons également qu'à cette époque, Philadelphie (Pennsylvanie) était la ville la plus importante des 13 Colonies (environ 40 000 habitants) et le centre intellectuel, avec Boston, le plus actif.

 

1History of the Royal Arch Masonry, op.cit.,pp 194-5.

2F Smyth. Brethren in Chilvary. Lewis Masonic, 1991, p 89.

3NS Barratt & JF Sachse. Freemasonry in Pennsylvania. Tome I, 1908, p 196.

4Coil's Masonic Encyclopedia. 1961.

5F Smyth. Brethren in Chilvary. Lewis Masonic, 1991, p 90.

6Pierre Mollier & Jacques Léchelle. Le plus ancien rituel de « Chevalier templier » britannique. Renaissance Traditionnelle n°130, 2002, pp 105-120.

 

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6. La France

 

Les données françaises sont intéressantes. Si les premiers rituels connus britanniques du (système) Royal Arch datent seulement des années 1780 (p. ex. le Sheffield MS), ce n'est pas le cas en France. Les premiers rituels concernant les degrés de la « Voûte » (très semblable à ceux de l'Arche Royale), également appelé « Grand Écossais », datent du début des années 1760, soit vingt ans plus tôt. Par contre, l'utilisation explicite du terme de la « Voûte » dans les textes contemporains français apparaît plus tardif que celui de l' « Arch » pour les Îles britanniques. Le terme d' « Écossais » est, pour nos connaissances actuelles, plus ancien en Angleterre que sur le Continent. Je n'entrerai pas dans une discussion sur l'origine de la légende, mais notons complémentairement que le grade de « Maître Parfait », contrepartie « française » étudiée par J Snoek, d'un « Past-Master », fait directement allusion dans son catéchisme au symbole central du Royal Arch, c'est-à-dire la recherche du « nom ineffable » [1]. Complémentairement, la divulgation française, le « Parfait Maître » (1744), est dans la même ligne. Il comporte en outre de nombreux éléments concordants avec le « discours de Ramsay » (le 1er en 1736) [2]. En d'autres termes, ce discours pourrait-il être considéré comme une divulgation des légendes pré-Pritchard ?

 

Dans la même logique, le rite philosophique nous propose une Installation ésotérique du Maître en chaire où les « Grands Écossais » sont très présents et réalisent d'ailleurs la voûte, lors de cette cérémonie (rituels Saint Jean de la Vertu persécutée, se trouvant au musée Calvet à Avignon, 1774). Jacques Litvine y voit une relation entre le Royal Arch et cette installation ésotérique [3].

Il paraît dès lors utile de relever le fait que nous nous trouverions devant une famille de rituels dont la source apparaît commune, tant pour la Voûte/Arche que pour le Maître Parfait, et qui semble proche du statut d'un grade de Maître, tournant notamment autour de la recherche de la « parole perdue » ou du « nom ineffable ». Je reporte le lecteur intéressé sur l'intéressante étude de J Snoek « The Evolution of the Hiramic Legend in England and France »[4].

 

Dans les documents Sharp [5], on y trouve un courrier de Dutillet daté du 21 avril 1746, envoyé à Lamolère de Feuillas, Grand Maître de la Loge écossaise de Bordeaux, où il explique ceci : « à l'inspection de ma lettre vous connaîtrès aisément que je suis bon E. en tous cas, je serois en état de vous le prouver par les paroles qui sont sous la voute, et qu'ainsi je ne dois pas être regardé comme sorti des l. batardes dont je say également les opérations telles qu'elles se pratiquent a paris ou ailleurs. » Celui-ci, le 28 avril suivant, commente ainsi sa rencontre avec Dutillet :

« J'ai vu ce f. il y a deux jours, et je le trouvais si bien instruit, que je n'ai pû m'empêcher de le reconnoître, il me dit qu'il avoit été admis a la G. lumière par des officiers qui avoient été reçûs par l'amirail Matthew. Si cela est, il me semble que ce R.f. amirail reçoit bien du monde. » [6]

Nous ne savons pas avec certitude qui était cet amiral Matthew [7], mais il pourrait s'agir de Sir William Mat(t)hews Jr (1684-1752), gouverneur des « Leeward Islands » -Antilles britanniques-, durant les années 1714-15 & 1729-1752, et Grand Maître provincial (moderns), que connaît Estienne Morin, ou, et cela semble logique dans ce cas-ci, de l'amiral Thomas Mathews (1676-1751) dont on ne connaît pas les liens familiaux avec le précédent, responsable malheureux (défaite de Toulon de 1744) de la flotte anglaise en Méditerranée.

Cet échange de courrier pourrait-il indiquer une provenance britannique d'un écossisme lié à la voûte ?

 

De ce point de vue, la première mention d'un grade/loge usant du terme « Écossais » est anglaise et date de 1733 avant de passer sur le continent à Berlin en 1742 [8] [9] [10]. En France, le terme Écossais apparaît 10 ans plus tard, soit en 1743, l'année de la première mention irlandaise de Royal Arch [11]. Ces deux temps d'usages ou grades, selon, apparaissent clairement associés dans la tradition irlando-anglaise (chair Master/Royal Arch), ils apparaissent par contre totalement dissociés dans la tradition continentale (Maître Parfait/Voûte), la situation écossaise apparaissant comme (progressivement ?) intermédiaire (Chair Master ou Passed the Chair / Royal Arch ou Knight Templar ).

 

Enfin, Bernard Dat [12] avance l'hypothèse française de l'origine du Royal Arc, dont le chaînon serait le système en 7 degrés [13] mis en valeur par Pierre Lambert de Lintot, un graveur émigré durant les années 1765-90 à Londres, sur base d'un article fort documenté concernant un rituel de Royal Arc retrouvé dans les fonds de la Loge l' « Union Parfaite » de La Rochelle, datant vraisemblablement de la fin du XVIIIe. Cette hypothèse finale présente l’inconvénient d'une construction sur des hypothèses successives et d'un corpus rituélique archaïque qui ne correspond que très partiellement aux « discours » du grade de Royal Arch britannique ou français tels qu'ils nous sont parvenus. Cette hypothèse nous apporte néanmoins l'indication de relations maçonniques très réelles entre la France, l'Angleterre, l'Irlande et l'Écosse durant cette époque.

 

D'autre part, le système des 7 degrés, se terminait par un Kadosh, d'origine probablement continentale, qui aurait pu influencer Dunkerley. Toujours est-il que celui-ci va, dès 1791, répandre le degré de Knight templar en Angleterre. Sauf que là aussi le « discours » (« pilgrim's rite ») est très différent du « discours » continental (voir plus loin), même si ce dernier fit appel à Lambert de Lintot comme graveur.

Toujours est-il que le premier rituel de « Royal Arche » connu (et non de la Voûte) serait un rituel en français conservé à la bibliothèque de la GLUA. Il daterait de 1760 et serait une traduction venant de l’anglais [14]. Il est très proche du rituel de la Voûte.

1M Brodsky. Some reflexion on the origins of the Royal Arch. AQC n°102, 1989, pp 98-133. Voir également la discussion de A Bernheim.

2Bernard Dat. Le Parfait Maçon. Une source méconnue des Hauts Grades. Renaissance Traditionnelle n°161, 2011.

3J Litvine. A french Esoteric Installation of the Worschipful Master in 1774. AQC n°119, 2006, pp 1-6.

4J Snoek. The Evolution of the Hiramic Legend in England and France from Pritchard to the Emulation ritual. Heredom, vol 11, 2003. (Traduction française : Acta Macionica n°21, 2011.)

5Documents Sharp. Disponible sur Latomia : 1ère partie.

6A Bernheim. Estienne Morin et l’Ordre du Royal Secret. Acta Macionica, vol 9, 1999.

7A Bernheim. Une certaine idée de la franc-maçonnerie. Dervy, 2008.

8P Mollier. L' « Ordre Écossais » à Berlin de 1742 à 1751. Renaissance Traditionnelle n°131-132, 2002.

9J Snoek, idem

10P Mollier. Le Maître écossais, op. cit.

11C de Brouwer. Je suis tombé par terre, c'est la faute à Voltaire ... ! Trigonum Coranatum, 2014.

12Bernard Dat. Recherche sur les origines du rituel de l'arc Royal. Renaissance Traditionnelle n°179, 2015, pp 130-201.

13W Wonnacott. The rite of seven degrees in London. AQC n°39, 1926, pp 63-126.

14Bernard Jones Freemason's book of the Royal Arch. Harrap-London, 1957, section XIV.

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7. L'Écosse

 

L'Écosse connut « rapidement » une séparation clairement identifiée entre la maçonnerie symbolique et le système de Royal Arch, l'évolution d'une Installation du Maître en chaire vers une pratique plus collective  de « Passed the Chair » aurait pu en être facilitée ? En effet, cette séparation, qui semble précoce, va non seulement tendre inévitablement à différentier petit à petit l' « Installation du Maître en chaire » et le « Passed the Chair », mais aussi les autonomiser par rapport au Royal Arch, puisque forcément l'un des deux est superfétatoire selon la position de l'impétrant !

 

A contrario, il n'est nullement démontré, actuellement, qu'un « Royal Arch opératif» ait réellement existé en Écosse au XVII-XVIIIe siècles ; il n'y a apparemment aucun écrit exposant l'existence d'un dispositif permettant de discriminer les meilleurs des meilleurs maçons opératifs et justifier ainsi un meilleur salaire, comme en Irlande. Mais la paucité des sources, pour les raisons djà explicités, rend la chose incertaine. Quant à un « Royal Arch spéculatif », quel était sa réelle importance et sa nature ? On ne le sait pas. Les pratiques pouvaient être réellement divergentes entre les différentes parties des Îles britanniques. Nous savons que le grade de Maître mettra du temps pour s'implanter complètement en Écosse durant tout ce siècle, en est-il de même pour le « Royal Arch » et sa suite, le « Pilgrim's rite » qui présentent l'un et l'autre une correspondance biblique forte, contrairement au premier ?

Durant le XVIIIe, comme l'indiquent les extraits de Lawry et de Murray Lyon (voir ci-dessous) les usages apparaissent flottants. Manifestement, la Grande Loge d'Écosse se cherchait encore un équilibre. Ce n'est qu'en 1800 que cette Grande Loge interdira, en son sein, la pratique d'autres grades que les 3 grades symboliques, lesquels pouvaient toujours utiliser des usages concernant l'Installation du Maître en chaire. Il est possible que cette décision assez tardive soit une tentative pour se démarquer de l’image séditieuse que pouvait véhiculer le Royal Arch – Knight Templar dans certains cas (dont celui de Maybole, voir plus loin).

 

Les données apparaissent dès lors contradictoires.

 

La Grande Loge d'Écosse devait aimer les manifestations publiques lors de la pose de la première pierre de bâtiment publics. Déjà en 1738, les autorités maçonniques, aidés du Lord Provost de la ville, posaient la première pierre de l'infirmerie d'Édinbourgh[1].

 

Puis le 13 septembre 1753, la première pierre de la « Bourse » (« New Exchange ») d'Édimbourg était posée. Ce fut un événement considérable à laquelle plus de 672 maçons, en procession, participèrent avec le Lord Provost ! On avait construit un véritable arc de triomphe pour l'occasion dans le style classique, avec des colonnes de style corinthien, figurant la « geometry » et l' « architecture ». Sur la frise on pouvait lire « Quod felix faustumque sit » (« Que ceci puisse être heureux et prospère ») . [2][3]. La procession, débutant par les maçons opératifs, encadrée d'une belle escorte militaire, passa sous le splendide arc de triomphe avant de se livrer à la pose de la pierre, par le Grand Maître, le substitut Grand-Maître et les Grands Surveillants. Il n'est pas encore fait mention de « Royal Arch ».

Dans le livre d'Alexander Lawrie de 1804, on trouve la description d'une autre procession exceptionnelle en 1776 à Édimbourg, où les Loges (16) ouvrent la marche dont deux Loges Royal Arch, ce qui est une proportion importante (12,5%). A ce niveau du cortège se trouvent le Past-Master, Master, Deputy-Master de chaque loge concernée. Ensuite, suivent les Autorités maçonniques où l'on remarque qu'après les « Deputy Grand-Master, Treasurer, Substitute-Master », viennent les « Past Grand-Master, Grand Master and another Past-Master ». Qui est ce another Past-Master qui ne se trouve pas au côté de sa loge ? Un ancien Grand-Master ou un Past-Master ayant un statut particulier ? En tout état de cause, il fallait bien nourrir ces Chapitres Royal Arch par des Maîtres ayant passé la chaire[4].

 

La liste des Chapitres de Royal Arch écossais, repris dans les « Laws » commence avec le Chapitre de Stirling en 1743 (voir la discussion à ce sujet), ensuite nous avons un blanc de 22 ans jusqu'en 1765 avec le chapitre Enoch de Montrose [5]. Bernard Jones, reprenant Hughan, évoque cependant l'existence relativement éphémère d'une loge de Royal Arch à Glasgow en 1755 [6][7]. Nous retrouvons cette indication dans le Ragon :

« Le règlement organique de la G.-L. d’Edimbourg (1736) fait connaître qu'il existait en Ecosse beaucoup de corporations qui avaient cette dénomination pour titre distinctif, telle que Royal-Arche de Glasgow, en 1755, la Royal Arche de Stirling, en 1759, etc., lorsqu'elles s'adressèrent à cette G.-L. pour obtenir de nouvelles constitutions. » [8]

 

Dans la mesure où l'indication de Ragon sur une loge de Royal Arch est précisément confirmée par B Jones, nous pouvons penser que l'indication d'une loge de Royal Arch à Glasgow et une à Stirling en 1755 et 1759 est correcte. C'est important, car cette indication, qui n'est pas reprise ailleurs, tend à montrer l'ancienneté de la pratique Royal Arch de la loge de Stirling. Nous devons, par ailleurs, tenir compte du « time of dearth », période quasi muette sur la franc-maçonnerie écossaise qui suit « Culloden, durant les années 1745-50, et qui tend à se prolonger jusque dans les années 1757-8 [9].

 

En effet, l'ancienneté de la loge Royal Arch de Stirling Rock fait problème. WJ Hughan reprend mot à mot un paragraphe tiré des

« Laws of the Supreme Grand Royal Arch Chapter of Scotland » : «  No minute-book, however, seems to have been kept prior to 1743, or if kept, it was been lost, or perhapes carried away during the time of the Rebellion. This minute-book of 1743 is the oldest written record now extant ; and no other chapter in Scotland has been able to show documentary evidence in its favor of an earlier date than 1765, although in these years the Chapters were already accounted old, and in full operation. »[10]

 

Il ajoute que cette courte introduction des « Laws » indique l'existence de deux anciennes plaques en laiton, conservé dans la loge de Stirling, qui évoquerait le Royal Arch :  « with they  series of concentric arches ». Selon lui, ces arches concentriques font penser à un arc-en-ciel qu'il met en parallèle avec cette question-réponse du « Mason's examination » de 1723 : « Q Whence comes the pattern of an arch ? A From the rainbow. » Cependant ces plaques de laiton ne sont pas datées, elles auraient été depuis perdues, il n'en reste que la description. J'ajouterais que cet « arc-en-ciel » fait penser à l'arche de la procession de la Youghal Lodge n°21 en Irlande en 1743 (voir plus haut, la discussion de René Desaguliers concernant la « pierre triomphale »), à l' « Arche » vilipendée par Dassigny et au « Rain Bow » de l'incident du 2ème « Grand Committee » de la Grande Loge des Ancients en 1752. Hughan avait ajouté un peu précipitamment que, ni les plaques de laiton, ni les minutes de 1743 n'ont été retrouvées à la loge de Stirling. Il pensait dès lors qu'elles n'avaient jamais existé.

Ce qui est troublant dans cette problématique, c'est que ces « minutes » existent en réalité, mais en tant que copie authentifié de 1818 par le Grand Secrétaire du Royal Arch écossais de l'époque et que Hughan a retrouvé les plaques et en a fait un dessin de l'une d'elle (voir plus loin).

 

La copie de la Minute de 1743 stipule, pour le 30 juillet 1743 :

« Which day the Lodge of Stirling Kilwinning being met in the Brother Hutchison's house, and being petitioned by Mungo Nicol, shoemaker and brother James McEwan, Student of Divinity at Stirling, and being found qualified, they were admitted Royal Arch Masons of this Lodge, have paid their dues to the Treasurer, John Callendar, R.W.M »[11].

 

Ceci nous montrerait une pratique surtout spéculative, ce qui semble différent des données irlandaises.

Cependant, cette minute (copie) se retrouve quasi identique à une autre minute (copie) de cette même loge, attribuée à la date du 30 juillet 1745 (soit quelques jours après le débarquement de Bonnie Prins Charlie en Écosse), ce qui pose un problème d'authenticité. Nous savons également, que les registres de cette période furent confisqués pour la recherche de rebelles franc-maçons, nombreux dans les loges à cette époque.

D’autre part, dans les minutes de 1790 de cette loge, on y trouve repris un règlement daté de 1745. Ce règlement met en avant les degrés d' « Excellent », de « Super-Excellent » et de « Chevalier de Malte », mais il ne fait pas mention de Royal Arch[12], ni de Knight Templar .

 

Contrairement à Hughan, Draffen estime, quant à lui, que c'est une copie conforme à l'original, et propose un argumentaire [13].

Il n'y a dès lors pas de réponse certaine quant à l'authenticité de la pratique de l'Arche Royale à Stirling dans la première moitié des années 1740. En tout état de cause, Hughan insiste sur le fait que ces éventuels événements se situent à une époque particulièrement troublée en Écosse où la révolution (« Rising ») et sa répression trouvera son point d'orgue à Culloden en avril 1746.

 

Nous ne savons donc pas si la pratique du Royal Arch en Écosse fut aussi ancienne que celle d'Irlande. Ceci expliquant peut-être complémentairement cela, il est possible qu'en Écosse, les Chapitres de Royal Arch aient pu se différentier assez vite de la Loge maçonnique, même si de nombreux indices nous indiquent que ces grades devaient être conférés dans la loge bleue. Complémentairement, il y a connexion entre l'Irlande et l'Écosse, certainement au niveau de la pratique du Knight Templar [14]. Quels usages/grades conféraient-ils ? Nous ne le savons pas.

 

 

Aux États-Unis, la Loge de St Andrew à Boston dans l'État de Massachusetts reçut patente de la Grande Loge d'Écosse le 30 novembre 1756. Nous trouvons un courrier daté du 29 octobre 1762, envoyé par cette loge à la Grande Loge d'Écosse (ce qui est antérieur à la création du Chapitre Enoch de Montrose de 1765) :

« In this letter which was principally complaining about not getting answers to their letters, they requested a charter for a Royal Arch Lodge, saying ''as sufficient number of us have arrived to that sublime degree.'' »

Cette demande ne fut pas accordée.

Ceci montre que les grades étaient conférés à l'intérieur de la Loge et qu'à nouveau, la loge qui confère, a été patenté par la Grande Loge d'Écosse, avec laquelle les contacts sont maintenus.

 

Cependant l'évocation du Royal Arch la plus précoce se trouve à la loge de Fredericksburg en Virgine dès 1753, cette loge reçut patente de la Grande Loge d'Écosse en 1758. Et cela nous indique qu'en Écosse, pour cette époque, l'usage devait être ancien et similaire, c'est bien à l'intérieur de la loge que ces différents grades pouvaient (également) être conférés.

 

Et enfin, nous avons une indication du même type dans le sceau de la Loge régimentaire « Union » de la Scots brigade qui est à la source (loge-mère régimentaire) de la loge namuroise. En effet, le sceau de l' « Union Lodge from Edinburgh » (warrant de 1763) comporte une arche avec une clé de voûte surmontée d'une colombe tenant dans son bec une branche d'olivier [15]. C'est explicite. On va retrouver la même thématique dans le sceau de la loge « Parfaite Union / Bonne Amitié » namuroise, mais cette fois l'oiseau se trouve sur un arc-en-ciel (voir la discussion apportée par René Desaguliers). Est-ce significatif pour la loge namuroise ? Peut-être pas, dans la mesure où il n'existe aucune indication d'une influence d'un système Royal Arch dans cette loge, sinon, et cette indication est alors peut-être importante, la pratique précoce d'un « knight templar ».

 

Dans ce même esprit, nous retrouvons par exemple la voûte avec sa clé sur les décors de Knight Templar repris dans la Collection GL du Massachusetts. (vers 1800, image reprise plus loin).

 

1 Alexander Mc Brattan. Brass Instruents in Masonic ceremony. In Brass Scholarship in Review. Proceedings of the Historic Brass Society Conference, Paris, 1999, p 45.

2W Preston. Illustrations of Masonry. 17me édition, 1861, pp 190-5.

3D Stevenson, MC Révaugier. Écosse et franc-maçonnerie. In textes rassemblés par P Morère. Écosse des Lumières. Le XVIIIe autrement. Éditions Ellug, Grenable, 1997, pp 230-233.

4A Lawrie. The history of Free Masonry. 1804, pp 211-5.

5Laws of the Supreme Grand Royal Arch Chapter of Scotland. 1862.

6Bernard Jones. (1957) L'Arche Royale des francs-maçons. Traduction G Lamoine, Éditions de la Hutte, 2010, p 85.

7WJ Hughan. Origin of the English Rite of freemasonry, especially in relation to the Royal Arch degree. (second edition, entirely revised by the author), Leicester, 1909, p 118.

8JM Ragon. Orthodoxie maçonnique. 1853, p 204.

9RS Lindsay. A history of the Mason Lodge of Holyrood House. Vol I. University press Edinburgh, 1935, p 78.

10WJ Hughan, HL Stillson. History of the Ancient and Honorable Fraternity of Free and Accepted Masons. 1892, p 566. Il reprend un paragraphe de l'introduction des Laws of the Supreme ... de 1869. Je ne connais pas l'année de la première édition de ce petit annuaire, mais c'est antérieur. Dans celui de 1869, ce paragraphe se trouve effectivement à la page xii – xiii. Cette édition évoque également l'existence des deux plaques de laiton.

11Bernard Jones. (1957) L'Arche Royale des francs-maçons. Traduction G Lamoine, Éditions de la Hutte, 2010, pp 79-80.

12George Draffen. The Triple Tau. Supreme Grand Royal Arch Chapter of Scotland, 1956, p 6.

13George Draffen, Idem, pp 5-6.

14S Forster. The Early Grand Encampments of Ireland and Scotland and in England. Lodge of Research CC Transaction. Vol XVIII, 1982.

15L Hiernaux, J Huyghebaert, A Kervella, JP Weber. John Cunningham, un officier franc-maçon au service des Provinces Unies. Acta Macionica n°22, 6012, pp 347-8.

 

 

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FIN

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Rédigé par Christophe de Brouwer

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