Erasme de Rotterdam

Publié le 21 Août 2017

Érasme de Rotterdam apparaît comme un nœud dans l'évolution des idées humanistes. En quelque sorte, il clôture la Renaissance en réalisant une sorte de synthèse de ce qui l'a précédé. Son propos porte notamment sur le libre arbitre de l'homme en l'éloignant progressivement de la "grâce augustinienne" qui, jusqu'alors, s'imposait à celui-ci, le dénudant de sa liberté. C'était certainement un sceptique, dans le sens noble du terme. On considère qu'il est le terreau dans lequel les futures 'Lumières' du XVIIIe siècle trouveront de solides racines. Quelques courtes années après son décès, le grand schisme de l'Occident va plonger cette partie du monde dans les terribles guerres de religion. Malgré tout, sa pensée continuera à cheminer, difficilement, mais inexorablement.

 

Adriaen Brouwer. Estaminet. Musée Bijmans Van Beunigen. Rotterdam.

 

Avant-propos

 

Depuis quelque temps, je fus silencieux. Ce n’était pas l’envie d’aller de l’avant, mais parfois des éléments extérieurs entravent cette marche.

 

Deux projets furent cependant entrepris.

  • D’une part, un projet sur une loge maritime parisienne (excusez du peu!), qui est bien avancé.
  • D’autre part un projet de publication concernant l’histoire de ma famille au XVIIe siècle, également maritime, qui est quasi abouti. Reste à trouver un éditeur.

 

Port d'Anvers par Bonnaventura Peeters (1614-1652). Museum aan Stroom, Anvers.

 

Introduction

 

 

Ce second projet m’a permis d'approfondir un XVIIe siècle flamand assez sombre. Tout l’acquis des villes, en avance sur leur temps au cours du moyen-âge et de l’époque bourguignonne, fut perdu. Il fallut reconstruire, ce ne fut possible qu’à partir du XVIIIe siècle.

 

La franc-maçonnerie des Pays-Bas autrichiens trouve sans doute une de ses racines dans cet héritage, et cela vaudrait la peine de s’y arrêter.

 

Durant ce parcours local à la découverte du XVIIe siècle flamand, m'apparut assez vite une certaine solidarité familiale au sens large dans tout l’espace flamand, qu’il soit ‘espagnol’ ou devenu ‘français’. Les barrières d’État n’avaient pas arrêté cette solidarité. De même, la guerre civile de 80 ans, enfin finie (paix de Munster en 1648), on pouvait la retrouver, dans une moindre mesure, avec des ‘bataves’, qui sont probablement des émigrés flamands.

 

Dans cette famille du XVIIe siècle, la personnalité la plus marquée, celle qui fit le bonheur de chroniqueurs d’ancien régime, fut un certain Érasme, mais peu importe son histoire!

 

 

Erasme de Rotterdam. Rijksmuseum, Amsterdam.

 

En lisant Trevor-Roper concernant Érasme de Rotterdam, ce tout grand humaniste européen du tournant entre le XVe et le XVIe siècle, il me semblait curieux que des parents, bourgeois dans une petite ville de Flandre orientale, aient donné ce prénom, une centaine d’années après le décès du grand homme, à un de ses enfants, et ce n’était ni le premier, ni le dernier (ce prénom est plutôt rare dans les registres paroissiaux de l'époque), alors que l’évocation même d’Érasme de Rotterdam en pays catholique espagnol pouvait vous faire accuser d’hérésie et vous conduire à la mort. La contre-réforme était passée par là, et dans cet espace recroquevillé, tous les livres du grand philosophe furent rigoureusement interdits, détruits, et ses adeptes pourchassés, massacrés.

Mieux, à côté d’Érasme, c’est le prénom de Jérôme qui ressort également plusieurs fois dans cette famille. Or ce prénom représente un père de l’Église qui fut le traducteur principal de la bible du grec en latin (la Vulgate), souvent cité par Érasme pour expliquer sa position complexe entre le libre arbitre de l’homme et la grâce augustinienne. Il fera d’ailleurs une biographie très remarquée, pour l’époque, de ce Jérôme.

 

Je n’en tire évidemment aucune conclusion, mais ceci me permet de faire un lien un peu facile, j'en conviens, avec Érasme de Rotterdam (1467-1536) !

 

Érasme ? Trevor-Roper avance qu’il fut une des sources essentielles des lumières du XVIIIe siècle. On pourrait donc se poser la question d’un lien entre la pensée de ce grand homme et la première maçonnerie, celle de Londres, latitudinaire ? Je n’ai aucune réponse à cela, rassurez-vous !

Mais cela vaut, sans doute, la peine de s’y attarder.

 

L'Enchiridion, un des ouvrages les plus importants d'Érasme, fut partiellement copié par les Jésuites, sans jamais citer, bien évidemment, la provenance.

 

Erasme de Rotterdam

 

Érasme, né en 1467, mort à Bâle en 1536, fut un citoyen (le vagabond) du monde. Il était en effet un grand voyageur. Son livre le plus connu, « L’Éloge de la Folie » est paru en 1511, c’est-à-dire avant le grand schisme religieux de l’Occident. Il fut écrit lors d’un voyage d’Italie vers l’Angleterre, en hommage à son ami Thomas More.

Cette époque de relative liberté philosophique se terminera avec le Concile de Trente qui ouvre ses travaux en 1542 afin de répondre aux questions posées par Martin Luther et par la réforme protestante. Ce Concile signera un raidissement dogmatique considérable de l’Église qu’on appellera la contre-réforme. S’en suivront des guerres de religion d’une très grande violence, avec la dernière, la guerre de Trente ans (1618-1648), d’une barbarie sans nom qui décimera le nord de l’Europe centrale (grosso-modo l’Allemagne actuelle).

Mais l’époque d’Érasme était encore une époque de calme relatif où l’illusion d’un consensus entre les tendances religieuses chrétiennes de l’époque semblait possible.

Tentation de Saint-Antoine par Rops

Et c’est bien à cela qu’Érasme s’emploiera. Il y fut puissamment aidé par l’invention de l’imprimerie et fut le premier auteur à succès : ses livres se vendaient fort bien dans toute l’Europe. Les idées que lui et ses amis proposaient, apparaissaient comme irrésistibles jusque dans les années 1620. Il fut brièvement l’ami des papes, des rois, des seigneurs, des marchands, bien qu’il refusât toujours les honneurs et les places que les uns et les autres lui offraient.

C’est là que se trouve, selon Edward Gibbon* et Voltaire, le premier terreau des lumières du XVIIIe siècle.

 

(*Edward Gibbon (1737-1794) est l’auteur de la monumentale « Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain ».)

 

C’est un peu comme aujourd’hui avec internet : nous sommes encore dans une période où l’outil, nouveau, est libre, avec l’explosion d’expressions les plus diverses, les meilleures côtoient les plus intolérantes et parfois les plus détestables. Cependant, petit-à-petit, autour de nous, l’outil se ferme, est contrôlé et la censure pointe son vilain museau. L’usage de l’imprimerie était encore libre à l’époque d’Érasme avant que n’apparaisse l’ « Index librorum prohibitorum », publié pour la première fois lors du Concile de Trente en 1559. L’Éloge de la Folie s’y trouva mis à l’ »index » dès la première édition, ainsi que toutes les autres œuvres d’Érasme.

 

 

Que s’était-il passé ? Un renversement complet. Les idées de tolérance religieuse et d’approche rationnelle des écrits religieux et surtout de la bible, dont il fera une nouvelle traduction en latin pour ce qui concerne le ‘nouveau testament’, vont être fanatiquement combattues par les plus dogmatiques des tendances chrétiennes. Cette lutte fut comme un levier, ceux-là essayèrent et réussirent à individualiser les tendances en schisme, à les séparer les unes des autres et les affronter les unes contre les autres. Dès ce moment, l’ « érasmisme » va être vigoureusement combattu de tous côtés. Ceux qui étaient convaincus d’avoir eu commerce avec Érasme, côté catholique, vont être poursuivis, condamnés, tués. Le fanatisme religieux ne s’embarrassa pas de beaucoup de finesse. Le Calvinisme fut tout aussi intolérant mais moins radical et surtout contrebalancé par la société civile, surtout celle des villes et Amsterdam en est l’exemple le plus fameux.

 

Les idées d’Érasme survécurent, parfois d’une manière morcelée et partielle. C’est certainement lié à l’extraordinaire diffusion de celles-ci par le livre : il n’était plus possible de les éradiquer. On trouvera la résurgence des idées érasmienes, avec des évolutions et des adaptations, dans l’arminianisme et le socinianisme (un socinien bien connu est Comenius, dont l'enseignement eut sa part dans l'élaboration de la première franc-maçonnerie), mouvements qui purent à juste titre se revendiquer d'Érasme puisqu'ils voulaient rendre à l'homme plus de libre-arbitre.

 

Mais aussi de façon inattendue. Par exemple, les Jésuites, création issue des suites du Concile de Trente, reprirent, sans jamais le nommer, les idées d’Érasme sur le libre-arbitre, alors qu'au contraire Cornelius Jansen (1585-1638; jansénisme), évêque d’Ypres, défendit le concept de la grâce augustinienne sans laquelle il ne pourrait y avoir de rédemption (proche de la prédestination calviniste qui en est une variation).

 

Candide, de Voltaire

 

Pré-lumières?

 

Toujours est-il que l’on considère souvent trois phases pré-lumières européennes.

 

 

Le latitudinarisme, qui représenta une étape importante dans l’évolution de la tolérance religieuse, prit sa source, en quelque sorte, des décombres d’Érasme et suite au « compromis anglican » (sous Elisabeth I). Il va s’affirmer, durant la première moitié du XVIIe siècle, avec les ‘arminiens’ John Hales et William Chillingworth (l'un et l'autre furent accusés par leurs adversaires de 'socianisme'). Les excès de la révolution de Cromwell lui donnera encore plus de vigueur. Ce latitudinarisme présidera manifestement aux débuts de la franc-maçonnerie anglaise.

 

Bien entendu, dans le pays de grande tolérance (avec des bémols) que devinrent les Sept Provinces Unies, surtout à Amsterdam et La Haye, au cours du XVIIe siècle, nous allons trouver sans à-coup temporel, d’autres savants essentiels, entre autres, René Descartes et Baruch Spinoza. Ce dernier va ouvrir la voie de ce qu’on appelle les « lumières radicales », qui donneront une filiation maçonnique rationaliste encore plus marquée que celle liée au latitudinarisme.

 

 

Dessin de Leonard de Vinci (1442-1519).

Ce petit tour d’horizon

est à la fois très incomplet, très caricatural, mais il faut bien un début !

 

Donc soyez tolérant !!!

 

L’époque dite moderne débute avec la Renaissance, époque d’optimisme, pour se terminer avec la révolution française.

Peut-on résumer en posant que cette époque fut celle de la recherche paradoxale de l’égalité basée sur le libre arbitre ?

En tout cas elle signe incontestablement un progrès de l’humanité, mais ceci se fit par sauts, entrecoupés de périodes très sombres et surtout celle qui couvre le XVIIe siècle où la souffrance des peuples, avec des variations régionales fortes, est une réalité. D’ailleurs la population européenne n’augmentera pas durant ce siècle, au contraire, la peste et la famine qui accompagnaient si volontiers les ravages de la guerre incessante, y veilleront, outre un changement climatique (ce qu'on appelle le petit âge glacière) qui diminuera systématiquement la qualité des récoltes. Le XVIIe siècle fut un siècle de crise dont l’apogée se situe en son milieu (Hobsbawm, Trevor-Roper). Ensuite, il fallut reconstruire.

 

Les rares périodes de calme permirent cependant aux idées erasmiènnes de perdurer et de se nourrir. Même si le XVIIIe siècle connut son lot de guerre, les périodes de paix furent plus nombreuses et les progrès rapides, comme si, enfin, une ample expiration pouvait s’épanouir.

C’est dans ce dernier siècle que prit naissance une maçonnerie qui se diversifia assez rapidement et dont nous sommes aujourd’hui les héritiers. L’étude des périodes qui précèdent cette naissance devrait permettre d’en comprendre les mécanismes qui l’enfantèrent.

 

 

Vos apports sur cette période « pré-lumières » sont les bienvenus :-)

 

La tentation de Saint-Antoine (ca 1501-16) par Jérôme Bosch. Musée national de l'art de Lisbonne.

 


 

Rédigé par Christophe

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