Héraldique, ésotérisme et les Targaryen

Publié le 12 Novembre 2022

Tournois. Sir Thomas Holme's Book of Arms, circa 1445-1450. British Library, Ms Harley 4205, Londres.

 

Héraldique, ésotérisme et les Targaryen

 

L’héraldique est apparu au bas-moyen-âge. Époque où la recherche de correspondance à travers l’allusion, où l’idée symbolique sont importantes, mais aussi époque d’individualisation. Elle perpétue le système de « typologie », dans le sens que lui a donné René Desaguliers : « [La méthode figuriste ou typologique] se fonde sur une correspondance constante entre l’Ancien et le Nouveau Testament, ou plutôt elle pose en règle invariable que chaque épisode du Nouveau Testament est annoncé, figuré, « typé » par un grand nombre d’épisodes de l’Ancien ».

Les exégètes vont donc rechercher des correspondances entre l’Ancien et le Nouveau Testament, parfois à l’excès pour expliquer, par l’image (la majorité de la population est encore illettrée), le message qu’ils pensent pouvoir tirer de la Bible. Ce système va perdurer pendant plus de mille ans jusqu’au Concile de Trente, où, sous les coups de boutoir du protestantisme, un retour plus textuel à la Bible fera disparaître en partie cette typologie.

La Bible du pauvre (1480-1485). Équivalence typologique entre la Résurrection, Jésus sortant du tombeau portant l'oriflamme surmontée d'une croix, avec Sanson, pour sortir, arrachant et emportant les portes de Gaza, et avec Jonas qui, après 3 jours et trois nuits comme le Christ dans son tombeau, sort du poisson. Les quatre prophètes de la Résurrection, David, Jacob, Osée, Sophonie se trouvent en haut et en bas. BnF.

 

Durant ce large millénaire, on pensait en symbole lorsqu’on observait son environnement. Les bestiaires du Moyen-âge en sont un excellent exemple : les animaux fabuleux, exotiques et ceux de la vie courante se mélangeaient. Non pas que les capacités d’observation étaient défaillantes, au contraire, nos aïeux observaient leur environnement probablement beaucoup mieux que nous, c’est le sens donné à l’observé, le référentiel qui s’est modifié avec l’arrivée du naturalisme, surtout celui du XVIIIe siècle (Linné, Buffon et bien d’autres).

Dragon à 7 têtes. Exposition BnF : le dragon et les bêtes de l'apocalypse.  Les hommes adorent le dragon rouge qu'ils prennent pour leur Sauveur. (Bibliothèque nationale de France, Manuscrits Français 403 fol. 23; un peu avant 1250)

 

Prenons l’exemple du Pélican qui nourrit de son sang ses petits. Il nous est mieux connu aujourd’hui à travers le poème d’Alfred de Musset. Bien que sa signification soit controversé (pélican ou corbeau), néanmoins il fut très largement typé en symbole de la résurrection du Christ depuis, quasi, les origines de l’Église. Donnant son sang, il fait renaître ses enfants. Pas étonnant que cet ésotérisme soit puissamment repris par le grade « Rose-Croix » en franc-maçonnerie.

Le pélican et ses petits à différents stades (comme une bande dessinée) dans le Northumberland Bestiary, circa 1250–1260. J. Paul Getty Museum, Ms. 100, fol. 41.

 

Le symbolisme, l’ésotérisme, l’hermétisme, sinon le mysticisme (la cabale chrétienne) font partie de la vie courante de ces époques et la science héraldique n’échappe pas à cela, quoiqu’en disent certains auteurs.

 

Un exemple simple, tiré de la « Science héroïque » de 1669 que ne renierait pas un franc-maçon; pour lui, cela semblerait explicite. Je vous mets le texte de Vison qui tempère un peu les ardeurs :

« Échiqueté d’argent et d’azur, et une épée de gueule en pal, emmanchée de sable, pommettée et croisée d’or, la pointe en chef », il ajoute : « L’épée est indice de guerre, de cruauté et de mort ; elle représente aussi la justice et la puissance souveraine ».

Repris de la "Science héroïque", chapitre dix-neuvième.

 

 

On considère que la maturation de la science/art héraldique commence avec la fameuse tapisserie de Bayeux (long de 70 mètres, contant la conquête de l’Angleterre de 1064 à 1066 par Guillaume, duc de Normandie) et exécutée entre 1067 et 1077. On y voit encore des écus au dragon. Cette science/art arrive en pleine maturité un siècle plus tard.

Tapisserie de Bayeux, entre 1067 et 1077. Exemple d'écu au dragon.

 

Mais déjà des armoriaux se réalisent au XIIe siècle. On peut dire que le XIIIe siècle verra ce nouveau système se répandre rapidement à travers toute l’Europe à partir d’un noyau qui comprend la moitié nord de la France, les Pays-Bas de l’époque, l’Angleterre. Il s’est probablement forgé par les tournois (nombreux) et les guerres où les systèmes de reconnaissance de l’ami de l’ennemi, existant de tout temps, se sont cristallisés en Europe dans ce système.

Tournois. Sir Thomas Holme's Book of Arms, circa 1445-1450. British Library, Ms Harley 4205, Londres.

 

Elle concerne à la fois les nobles, mais aussi les bourgeois, les artisans, des fermiers lettrés, mais aussi les gens d’Église. À la fin du Moyen-Age, on compte (mais c’est probablement plus) un bon million d’armoirie dont seulement une petite moitié concerne la noblesse car c’est d’obligation. À la fin de l’Ancien Régime, on en compte 20x plus, toujours selon cette même proportion.

Disons le clairement, jamais le blason (l’écu) ne fut l’apanage de la noblesse, à l’origine, ensuite et aujourd’hui. Il connaît sa bonne fortune à travers une époque, le bas moyen-âge, époque de transformation de la société vers plus d’individualisme. Les populations augmentent, des nouveaux modes de caractérisation des habitants deviennent nécessaires, les patronymes apparaissent et petit à petit se généralisent. Ce sera chose faite à la fin du XVe siècle. Dans ce mûrissement, très naturellement le blason accompagne, précède parfois, et ce dans toutes les classes sociales plus ou moins lettrées. Car l’image pour individualiser précède souvent la signature, sinon le nom (j’en donne des exemples dans mon livre sur Erasmus de Brouwer).

Tiré du Grand armorial liégeois (vers 1880). On voit des blasons de bourgeois côtoyés ceux de nobles sans qu'il soit possible de les distinguer. Le grand armorial liégeois ou recueil des anciennes armoiries, tant de la noblesse que de la bourgeoisie du pays de Liège. Université de Liège. Fonds Lohest, Manuscrit 3329 (Cote ULiège).

 

Les règles de l’héraldique sont peu nombreuses, parfois curieuses, procèdent probablement à l’origine de l’importance d’être vu et reconnu d’un regard. Sa règle principale, dite des charges, veut qu'un métal ne puisse recouvrir un métal, un émail (couleur) ne puisse recouvrir un émail. Son aspect héréditaire n’est pas immédiat, néanmoins apparaît rapidement : le fils désire reprendre les attributs de son père, afin de se revêtir (littéralement dans les tournois et les guerres) de toutes les qualités et gloire de celui-ci. En réalité, ces règles sont plus souples que ce que certains « érudits » veulent nous imposer. Et cela fait son succès jusqu’à aujourd’hui.

 Écu d'apparat d'époque du comte Konrad de Thuringe (1206-1240): d'azur au lion fascé d'argent et de gueule. En bas à gauche (en pointe à dextre), l'écu de l'ordre teutonique dont il était grand-maître.

Universitätmuseum für Kunst und Kulturgeschichte à Marbourg.

 

Les Targariens.

 

L’univers des Targaryen (« Le Trône de fer », « La Maison du Dragon » et bien d’autres à venir) est la toile de fond d'une saga qui réinvente un univers moyenâgeux, en s'appropriant ses modes dont l'héraldique.

Les armoiries des familles qui traversent les Sept Couronnes répondent assez bien aux canons de l’héraldique, bien que l’enthousiasme de certains journalistes ou dessinateurs y ait introduit, par moment des erreurs. C'est une logique similaire qui préside au blasonnement des personnages évoluant dans les légendes arthuriennes dès le XIIe siècle.

Remarquons que le bestiaire y est prépondérant, alors que dans le vrai Moyen Âge, ce sont les figures géométriques qui sont prépondérantes. L’idée est certainement de faire parler les armoiries et de prêter ainsi des caractères généraux aux familles qui y évoluent. Le loup de sable sur fond d’argent pour la famille Starck du nord en est un bon exemple. Le soleil de sang (de gueule) traversée par une flèche d’or sur fond d’or renforce à la fois l’aspect 'aimable' des Martell de Dorne au sud et la brûlure implacable qu'ils réservent à leurs ennemis. Dans ce dernier cas, notons qu’un meuble secondaire, ici une flèche d’or, charge en partie le fond d’or et de façon à pouvoir les différentier, la couleur de l’or est différente entre le fond et la flèche. L’un et l’autre sont licites et montrent toute la souplesse de l’héraldique qui s’adapte à travers ses règles impératives. En effet, un meuble secondaire peut déroger à la règle des charges. Et d’autre part, s’il n’y a que quatre émaux (cinq en fait) et deux métaux (et deux fourrures), la couleur précise de ces émaux,  métaux n’est pas fixée et une réelle liberté est donc possible dans leur interprétation.

 

Mais ce qui est remarquable, et c’est certainement volontaire, une des armoiries déroge à la règle des charges (pas d’émail sur émail, pas de métal sur métal), c’est celle des Targaryen. Elle est dite à enquerre. Un dragon de gueule (rouge) à 3 têtes inscrit dans un cercle sur un fond de sable (noir). Figure éminemment ésotérique qu’il faut décrypter. Email sur émail, cette figure sort des règles de l’héraldique. Il faut s’enquérir du pourquoi (d’où le terme « armoirie à enquerre »). Roi des rois, famille qui surpasse toutes les autres, elle se donne le droit, sinon le devoir, d’être au-dessus des règles. C’est une véritable déclaration de puissance symbolique.

 

Dans le vrai Moyen Âge, nous avons un exemple du même type : le roi de Jérusalem,

Godefroid de Bouillon, roi des rois, placé là par la volonté de Dieu, est au-dessus des règles. Ses armoiries : des croix d’or sur fond d’argent (d'argent à une croix potencée et quatre croisettes d'or). Nous savons comment cela se termine : toujours mal. D’ailleurs, le diable eut aussi droit à des armoiries allégoriques au Moyen Âge, qui sont forcément et volontairement également à enquerre : crapauds de sinople (vert) sur fond de gueule (les flammes de l’enfer), chargé ou non d’une fasce d’or.

 

 

Remarquons que le sinople est le nom donné, en minéralogie, à une pierre rouge -le quartz hématoïde- et par un glissement inexpliqué désigne l’email vert en héraldique. D'autre part, on y décèle quelques macles (cristaux allant dans des directions différentes mais venant d'une même source), terme qu'on retrouve en héraldique (losange évidé).

 

 

 

Et puis la notion de « diable » peut être ambiguë : son synonyme, « Lucifer », veut dire, au sens étymologique, le porteur de lumière et désigne souvent l’étoile du matin qui annonce la pleine lumière.

L'apocalypse de Douce (1254-1272). Les armées du diable. On y voit la bannière de Gilbert de Clare (trois chevrons de gueules) qui avait été déclaré traître par son roi Henri III, ainsi que l'écu et la bannière aux crapauds de satan lui-même (à droite). Bibliothèque Bodléienne, Oxford, Angleterre.

 

Restons sur les Targaryen. Dans la série (et le livre  Feu et sang ) « La Maison du Dragon », première saison, lorsque le fils de la seconde épouse usurpe le trône en devenant Aigon II, il modifie les armoiries. Le dragon de gueule devient dragon d’or. Et cela projette un magnifique effet. Elles sont faites pour être vue de loin, ce qui justifie amplement les quelques règles héraldiques. Mais en réalité, ce roi redescend sur terre, il n’est plus roi des rois, il ne déroge plus aux règles : ces nouvelles armoiries sont un amoindrissement. Sur le plan technique, il s’agit en fait d’un brisure par remplacement de couleur (un email pour un métal). Ici aussi, la symbolique est puissante et l’ésotérisme à découvrir.

 

 

Revenons au dragon.

 

Sur la fameuse tapisserie de Bayeux, les écus à dragons sont présents dans le camp de Guillaume comme dans celui d’Harold, mais plus chez Guillaume à tel point qu’on pourrait parler d’un dragon normand. On le trouve également sculpté à la proue des drakkars transportant l’armée de Guillaume. Le drakkar ducal combine dragon de proue et croix en haut du mat. Dans l’imaginaire des contemporains, c’était un animal réel. À l’époque de la tapisserie de Bayeux, il ne semble pas que son image soit péjorative, au contraire. C’était un animal solaire, cosmique, symbole de force, de vigueur, de feu, de royauté. Mais c’est un symbole païen et l’Église travaillera à modifier son image de façon péjorative pour en faire une figure du diable.

Tapisserie de Bayeux, entre 1067 et 1077. On voit le navire de Guillaume le Conquérant, avec en proue la figure d'un dragon et en haut du mat, le croix.

 

BnF, Manuscrits, Français 112 (1) fol. 224v

Effectivement, on trouve assez peu de serpents et de dragons (considérés comme faisant partie de la famille du serpent) sur les blasons du Moyen Âge. Ceux qui nous sont parvenus comportent parfois deux, trois têtes ou plus.

On les retrouve dans les légendes, comme figure du diable, par exemple dans les écus représentant Saint-Georges terrassant le dragon (Russie) ou Saint-Michel terrassant le dragon (Bruxelles ; apocalypse de Jean), ou, dans les légendes arthuriennes, Lancelot qui combat le dragon.

 

 

Armes de Gian Galeazzo Visconti (Paris, BnF, Latin 6340 [II]v), XIVe siècle.

 

À l’inverse, les armoiries des Visconti, famille qui se confond avec la ville de Milan dont ils furent les ducs, portent d'argent avec une guivre d’azur (sorte de serpent à tête de dragon ou vouivre, parfois ailée) dégorgeant un nouveau-né (de gueule).

 

Voilà pour sa signification exotérique, mais pour sa partie ésotérique sinon hermétique, cela va peut-être plus loin : le serpent primordial, portant une couronne royale, donne naissance à l’enfant. Sa devise est étonnante et énigmatique car prend la forme d’une sorte de rébus : un bâton écoté enflammé à la base qui supporte deux seaux attachés par une corde. L’imagerie de l’époque lui donne la signification de guerre et de paix : la guerre avec le bâton enflammé, la paix apporté par l’eau contenu dans les deux seaux capable d’éteindre les flammes. Cependant ceci n’est que la surface des choses.

 

En effet, sous la pression, le dragon a dû évoluer. Soit en aigle à une ou deux têtes (empire russe et habsbourgeois), qu’on retrouve également en franc-maçonnerie dans ce qu’on appelle les « hauts-grades ». Soit par son équivalent, selon l’apocalypse (Cette Bête ressemblait à une panthère, avec les pattes comme celles d'un ours et la gueule comme de lion; et le Dragon lui transmit sa puissance et son trône avec un empire immense." Apocalypse XII, 13), la panthère (avec ses tâches claires). Pour peu de temps. Cette figuration se transformera finalement en léopards anglais (aux taches foncées). Les Anglais préfèrent parler de « lions passant gardant »). En effet, leurs ennemis considéraient le léopard comme un hybride entre une lionne et une panthère (leo et pard pour panthère), une association péjorative. Leur évolution ultime, en quelque sorte, sera le lion (l’animal le plus représenté dans l’héraldique du Moyen Âge), du moins selon l’hypothèse de Viel non partagée par d’autres héraldistes. Lorsque le dragon, dans le Trône de fer, décime l’armée Lannister (de gueule au lion d'argent), il semble se dévorer lui-même. Que voilà de beaux développements ésotériques !

 

Panthère à 7 têtes. Exposition BnF : Le dragon et les bêtes de l'apocalypse.  La panthère remplace le dragon. On voit un homme d'Église le caresser tandis que la panthère en dévore un autre. (Bibliothèque nationale de France, Manuscrits Français 13096 fol. 39; ; un peu avant 1250)

 

Le trône de fer, saison 7, épisode 4: Les butins de la guerre.

 

La panthère héraldique.

 

"Pantere est une beste / de mult precïus estre / E oëz de sun nun / signeficatium: / pan en griu "trestut" est / car de tel nature est: / ele ad multes valurs / si ad plusurs colurs / duce est e atempree / de bestes est amee / tut aime par raisun / fors sulement dragun "

(Philippe de Thaon. Bestiaire. 461-472. Composé entre 1121-1135.)

 

Arrêtons-nous sur la panthère héraldique, un équivalent du dragon (une sorte de typologie) qu’il est d’ailleurs parfois difficile de séparer dans certaines représentations. Reprenons l’hypothèse de Viel.

Plaque de cuivre, émaillé, datant de circa 1155. Elle mesure 63x34 cm. C'est la plus grande plaque émaillée connue de son époque pour nos régions. Il avait été apposé sur un pilier de la cathédrale du Mans, au-dessus du tombeau de Geoffroy V Plantagenêt, fondateur de cette lignée dont le fils Henri II serait roi d'Angleterre, de même que ses petits-fils Richard coeur-de-lion et Jean sans-terre. La plaque fut sauvée de l'iconoclastie des Protestants en 1562, il entre dans les collections du Musée du Mans en 1816.

 

Beaucoup considèrent que les « panthères » reprises sur le gisant de Geoffroy Plantagenêt, comte d’Anjou, seraient le premier exemple connu d’héraldique ‘moderne’. En émail de couleur, dit « l’émail du Mans », de ‘grande’ taille pour l’époque, datant vers 1160, c’est absolument magnifique. Il s’agit d’une représentation pré-héraldique encore personnelle puisque ses enfants ne les reprendront pas (par exemple le roi Henri II). Ils sont également traités de léopards ou de lionceaux ; on estime généralement que c’est le première préfiguration connue des léopards anglo-saxons (Aquitaine : un léopard ; Normandie : deux léopards ; Angleterre : trois léopards).

 

Détail. On peut ainsi mieux observer le bocle au départ duquel partent quatre rais traversée par deux macles chacun, formant ainsi une escarboucle.

 

Notons qu'en minéralogie l'escarboucle désigne également une pierre rouge, le grenat ou parfois le rubis: en rapprochant les deux, l'escarboucle symboliserait alors le rayonnement issu de la pierre laquelle représenterait le cœur 'primordial'.

Nous ne sommes pas loin des légendes du Graal où ce cœur blessé serait celui du Christ. Cf le texte de Louis Charbonneau-Lassay (1871-1946) à propos du rubis-escarboucle, un auteur reconnu pour sa large connaissance du symbolisme chrétien du moyen-âge, et ami de René Guenon.

 

Pourquoi une panthère, plutôt qu’un léopard ?

Car on se trouve dans le registre symbolique, sinon hermétique. Notons que les taches sur le pelage sont en clair et non l’inverse. Au centre de l’écu est bien visible le bocle (dont dérive le terme bouclier), un omphalos ou pierre du dragon, le nombril du monde. De ce centre, on peut observer/imaginer quatre fines lignes, le tout forme une escart-boucle (escarboucle), et nous donne les quatre directions de cet univers, la propagation de la lumière. Chaque rais comporte deux macles (‘losange évidée’). Terme qu’on trouve également en minéralogie, le macle désigne des cristaux qui poussent dans diverses directions à partir d'un centre commun.

Un équivalent maçonnique des macles qui parcourent les rais d’escarboucle pourrait être les lacs d’amour. Si on observe l’omphalos de Delphes, on remarque qu’il est entouré d’un filet parcouru de nœuds (dont les rais d’escarboucle pourraient en être une forme simple), le filet qui retient l’univers. En héraldique, on en a gardé le symbole avec cette belle figure qu’est le fretté.

 

 

 

 

 

Thibaut V de Champagne, roi de Navarre (1201-1253). Il fut un chansonnier-troubadour connu à son époque dont on garde encore les poèmes et la musique. Les rais d'escarboucle de la Navarre y sont bien visibles. Chansons notées et jeux partis (XIVe siècle). Bibliothèque nationale de France, Français 12615, fol. 1, Détail; quatrième quart du XIIIe siècle.

 

 

 

 

En héraldique, les rais d’escarboucle sont au nombre de 8 sauf indication contraire et sont souvent terminées par des fleurs de lys. Or la fleur de lys, meuble héraldique très ancien, apparaissant déjà au XIIè siècle, est un des symboles possibles de l’arbre de vie (il possède des feuilles, la ligne représente la terre, et les racines se trouvent sous cette ligne qui, dans le cas de l’escarboucle, trouvent sa source ...). On comprend ainsi mieux les développements ésotériques de cette très belle figure héraldique.

 

Les jumeaux et l'écu à l'escarboucle sur le portail sud de la façade occidentale de la cathédrale de Chartres: le bocle duquel part huit rais avec ses macles (image Émile Gevaert).

 

 

La panthère multicolore est au centre. C'est le roi des animaux. Bestiaire de Barthelemy l'Anglais (XIIIe siècle), Livre des Propriétés des Choses (traduction de Jean Corbichon du XIVe siècle), Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Français 216, fol. 283.

 

Il devient complètement logique d’attribuer à l’animal le caractère de « panthère », l’animal universel (pan-thera), qui devient cosmique lorsque chargé de plusieurs couleurs, comme le montre ce dessin issu d’un bestiaire du Moyen-Âge du XIIIe siècle. L’animal est au centre, il est le roi des animaux. Le lion est sur les côtés ; il n’est pas (encore) principal. Contrairement au dragon, animal de Satan à cette époque, la panthère est alors chargé de toutes les qualités. Son souffle est délicieux et attire tous les animaux de la création, sauf le dragon, son ennemi.

Cela restait néanmoins des rites très païens et le léopard serait, pour l’Église, plus acceptable, d’autant que les charges multicolores pouvaient passer pour des taches de léopard. Le glissement se fera, et les léopard apparaîtront clairement dans l’héraldique, par exemple avec les trois léopards du roi Jean sans terre (1166-1216), petit fils de Geoffroy Plantagenêt, qui changea d’ailleurs d’armoiries, en reprenant celles de son frère Richard. Ces dernières devenaient dès lors héréditaires.

 

Panthère dont le souffle délicieux attire tous les animaux de la création (sauf le dragon). C'est encore l'époque où cet animal est positivement connoté. Bestiaire, XIIIe siècle,
Oxford, Bodleian Library, 764, f.7v.

 

Ce très petit développement, que je laisse volontairement très ouvert, pour montrer toute la charge ésotérique que peuvent dégager des armoiries correctement construites.

 

Les nouvelles armoiries

 

Abordons maintenant les nouvelles armoiries, dite « bourgeoises », mais qui, en réalité, sont de toutes origines, à la base de cette très courte étude.

En Belgique, à côté du Conseil de noblesse et Conseil d’avis (ministère fédéral des affaires étrangères) qui étudient et conseillent le Roi dans la concession de celle-ci et ses attributs dont le blason, il existe des Conseils, tant pour la Communauté flamande que française, qui enregistrent des demandes de blasonnement. C’est un droit que tout un chacun possède. Il n’est d’ailleurs nul besoin d’un Conseil pour l’exercer, cependant ceux-ci permettent de fixer dans un document officiel ce blasonnement. D’autre part, ces Conseils aident, expliquent, mettent en forme et en langage héraldique, examinent leur conformité aux règles et qu’elles ne soient pas déjà prises par une autre famille.

C’est un impératif évidemment essentiel : le blason possède historiquement une valeur patronymique, il caractérise l’individu qui s’en revendique, pour lui et son lignage (à celui-ci de l’accepter ou non). Évidemment, tout comme on ne peut garantir qu’un même patronyme n’apparaisse à des endroits différents sans lien entre eux, de même il y a des armoiries identiques portées par des familles différentes sans lien entre elles. Ces nouveaux blasons enregistrés font l’objet d’une publication soignée dans les deux Communautés. Et certains sont vraiment intéressants de notre point de vue.

Je vous présente trois exemples qui me semble parlant (mais ce ne sont pas les seuls, loin de là).

 

D’une personne qui ne fait aucun mystère de ses attachements (cf sa page wikipedia). Il porte : « De gueule avec un pentalpha d’argent, au canton de Flandre. » Avec la devise Hou ende Trou et au cimier, un chardon. On se trouve quasi dans l’héraldique napoléonienne avec le canton qui rappelle son ancienne position de ministre au sein du gouvernement flamand. Pour le reste, le pentalpha renvoie à Salomon. La couleur rouge et la devise portent des symboles multiples : celui du mouvement flamand bien sûr par la devise, mais aussi l’écossisme maçonnique symbolisé notamment par la couleur rouge et le chardon. Il reçut par ailleurs concession de noblesse avec le titre personnel de baron.

 

Exemple d'héraldique napoléonienne. Jean Dembarrère (1747-1828) fut un général de Napoléon et un sénateur d'Empire (puis sous Louis XVIII). Devenu sénateur, il reçut le titre de comte en 1808 (confirmé par après). Dans l'héraldique impériale, les positions sociales étaient clairement indiquées par un canton spécifique (ou un quartier), soit à dextre, soit à senestre selon. Ici, il s'agit du canton de comte-sénateur (symbole de la prudence). Par ailleurs, il fut membre de la loge maçonnique La Paix à l'Orient de Tarbes. Les meubles contenus dans ses armoiries sont parfaitement explicables par sa position sociale et la barrière par son nom. Mais complémentairement, chacune représente aussi une symbolique maçonnique.

 

Les deux exemples suivant portent sur des armoiries de personnes dont je ne sais rien, sinon ce qui est indiqué dans les livres publiés par les Communautés.

Le premier porte : « Parti ondé d’argent et d’azur au serpent en forme de S inversé l’un dans l’autre, allumé et langué de gueule, flanqué à dextre d’une étoile à huit rais de même ». Avec la devise Ad ardua Per Astra. Déjà l’écu est peu banal et magnifique, il permet des développements ésotériques vraiment intéressants. Par ailleurs le serpent renvoie au patronyme de la personne. Mais très intéressant est également ici le cimier : une panthère d’azur accornée, membrée et armée d’argent, vomissant des flammes de gueules par la gueule et les oreilles, allumée de même, et tenant dans sa patte dextre l’étoile de l’écu. Ce cimier renvoie au dragon ou plutôt à la panthère de Styrie que l’on retrouve d’ailleurs sur les blasons de plusieurs familles de ces régions.

Ces armoiries-ci permettraient de longs développements symboliques et même hermétiques.

 

Le second est un écu de dame (car bien sûr il n’y a pas que les hommes qui désirent se blasonner). Il porte : « D’or au chevron de gueule avec deux chiens de chasse de sable, assis tournés vers la dextre se regardant, sur une prairie de sinople. » La devise : « Fraternalis Amor ». L’image de fraternité renvoie dans ce cas au patronyme. Mais, c’est surtout l’« Idée » sous-jacente qui, me semble-t-il, domine. Elle est accentué par les deux chiens qui se regardent. Le chien est souvent symbole de fidélité. Pourquoi des chiens de chasse, je ne sais pas. Arrêtons-nous sur le chevron. Le chevron est une pièce dite honorable très usité en héraldique. Il symbolise notamment le compas à demi-ouvert. Il est composée d'une bande et d'une barre réunies en pointe vers le milieu du chef, puis descend pour se terminer en touchant les bords de la pointe (le bas). N’oublions pas que les parties de l’écu se subdivisent comme une personne : la tête, le tronc et les bras, la taille (la fasce), l’abdomen et le bassin, enfin les jambes. Le chevron prend donc sa naissance dans la tête, et se termine avec les jambes : la pensée dirige-t-elle l’action ?

 

Bien d’autres choses peuvent être dite, notamment la symbolique des couleurs qui n’est certes pas neutre.

 

J’espère simplement, avec ce très court aperçu, avoir soulevé un petit coin de voile, sur la richesse et la diversité de l’héraldique. Et peut-être aussi de vous avoir donné envie de chercher, de comprendre, et surtout d’aller au-delà, puis avec tous ces outils en main, d’essayer, par essais et échecs, de vous composer un blason réussi à votre image; et si par filiation vous en portez déjà, d’en comprendre les significations exotériques, mais aussi, le cas échéant, ésotériques de façon à vous l’approprier  :-)

 

 

Écu de la Province de Namur. Le lion est de Flandre, brisé par une couronne et une bande. (Émile Gevaert, Héraldique des provinces belges).

 

 

 

Bibliographie introductive.

 

  • Marc de Vulson, sieur de la Colombiere. La Science roïque. 1664.

     

  • Émile Gevaert. L’Héraldique, son esprit, son langage et ses applications. Éditions du Bulletin des Métiers d’Art, Bruxelles, 1923.

     

  • René Guénon. Symboles fondamentaux de la Science sacrée. Gallimard, 1962.

 

  • Robert Viel. Les origines symboliques du Blason (suivi de L'Hermétisme dans l'art héraldique par Félix Cadet de Gassicourt et le baron du Roure de Paulin). In Berg International Éditeurs, 1972.

     

  • René Désaguliers. Les Pierres de la Franc-Maçonnerie. Dervy, 1995.

     

  • Michel Pastoureau. Les Bestiaires du Moyen Âge. Éditions du Seuil, 2011.

 

  • Michel Pastoureau. L’art héraldique au Moyen Âge. Éditions du Seuil, 2018.

     

  • Vlaamse Heraldische Raad. Wapenboek 2000-2020. OKV, Gent, 2021.

 

  • Jean-Paul Springael. Armoiries des personnes physiques et d’Association familiale en Communauté française 2012-2013. Fédération Wallonie-Bruxelles, 2013.

     

  • Conseil d’Héraldique et de Vexillologie. Armoiries des personnes physiques en Communauté française 2014-2021. Tome 2. Fédération Wallonie-Bruxelles, 2021.

 

J'ai déplacé les préambules ici: "Ma pauvre Loge".

Rédigé par Christophe de Brouwer

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