François Bovesse franc-maçon et le « Fait Wallon » -partie 5-

Publié le 19 Août 2025

Liminaire : je me propose de réaliser une quintuple publication sur François Bovesse franc-maçon, afin d'éviter une lecture unique trop fastidieuse.

1. François Bovesse franc-maçon, un poète, certainement.

2. François Bovesse franc-maçon et la Bonne Amitié à l'Orient de Namur.

3. François Bovesse franc-maçon, tel un Hiram.

4. François Bovesse franc-maçon, complot sur le nom de la Loge.

5. François Bovesse franc-maçon et le « Fait Wallon ».

Le Mouvement Wallon au sein de la loge namuroise La Bonne Amitié.

 

La connaissance appelant la connaissance, ces textes seront bien évidemment susceptibles de modifications, au gré de nouvelles recherches/découvertes/apports.

 

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Maurice Langaskens pour Terres Latines. 3e année, n°3, mars 1935

 

Comme je l'expliquais dans la troisième partie de ce travail, il y a quelques années, je reçus d'un ami pour en faire le meilleur usage, entre autre, quelques papiers de la main de François Bovesse que celui-ci avait envoyé à un de ses amis bruxellois, Jean-Robert Delahaut. Il s'agit de quatre lettres et de quatre feuillets d'un article "Le Fait Wallon", ils sont tous repris ci-dessous. Pour plus d'explication, je vous renvoie à cette partie.

Après quelques recherches, il apparaissait que cet ami bruxellois était le directeur d'une magnifique revue mensuelle "Terres Latines", parue de 1933 à 1940. Je pus me procurer un jeu presque complet de cette revue dans lequel François Bovesse a publié.

Chose étonnante, ces/ses écrits furent largement oubliés dans les biographies savantes ou autres le concernant, rarement un mot dessus. Un voile de plus de 80 ans! C'est vrai que, sauf avoir un jeu de cette revue:  1. il faut le savoir, 2. il faut aller à la KBR pour consulter la revue (pas encore numérisée) 3. les archives de l'État possède l'un ou l'autre numéro sans plus.

Pourtant, François Bovesse écrivit un poème "Terres Latines", paru dans "Douceur Mosane" (publié dans son livre "Meuse", 1938), en écho de cette magnifique revue, il est vrai à petite distribution. Et son ami Robert Hicguet en fut rédacteur en chef en 1933, seulement pour les deux premiers numéros (mensuel; son nom disparaît dès le 3e numéro de mars 1933), mais n'empêche il avait aidé, activement collaboré, à son lancement. On y trouve également des textes de lui au cours des 7 années de parution.

Pourquoi cet oubli ? On se perd en conjecture: parce que revue Bruxelloise et que seul Namur compte, parce que, parce que ... ?  Peut-être est-ce mieux de ne pas essayer de comprendre.

 

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Carte postale envoyée en 1938 par Émile Lempereur (1909-2009) à Charles Plisnier (1896-1952), suite à une demande de renseignement de ce dernier. Ceci montre la facilité avec laquelle tous ces artistes communiquaient activement entre eux. L’œuvre littéraire d'Émile Lempereur, un enseignant, est principalement en wallon carolorégien, mais aussi en essais et travaux sur la littérature de langue wallonne. Le Mouvement Wallon lui doit d'avoir mis en avant les racines linguistiques du sud de la Belgique. Quant à Charles Plisnier, premier lauréat belge du Goncourt en 1937, est un montois, originaire de Ghlin, ami d'Émile Verhaeren. Communiste dans sa jeunesse, il est également un militant du Mouvement Wallon. Il collabora régulièrement avec Terres Latines. (archives de l'auteur)

 

Donc, je vous propose dans cette cinquième et dernière partie:

1. Une courte présentation de Terres Latines et de Jean-Robert Delahaut.

2. Quatre courriers de François Bovesse à (Jean)-Robert Delahaut.

3. Une transposition d'écrits et poèmes publiés dans cette revue de François Bovesse (et depuis 80 ans, largement oubliés).

4. L’art wallon existe-t-il ?

5. Références générales

 

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1. Courte présentation de Terres Latines et de Jean-Robert Delahaut.

 

Jean-Robert Delahaut par Marcel Hess, dans Terres Latines, mars 1934
  • Manifestement, la revue "Terres Latines" est inséparable de son créateur, Jean-Robert Delahaut. À 25 ans, il se lance fougueusement, avec d'autres jeunes, dans la création de ce journal (1933) qu'il soutient à bout de bras durant les 7 ans de parution, en dessine les contours, y imprime ses choix. Cependant, je ne sais pas grand chose sur Jean-Robert Delahaut, sinon ce qu'il dit de lui. Dans une critique d'un livre de Robert Hicguet, il se place en contraste avec lui: celui-là catholique, de droite, lui athée, de gauche.  Notons qu'il avait épousé Marthe Backx, connue comme écrivaine sous le nom de Marthe Langouche ou Marthe Backx-Langouche.
  • Dans sa revue "Terres Latines", il revendiquait l' Idée, celle de fédérer les élites des pays latins pour former un barrage à l'envahissement de la "pesante culture" germanique ou à la "menace précise" du matérialisme anglo-saxon et permettre ainsi une ère de paix universelle en créant une "Romania" puissante et pacifiste. Utopie, certes, mais une ligne de conduite. Il y reviendra souvent dans les premières années de publication.
  • Sur le plan artistique, dans la lutte, très féroce à cette époque, entre les "naturalistes/réalistes" et les surréalistes, il se place résolument parmi les premiers, rejetant le "surréalisme". On ne trouvera aucune œuvre dadaïste ou surréaliste (le manifeste surréaliste date de 1924) dans "Terres Latines", ni d'ailleurs d’œuvres cubistes-constructivistes-futuristes ou abstraites, se situant résolument, volontairement hors d'une partie artistique importante de notre pays (songeons à Paul Nougé ou René Magritte ou Paul Delvaux), par contre l'expressionnisme y trouve sa place (avec des membres du groupe Nervia comme par ex. Léon Devos, Léon Navez ou Pierre Paulus). Cela donne à sa revue un caractère très personnel et fort intéressant, permettant de naviguer dans d'autres aspects tout aussi majeurs de la vie artistique belge 'latine' à laquelle d'ailleurs François Bovesse participait notamment par ses écrits.
  • C'est une époque où toutes ces personnes interagissent soigneusement entre elles, entretiennent activement leurs relations même dans la difficulté (cf le courrier de 1942 ci-après), et pas seulement de façon locale (les réunions de François Bovesse avec ses amis rapportés par Robert Hicguet en est l'exemple), mais de façon très générale, dans et au-delà des frontières, comme la très belle carte postale d'Émile Lempereur à Charles Plisnier le montre (voir ci-dessus).
  • Sur le plan politique, l'identité latine primait. C'est surtout sous ce prisme qu'il regardait l'inquiétante évolution politique de ces années troublées.
Jean-Robert Delahaut
Dans "Bruxelles Université" Numéro spécial, 1928. (archives de l'auteur)
Vers 1928. Dossier Bonne Amitié - Archives de Moscou - CEDOM-Bruxelles
  • Sur le plan maçonnique, il ne fit apparemment pas partie de la "Fraternité" (pas à ma connaissance). Cependant, on trouve dans un des dossiers des archives de Moscou concernant la Loge de Namur (au CEDOM), un billet de candidature datant de ~1928 portant son nom: Jean Robert Delahaut, étudiant en Sciences Politiques à l'ULB (Université libre de Bruxelles), né le 22 janvier 1907 à Herseaux (Mouscron; ce qui correspond aux données des archives de l'État), habitant rue Lemaitre à Namur. Il a 21 ans. Il est le tout jeune président du cercle des Étudiants Wallons de l'ULB (dans Bruxelles Université, 1928; notons que Charles Plisnier fut le moteur de la création de ce cercle en 1919 et que Georges Guilmain en fut le secrétaire à la même époque: ce dernier fut reçu à la loge namuroise en 1930). Il est très possible que François Bovesse ait soutenu d'une manière ou d'une autre ce début de candidature. La procédure n'a manifestement pas abouti. 

 

 

Enfin, la chose importante: Quels sont les écrivains qui collaborèrent à cette revue mensuelle? Partageaient-ils l'Idée? En tout cas certains le disent.

Outre lui et sa femme, on y trouve, par exemple, dans le désordre, Charles Plisnier, Maurice des Ombiaux, Pierre de Nolhac, Marie Brunfaut, René Branquart, José Maugis, Lucien-Paul Thomas, Éliane Vandamme, Jules Destrée, François Bovesse, Jean Lameere, Léon Herrmann, Adrienne Revelard, Roger Bodart, Roger Hicguet, Hélène Vacaresco, Louis Bakelants, Auguste Marin, plus rarement André Maurois, Frederic Mistral, etc., etc. Notons la très belle évocation de François Bovesse concernant son ami namurois Marcel Grafé (1884-1936), voir plus loin.

Comme on peut le constater, l'horizon des partenaires de la revue est très large, diversifié et de qualité.

Chaque numéro comporte en son centre une exposition d'un ou deux, plus rarement trois, artistes peintres et sculpteurs (généralement dans la ligne de l'Idée), avec de nombreuses reproductions de leurs œuvres en noir et blanc. En général, c'est Jean-Robert Delahaut qui se charge de cette rubrique. Comme Terres Latines, sur 7 ans, comporte 72 numéros ... il y a de la matière. On y trouve ainsi des rubriques, par exemple, concernant Léon Pringels, Louis Buisseret, Victor Servranckx, Pierre Paulus, Rachel Baes, Léon Devos (qui a réalisé le portrait de mes parents), Léon Navez, Joseph De Coene, Albert Coosemans, Max Moreau, Camille Barthelemy, Edith Vaucamps, Herman Richir, Victor Demanet, Abel Bertram, Marcel Hess qui fait le portrait de Jean-Robert Delahaut, ou Henri Thomas, le peintre des femmes déchues qui avait fait mon portrait alors que j'avais 4 ans! On y trouve même une évocation admirative d’Isidore Opsommer. François Bovesse y fait une magnifique évocation du namurois Henry Bodart (1874-1940), artiste-peintre, célébrant une longue et profonde amitié (voir plus loin).

Oui, cette revue, créée et réalisée par des jeunes enthousiastes, avec culot, est passionnante et fait découvrir la richesse d'une large facette, et quelle facette, de la vie culturelle de l'entre-deux guerre en Belgique 'latine'.

 

Extrait du premier numéro de Terres Latines. Janvier 1933.

 

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2. Quatre courriers de François Bovesse à (Jean)-Robert Delahaut.

 

Deux des quatre courriers (non daté, 22 janvier 1934, 18 juin 1940 et 9 juillet 1942) n'appellent pas de commentaire particulier. Il montre simplement l'amitié que François Bovesse portait à Jean-Robert Delahaut. Il la rappelle d'ailleurs dans son article "Le Fait Wallon". Remarquons la phrase "soldat déjà de notre cause": oui, François Bovesse est en harmonie avec la cause défendue par JR D.

Les deux derniers courriers doivent retenir notre attention. Ils appelleraient d'ailleurs une étude plus fouillée. Le premier est en réponse à un courrier qui lui fut adressé par l'épouse Marthe de JR Delahaut lorsqu'il officiait comme Haut-Commissaire du gouvernement pour les réfugiés à Sète, département de l'Hérault, en 1940. Elle montre une situation tendue. Rappelons également qu'il préféra rentrer en Belgique, la fin de la mission venue à la mi-septembre, plutôt que partir en Angleterre, ce qui était organisé à l'époque depuis cet endroit. Le second est celui du 9 juillet 1942. Il vient de sortir de 6 mois de prison, deux trois jours auparavant, il est affaibli, amaigri, et son écriture s'en ressent, mais il fait l'effort d'écrire à un ami. Il projette dans ce courrier de partir dans les Vosges (est-ce un prudent mensonge, un sorte de code, ... ? Car sortant de prison, il serait étonnant qu'il puisse voyager à sa guise.) En fait, il ira discrètement reprendre des forces à Boreuville, près de la Meuse en amont de Wépion (Namur) vers Profondeville. (Armand Gavroy. François Bovesse 1890-1944. Édité par la Ville de Namur, 1990).

 

 

 

 

 

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3. Écrits et poèmes publiés dans Terres Latines de François Bovesse.

 

Je vais simplement 

A/ vous proposer le manuscrit du "Fait Wallon"

B/ ranger dans l'ordre chronologique des écrits publiés que j'ai transcrit

C/ réaliser un large détour par son ami et frère en loge, Marcel Grafé

D/ terminer par son évocation d'Henry Bodart, merveilleux artiste-peintre

 

A/ Le Fait Wallon

 

 

 

Cet article fut publié dans Terres Latines, 2e année, n°5 de mai 1934.

En voici la transcription:

 

Le Fait Wallon

 

J'ai entendu affirmer, dans pas mal de discours, que la Wallonie est une terre essentiellement gauloise. On a dit et redit que nos parlers sont gallo-romains. Et je dois avoir déclaré, avec nombre d'autres, au cours de manifestations oratoires, que nous sommes des sentinelles de la latinité.

Wallonie, terre latine, quel joli titre pour un article à publier dans cette belle revue de mon excellent ami J. R. Delahaut. Oui, mais, voilà, je ne l'ose pas. La Vérité, à mon très humble avis, est qu'il est dans chacun de avis, par ailleurs exposés et ci dessus repris une part de vérité.

En fouillant notre sol, la charrue ou le pic, mettent parfois encore au jour une médaille à l’effigie de César et nous gardons de ci de là un lambeau ruiné de la grandeur romaine.

Mais depuis Caïus Julius, combien d'autres occupations subies; combien de monuments renversés; combien, sur notre sol, de nouvelles demeures et de nouveaux venus!

Et cependant, et c'est cela qu'il faut souligner, qui fait notre force et votre fierté, si nous ne savons trop ce qu'il y a, en nous, de gaulois, de romains ou d'autres conquérants, si nous avons même le sentiment qu'entre frères wallons du Hainaut ou de Liège, du roman pays de Brabant, du Namurois, de La Famenne ou de l’Ardenne, il existe des nuances de pensées et d’âme, nous nous sentons, au nord de la France, à la pointe nord des peuples dit latins, gens d’une même et grande famille et, tous autant que nous sommes, absolument différents des Germains.

Nous avons, au cours de siècle, vu ravager nos contrées par des troupes de tous genres, subi nombre de dominations étrangères. D’aucuns ont passé, mais, l’autrichienne, l’espagnole, le barbare se sont installés chez nous. On y a parlé allemand, espagnol, hollandais. Rien n’y a fait. Depuis des centaines et des centaines d’années, la frontière linguistique n’a pas bougé. Ni un fleuve tumultueux, ni une montagne escarpée ne la marquent. Un sentier brun, un ruisseau vert, une haie d’épine blanche, un rideau de pommiers roses; d’un côté c’est la Flandre, et de l’autre la Wallonie. Depuis la nuit des temps, il en est ainsi. Le bloc wallon ne s’effrite pas; nous voulons le garder tel, très pur, sans amalgame.

Parce que nous aimons le clair visage de notre terre, parce que nous avons conscience de notre devoir envers elle, de son devoir, à elle, vis à vis de la civilisation à laquelle elle n’a le droit de participer totalement qu’à la conditions d’aider sans réserve à sa défense.

Ainsi s’expliquent nos attitudes. D’aucuns qui ne nous comprennent point ou qui ne veulent point nous comprendre, nous ont souvent accusés de mesquineries.

Certes, nous nous sommes hérissés contre toutes les mesures légales ou administratives tentées à l’égard de notre unité linguistique. Fut-ce par mépris d’une autre langue nationale ? Y eut-il là un geste de dédain vis à vis de ceux qui la parlent ? Nous avons prouvé le contraire en faisant en sorte, chaque fois que l’occasion s’en présenta, de les aider à conquérir, sur leur propre sol, le droit à l’unité culturelle.

Nous pensons que l’on peut être fidèle à son pays et le bien servir, tout en gardant jalousement ses figures régionales. Je voyais, l’autre jour à Nice, la fête des provinces françaises. Les bretonnes et les provençales, les lorraines et les bressannes, d’autres encore aux habits si divers, formaient un seul cortège. Il défilait au milieu de la foule neutre aux costumes impersonnels et confondus.

Gardons à nos régions leurs chansons et leurs atours et formons un beau cortège.

Wallons, restons nous-mêmes, fermement, simplement, fièrement.

Pour cela, il ne suffit pas que nous affirmions de façon constamment agissante notre unité culturelle. Il pourrait en être de la sorte si le pays dont nous sommes vivait encore heureux, dans le travail assuré, à l’ombre d’un traité. La guerre qui déchira le chiffon de papier, ravagea nos contrées et nous prit les meilleurs de nos fils, la guerre dont l’orgueil revanchard de nos voisins de l’est nous menace, la guerre qu’économiquement l’on nous fait, nous imposent de plus large devoirs.

Nous devons à notre terre de défendre son sol, de défendre son pain.

Théoriquement la thèse de la neutralité volontaire, chère encore à certains de nos hommes d’état belges, peut apparaître désirable. En fait, elle conduit immanquablement à la ruine de notre région, de façon plus que probable à l’invasion de la majeure partie du pays.

Théoriquement, le libre échange est une panacée. En fait, nous sommes incapables de faire tomber les barrières que, sur les marchés du monde les peuples ont dressé.

Nous pouvons par une alliance, conclue en toute indépendance, sauvegarder à la fois le sol de nos pères et le pain de nos fils. Il n’est de salut pour la Belgique que dans une union étroite, dans la paix et, si elle ne peut être évitée, dans la guerre, avec la France.

Aux Wallons d’y songer, de veiller et d’agir, pour que , sans tarder, elle se réalise.

François Bovesse

 

B/ D'autres publications de François Bovesse.

 

Terres Latines, n°3 de Mars 1933

Terres Latines, n°3 de Mars 1933

Transcription:

Discours de l'ancien ministre wallon François Bovesse, prononcé à Bruxelles aux Fêtes de la Wallonie.

Avocat et tribun, député et ministre, François Bovesse est encore un merveilleux écrivain à qui, malheureusement, la politique et le barreau ne laissent guère de répit.

Nous sommes fiers de reproduire ici un fragment de son pathétique discours en l’honneur de la Wallonie et de son peuple en qui les Latins retrouveront de communes façons de sentir et de penser, d'aimer et de servir!

 

... D'un bout à l'autre de la Terre Wal­lonne retentit notre cri : "Wallons tou­jours ".

Ceux des nôtres, que la vie amena à Bruxelles, capitale du Royaume, ville de tous les Belges, l'articulent aussi, avec la même fierté.

Il nous rallie ; il nous unit ; il ex­prime notre ardent amour, notre fidélité inébranlable, notre incoercible volonté.

Ah! certes, nos manifestations ne con­stituent point la mobilisation en masse d'un peuple fanatisé. Elles ne portent point la marque d'une psychose. Nous n'avons point de ces formules magiques, mélange habile et puéril de nationalisme exacerbé et de religiosité farouche avec lesquels on mène dans les plaines remplies de souvenirs glo­rieux et sanglants les foules hallucinées.

Nous n'avons point de ces formules et nous n'en voulons point.

Notre peuple est paisible et ferme, joyeux et souriant. Notre peuple, si divers en ses patois, si divers en ses types, si divers par la vie que ses enfants mènent dans des paysages différents.

Tournai sur l'Escaut ne ressemble pas à Liège sur la Meuse. Et rien n'est moins pareil au pays des terrils noirs sur lesquels les laitiers traînent dans les nuits haletantes des ruisseaux sanglants que la terre des Fagnes où, dans la paix du soir, on entend la chanson du vent caresser la bruyère.

La forêt des Ardennes aux lourdes ver­dures, innombrables trouées de rivières fol­les, est à la fois proche et lointaine de la Hesbaye aux clairs ruisseaux paisibles coupant d'un fil d'argent l'or roux de ses moissons.

Le roman pays de Brabant, aux ron­deurs souples de jeune paysanne saine, n'est point notre pays de Meuse qui semble, à côté d'elle, une belle fille parée, toute fleu­rie et parfumée.

La Wallonie aux vingt visages, aux vingt patois, mais qui ne parle qu'une lan­gue et qui n'a qu'un seul cœur, la Wal­lonie qui, jusqu'au fond des entrailles, se sent une terre gauloise et le veut demeurer.

Picards, Gaumais, Wallons, gens des Choncq Clotiers, du Doudou et de Saint-Lambert, de Jeanjean et du Bia Bouquet, Aclots, Jojos et Copères, gilles et botte­resses, mineurs, carriers et pudleurs, culti­vateurs et bûcherons, gens de chez nous, n'est-ce pas que vous vous sentez une âme commune, entre vous une fraternité profonde, une même façon de vivre et de penser ?

Regardez-les chanter et rire, regardez-les dans les soirs de fête se réjouir et danser. Regardez ce bon peuple de chez nous : descendez avec moi dans son coeur.

Nul comme lui n'est frondeur ni plus fier ni lui-même davantage.

Et nul n'a moins l'esprit grégaire.

On ne l'éblouit pas aisément et son respect n'a d'autre base que l'estime. Il se gausse de toutes les enflures,

Malheur à qui se gonfle devant lui ; il sera crevé sans pitié. Mais on l'émeut notre bon peuple. Il se penche avec tendresse vers la misère ; il sait célébrer ses héros. Mais il aime cacher son émotion dans un sourire.

Il est bon, il est simple, il est fin.

C'est un vieux peuple, imprégné d'une vieille civilisation.

Dans le sol, que son travail remue, qu'il anime et féconde, on trouve des mé­dailles aux armes des Césars ; dans la chan­son gaillarde qu'il fredonne, fuse et jaillit sans cesse l'esprit de Rabelais.

Sur les lèvres rouges de ses filles, il n'est que des chansons de France.

* * *

Il vit, le peuple de chez nous, sans peur et sans reproche. Jamais il n'a rêvé d'imposer à quiconque ses moeurs et sa pensée ; la terre qu'il habite lui suffit.

Son sens de la justice et de la mesure, sa passion pour son bien propre lui font comprendre combien d'autres peuvent ché­rir le leur ; les yeux de sa mie sont toute sa vie.

Que d'autres aient d'autres amours, quoi de plus naturel, de plus respectable, de plus humain.

Mais que personne ne tente de con­quérir celle qu'il aime de tout son cœur, que personne ne cherche à la lui ravir, que personne ne vienne troubler leur vie.

La Meuse est un fleuve adorable aux horizons bornés. Elle n'a entre ses collines bleues et ses berges en fleurs, que des grâ­ces assouplies et des mouvements câlins. C'est dans son adorable féminité le sym­bole wallon, doux et clair, par excellence. Sur ses bords, c'est la joie de vivre. Les villages de pierre grise coiffés de bleu et les villes et citadelles où les giroflées ont envahi les meurtrières, de loin en loin en­voient dans la vallée la chanson paisible de leurs cloches.

Mais quand la Meuse se fâche, quand l'orage a grossi ses eaux, quand la colère soudain l'agite, elle bondit de sa couche, elle arrache les barrages et les ponts, elle dévaste tout sur son passage, aucune force humaine ne la peut arrêter.

Il en est ainsi du peuple wallon, qu'on le sache.

Dans cette urne, des mains pieuses ont déposé, recueillis un peu partout sur le sol wallon, des lambeaux de notre terre. Geste pieux des déracinés, de ceux-là que la vie conduisit en ces lieux où siège le pouvoir central, où se joignent les deux peuples qui ont associé loyalement leurs forces respec­tives, et qui doivent vouloir dans la justice et l'amitié assurer la grandeur de la patrie commune.

En ces lieux vous avez, Wallons de Bruxelles, le devoir de laisser à nos com­patriotes flamands leur place, toute leur place, mais où vous devez revendiquer aussi la vôtre, la vôtre toute entière.

D'aucuns rêveront peut-être de con­quérir à leur culture cette grande ville, sous le prétexte qu'autrefois elle fut fla­mande. Rêve insensé, prétention sans base, projet aux conséquences désastreuses.

Rêve insensé parce que les autochtones ont, pour la plupart, bu plus ou moins lar­gement aux sources vives de la civilisation française, dont aucune lèvre qui y a goûté ne peut oublier l'adorable saveur.

Prétention sans base parce qu'elle porte atteinte à la liberté de ceux-là et à la vôtre, à la vôtre à vous, les Belges-Wallons qui, dans la capitale de votre pays, avez le droit imprescriptible de vous sentir chez vous.

Projet aux conséquences désastreuses parce qu'il ne pourrait être réalisé qu'au prix d'une lutte fratricide et qu'au prix de la mort de la Belgique elle-même.

Wallons, frères Wallons, ce ne sont point des paroles de combat que je veux prononcer en ce jour où vous unissez dans une commune célébration les fondateurs de notre indépendance et l'amour de la terre qu'ils voulurent libérer.

Cette terre qui est celle de nos morts, dans laquelle germèrent les moissons qui les ont nourris, les fleurs qui ont embelli leur vie, cette terre que leurs pas joyeux ont foulée et dans laquelle leurs ossements scellés ont blanchi, cette terre douce, lé­gère et fine comme leur âme claire, faite de leur sang, animée de leurs frissons, poussière honorée et chérie que je porte à mes lèvres où l'attend ma tendresse avec votre baiser. "

 

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Terres Latines n°8 octobre 1933

Terres Latines, n°8, octobre 1933

 

Ce discours, repris également dans le numéro du 29 octobre 1933 dans "Défense Wallonne" (bi-mensuel; voir ci-après, Marcel Grafé), aux accents politiques, eut un écho très certain en France et notamment les passages suivant repris par plusieurs publications de ce pays: " Ce sont ses enfants qui les premiers doivent recevoir le choc allemand ; elle l'accepte.[...] Sommes-nous prêts ? Hélas, non !"

 

Transcription:

A l'appui de l'idée...

Un discours de

François Bovesse

A l'occasion des fêtes de Wallonie, François Bovesse. l’ancien ministre wallon, a prononcé à l'Hôtel communal de Namur un étincelant discours — qui est aussi tout un programme — que nous sommes fiers et heureux de reproduire.

Nous adjurons nos Gouvernants hésitants de méditer longuement sur ce discours du grand tribun wallon qui, une nouvelle fois, s'est montré le porte-parole éloquent de trois millions de wallons commençant à sentir le danger pressant qui les menace mais qui, fils des Gaulois, sauront se défendre.

 

Une fois de plus, le Comité de Wallonie, que depuis tant d'années déjà je préside, m'a fait l'honneur de me désigner auprès de vous comme son porte parole. Auprès de vous tous, auprès de vous, mon cher Collègue, Confrère, Ami et Bourgmestre, représentant du Roi en notre bonne ville, et Chef du magistrat communal. J'y suis sensible.

En peu de mots, je veux vous dire ce qui, à mon sens, ici, et en cette heure convient. Je vous présente, au milieu de leurs drapeaux, les Wallons de Namur et d'ailleurs, des chefs et des soldats, les défenseurs d'une terre et de son idéal. Je vous les amène, en la maison de la cité sur laquelle flotte le drapeau au Coq rouge, pour vous exprimer notre fidélité à nos institutions, en hommes libres conscients des droits et des devoirs que le souci de cette liberté comporte. D'abord, tout simplement, merci de nous recevoir. Nous mesurons, de votre accueil, tout le prix, tout le charme, tout le poids. Il signifie notre parfait accord et la volonté commune d'un peuple et de ses dirigeants. C'est bien ainsi. Les Wallons de partout et de Namur, mon cher Maïeur, vous saluent avec déférence, avec amitié ; ils vous disent leur très cordiale gratitude. Ils se sont à nouveau rassemblés, pour célébrer leurs morts, pour chanter leur sol, pour le faire mieux aimer, et pour le bien défendre. — Ils seront tout à l'heure à la joie. La ville est ornée, les quartiers s’animent, les marmites fument et des flots de soleil vont bientôt gicler des bouteilles poudreuses. Les filles s'apprêtent à la danse et sur les tréteaux, déjà frémissants, s'installent ventrus et rutilants, les caisses et les cuivres. — Nous le souhaitons de la sorte, mais avant que la gaîté déferle, nous aurons été baiser la terre où sont les ossements sacrés des glorieux et des humbles ; mais, auparavant, nous aurons, en termes sans équivoque, dit ce qu'il faut. Car nos fêtes de septembre ne sont point qu'une dicause franche ni qu'un rappel des mémoires et des hauts faits de nos ancêtres et de nos fils ; elles sont, nos fêtes, avant tout, au-dessus de tout, la célébration de notre idéal.

Nous sommes ici, pour dire par dessus votre tête, mon cher Maïeur, et sans aucun doute en votre nom comme au nôtre, à tous ceux qui voudront l'entendre, que nous exigeons d'être traités dans notre pays en citoyens mâles et majeurs, pour que à l'extérieur et en dehors on sache ce que trois millions d'hommes qui ont du sang gaulois dans les veines, sont résolus à réclamer et à faire pour rester fidèles à leur sang.

D'aucuns qui nous jugeaient à leur image, pour laquelle, il se conçoit, ils ont la plus vive admiration, se sont figurés durant des lustres, qu'ils allaient pouvoir allier au métal de nos âmes une autre matière de leur choix aux fins d'en faire un alliage dont ils sont un suffisant échantillon. Voilà, définitivement, n'est-ce pas, une ambition déçue. Les Wallons veulent rester eux-mêmes, tels qu'ils sont, sans amalgame, sans additions saugrenues et sans diminution inévitable ; telle est la condition sine qua non de leur fidélité.

Citoyens libres, d'un pays libre, complètement libres, libres et fiers, ils répudient, ils abattront une politique internationale sans sexe, sans grandeur et sans profit ; ils s'arrogent le droit, ils s'imposent le devoir de dénoncer comme indigne d'eux, de l'holocauste de leurs fils, et de la mutilation de leur sol, une politique qui fut déchirée en même temps qu'un chiffon de papier ; ils affirment à la face du monde qu'ils n'oublient à la fois, ni la fureur teutonne, ni l'amitié française. En peu de mots, très clairs et très nets, à la thèse périmée, anémiante de l'impossible neutralité volontaire, ils opposent leur politique d'entente étroite de la Belgique et de la France. Et cela tout simplement parce qu'ils ont le devoir de discerner, le devoir de choisir et de le dire ; ce droit, ils le puisent dans les sacrifices qu'ils ont consentis, dans les obligations qu'ils ont contractées et qu'ils remplissent, dans leur simple qualité de citoyens d'un peuple souverain juge et maître de sa destinée.

L'entente étroite de la Belgique et de la France, ils la réclament, ils la poursuivent, ils la réalisent parce qu'elle est adéquate à la nature, parce qu'elle est conforme à la raison, parce qu'elle est la seule qui leur plaise. Contre elle, il n'est que de petits intérêts qui se gonflent ou de petites haines qui se camouflent ; pour elle il y a de grands souvenirs et de grandes espérances.

Des hommes de bonne volonté, de nobles cœurs, ont cru, après la rouge boucherie qui ensanglanta l'Europe, il y a quelque 15 à 20 ans, que l'heure était venue de la fraternité des hommes. Suivant le vers Hugolien, ils ont marché vivants dans leur rêve étoilé. Et tandis qu'ils regardaient le ciel, des terres autour de la leur se hérissaient de haines et d'appétits millénaires ressuscités. Barrières douanières, mobilisations de troupes fanatisées, tarifs et engins meurtriers, voilà ce qui nous entoure, nous enserre, risque de nous écraser. Est-ce l'heure encore de rêver, de bâtir par l'esprit une nouvelle Europe, de s'attarder aux vieilles théories ? Voici l'heure d'agir.

Ce qu'il nous faut gagner, c'est du pain pour nos fils ; ce qu'il nous faut garder, ce sont nos foyers menacés. Le pain, la France et ses colonies peuvent nous le donner ; réalisons donc avec elle une union économique féconde. Elle est assez intelli­gente et généreuse pour n'exiger de nous rien qui puisse froisser nos plus légitimes susceptibilités d'indépendance. Réalisons avec elle la protection de nos maisons, de nos champs, de notre honneur et de nos vies.

Wallons, nous sommes à la fois les boucliers vivants de la Belgique et de la civilisation française. Nous entendons servir fidèlement, totalement jusqu'à la mort, l'une et l'autre. Et nous voulons de toutes les forces de nos cœurs vaillants et épris qu'on ne les sépare point. Ils ont fait un rêve insensé vraiment, ceux-là qui se sont figurés que nous pourrions consentir au rôle sans honneur d'abandonner à une nouvelle invasion, avec nos terres, et nos filles, la route de Paris.

La Wallonie a réclamé et elle réclame plus que jamais que soit organisée, sans restriction mentale, sans réserve et sans délai la défense totale et efficace de la frontière de l'Est. Ce sont ses enfants qui les premiers doivent recevoir le choc allemand ; elle l'accepte. Ce sont ses foyers qui seront les premiers mitraillés ; elle y consent. Mais à la condition formelle et inéluctable que tout, oui tout, soit mis en œuvre pour que chaque pouce de son territoire soit solidement protégé, pour que chaque lambeau de patrie soit âprement disputé. Contre cette volonté là, il serait fou de s'insurger. Ceux qui parleraient de patriotisme en agissant ainsi, aboliraient inévitablement la patrie.

A l'Est, il faut des destructions préparées, des fortifications, des abris, des armes et des hommes ; vers l'Est, il faut une organisation telle qu'en peu d'instants nos forces militaires conjuguées avec celles de la République amie y soient portées à pied d’œuvre, à l'instant tragique de la guerre. A l'instant même où le premier teuton foulerait notre sol.

Sommes-nous prêts ? Hélas, non !

Pouvions-nous l'être ? Hélas, oui ! Le pouvons-nous encore ? Peut-être, si nous le voulons de toutes nos énergies. Trois millions de Wallons par nos voix lancent le cri d'alarme. Dans ce cri, qu'on l'entende, il le faut, il y a de la douleur, une douleur gonflée d'une utile colère.

Les Wallons qui sont devant vous, Monsieur le Bourgmestre, tout à l'heure, sous les clochers à bulbes, plus aptes aux carillons qu'aux tocsins, de votre bonne ville aimable aux toits bleus, vont festoyer fraternellement une chanson aux lèvres et le verre à la main.

Mais qu'on ne s'y trompe pas ; leur sérénité souriante est celle des ouvriers solides qui mesurent justement les tâches qui leur sont dévolues. Ils sont prêts pour la joie ; ils sont prêts pour la peine. Ils vont puiser dans leurs agapes fraternelles une force nouvelle ; demain, ils en feront sentir, ailleurs, davantage, le poids. Oui, le poids.

Nous avons connu le temps, pas bien lointain, où des personnages solennels riaient sous leurs capes chamarrées quand on parlait de la Wallonie ; lorsqu'elle s'affirma vivante, ils la traitèrent en bonne fille que l'on amuse avec un colifichet. La Wallonie, qu'était-ce donc ! Les Wallons, est-ce que cela comptait ? Eh bien désormais plus personne ne peut douter n'est-ce pas, qu'il faille compter avec elle, avec nous. Nos intentions, comme nos volontés sont droites. elles sont inébranlables.

Nous avons voulu l'affirmer ici, Monsieur le Bourgmestre, au milieu des fêtes de la Wallonie à l'occasion des journées de l'indépendance, en la maison commune d'une cité wallonne cent pour cent. Nous vous remercions encore de nous y avoir largement accueillis. Puisse cette manifestation symbolique être comprise comme il faut, où il faut. Nous le souhaitons ardemment pour la grandeur et la sécurité de notre Pays.

 

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Terres Latines. 6e année, n°10, décembre 1938

 

Un poème inédit de François BOVESSE.

 

Namur sous la neige

 

Tout est hermine, ivoire, à part les toisons rousses

de la chênaie et les sapins et les mûriers

plaqués à leurs talus comme paquets de mousses

sur les poils mal taillés de gueux aventuriers

 

La colline se fond dans une brume pâle

elle semble plonger dans des flots d'irréel.

Un cèdre vert blanchit sa tête bicéphale

d'aigle double étendue en pennons sur le ciel

 

D'un côté c'est la Meuse et de l'autre la Sambre

qui hurle mugissante à l'écluse ; ses cris

sont les seuls qu'on entende en la ville où décembre

sur les toits ardoisés a mis un manteau gris

 

Le curieux paysage où la neige et le gel

Casquant tous ces pignons brusquement les transforment

et leur donnent une figure à la Breughel

 

Les tours et les clochers se dressent inconformes

et d'entre les maisons ils s'élèvent n'ayant

de neige qu'aux rebords ou bien sur quelque arête

ou dans le creux d'un bulbe ou parfois des auvents

 

… … … … … … … … ...

On dirait des guetteurs debout dans la tempête

… … … … … … … … …

 

protégeant le réveil quand la neige aura fui

quand les glauques glaçons, fleur d'enfer sur la Meuse

auront fondu, sous le soleil joyeux qui luit

de tous les toits bleutés de la cité fameuse.

 

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Terres Latines, 8e année, n°71, janvier 1940

Un poème de François Bovesse.

 

MATIN DE JUIN

 

Au ciel, à son nadir frangé

par des ramures chimériques,

vêtu d'opale et d'orangé,

le matin s'éveille…

 

Sphériques,

dont le sommet serait rongé,

se boulent de gros arbres ronds.

 

Feuilles et fleurs, branches et troncs,

Tout se fond dans la clarté tendre

où ces ballons ne monteront

 

L'horizon, tout d'un coup, rosit.

Les arbres se métamorphosent.

On les dirait dressés, ainsi,

sur des marches de marbres roses.

 

Puis les roses meurent aussi.

 

D'un océan d'azur léger

la voûte entière s'est emplie.

Un voilier s'y campe, ouvragé,

fait des peupliers d'Italie.

 

On dirait d'un trois mâts rangé.

 

Ce n'est plus l'éveil incertain,

le lever fantasmagorique.

De l'aube a bondi le matin.

 

Quelque coq, au loin, cocorique

Et voici l'aboi d'un mâtin

 

Aucun homme encor n'est levé.

Sauf - et déjà sur sa charrette -

Ce vieux maraîcher mal lavé...

De ses sabots, en castagnette,

Son cheval frappe le pavé.

 

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Marcel Grafé
Photo colorisé

 

 C/ Marcel Grafé, l'homme à la pipe

 

Marcel Grafé, l'homme à la pipe, né à Namur le 5 août 1884 et décédé à Lustin le 8 juillet 1936 (quelques mois après le décès de Jules Destrée). À l'image de François Bovesse que de solides complicités unissaient, il est sorti de l'athénée royal de Namur, puis a fait des études de droit, lui à l'ULB. À la fois, il sera homme politique, et avocat (il deviendra bâtonnier de Namur), et à la fois homme de lettres, de dessins et journaliste. "... pour l'avoir beaucoup approché, ... [...] Cent fois avec lui je suis monté sur des tréteaux, ..." écrit François Bovesse dans "Le Souvenir - Terres Latines" (voir ci-après). Entre eux, c'était l'amitié, la confiance, c'était sans doute des confidents, certainement des camarades de lutte, outre leur proximité franc-maçonnique.

 

*Il est le fils de Joseph Grafé, membre fondateur de l'Assemblée Wallonne§ en 1912; il avait de qui tenir. Il s'agit de la famille des Grafé-Lecocq (deux soeurs Lecocq épousent les deux frères Joseph et Henri), mais c'est son oncle Henri qui débuta le négoce de vin bien connu des Namurois et son fils Jean (à la fois négociant et artiste) qui le développa. Par sa mère, une autre soeur Lecocq (elles sont quatre), Caroline Marie, il est le cousin de Georges Honinckx (qui fut président de la Loge namuroise). Notons que Jean Grafé est également un proche de François Bovesse, cf 1er partie.

§pour la Loge de Namur, Eugène Hambursin (1859-1912), député de Namur (libéral) et Grégoire Horlait (1856-1933), député de Dinant-Philippeville (POB), furent également membres fondateurs de l'Assemblée Wallonne en 1912.[Delforge, 2013]

 

*Si François Bovesse créa les revues Sambre et Meuse (avant 1ère guerre) et Lettres Mosanes (juste avant 2è guerre), lui créa/participa en 1903 avec des amis (e.a. Henri Lavachery, Camille Gutt(enstein, Lucien Lebeau, Franz Hellens, Pierre Wuille, Eugène Cox -futur recteur de l'Université libre de Bruxelles (ULB)- qui écrit un très beau descriptif de Marcel Grafé dans "Souvenirs littéraires", et d'autres), la société/revue d'étudiants de l'ULB, éphémère (deux ans en tout), "Le Roseau vert", qui m’apparaît se présenter un peu comme l'était la société des "Crocodiles" de Rops§§.  Cette société étudiante se réunissait dans "la soupente aux matoux". De façon réciproque, elle fit bon accueil à Émile Verhaeren dont elle tire son nom, Camille Lemonier, ou Charles van Lerberghe (un ancien de l'ULB) qui écrivit un poème spécifiquement pour la revue (ce dont nos jeunes étudiants furent très fiers). Notons que cette société fera quelques années plus tard un petit qui produira de belles pousses, La Lanterne Sourde, toujours à l'ULB, nom trouvé par Charles Plisnier, dont la durée de vie sera encore plus brève que le Roseau vert, moins d'un an de 1921 à 1922, et pourtant les suites seront étonnantes. Dans son historique de la bande de copains, voici comment Eugène Cox qualifie Marcel Grafé: "Marcel Grafé, adolescent verlainien, amoureux de Laforgue, qui grisaillait de délicieux poèmes en vers libre". (Eugène Cox. La véridique histoire du "Roseau Vert". In La Lanterne Sourde, n°1, 1921.)

§§Voir Christophe de Brouwer, Raphael Lagasse. Pierre-Joseph Proudhon et l'Université Libre de Bruxelles. Un double anniversaire. Éditions de l'UAE, 2013.

 

*Dans l'introduction du livre portant sur les Souvenirs Littéraires de Marcel Grafé, Eugène Cox: "Tel qu'il était à vingt ans, tel il était demeuré vers la cinquantaine. Chaque fois que je le rencontre au Palais, lorsqu'une affaire à plaider l'amenait de Namur à Bruxelles, il se défaisait ainsi de son "cant" un peu britannique, et, sans transition, pour le vieux copain, j'allais dire le vieux clown, en souvenirs des anciens tours de piste, il éprouvait le besoin, l'irrésistible besoin d'une attitude fantaisiste - réaction contre l'austère bêtise et le solennel ennui de nos occupations quotidiennes." Imaginez à partir de cela les relations entre François et Marcel, derrière le vernis de l'austère bêtise et du solennel ennui de leurs occupations. D'ailleurs, en d'autres mots, François Bovesse ne dit pas autre chose de son ami dans "Le Souvenir - Terres Latines" (voir ci-après). Le journal Vers L'Avenir (10 avril 1937), un journal catholique opposant, rancunier, le traite d'inconstant et de dilettante, alors qu'il était décédé depuis presque un an: sa plume caustique a du faire souffrir plus d'un!

 

*Ensemble, (selon la Gazette des Beaux-Arts, n°63, année 1964, p 316), ils auraient fait le projet d'un musée consacré à leur "frère en loge" décédé depuis peu (1898), Félicien Rops. Projet qui prendra encore une trentaine d'année pour être effectif (année 1963). Un an, quasi jour pour jour, après le décès de Marcel Grafé, lors de l'inauguration de l'exposition Félicien Rops à Namur (10 juillet 1937), Jean Grafé, le cousin, reprenait dans son discours, l'idée d'une salle consacrée à Félicien Rops dans le futur musée des Beaux-Arts (Vers L'Avenir, du 11 juillet 1937). Toujours est-il que, notamment, Georges Guilmin, membre fondateur des Amis et disciples de François Bovesse (association qui participa aussi à cette création), un membre de la loge de Namur et ami proche de François Bovesse, alors qu'il était député permanent de la Province de Namur, chargé des affaires culturelles à ce moment, fut un moteur dans la création du musée consacré à Félicien Rops, en 1963.

 

*Ses liens avec la France, renforcés depuis la 1ère guerre où il s'était réfugié, à Paris, et où il plaida pour l'État français, le mena à mettre en place à Namur "Les Amitiés Françaises" en 1920, auxquelles François Bovesse participa, puis l' "Union Franco-Belge" (idem).§§§ Il sera conseiller communal libéral quasi en même temps que François Bovesse, ainsi que conseiller provincial. En toute complicité, il  collabora avec ce dernier au journal "La Province de Namur" (quotidien libéral de Namur qui disparut en 1940) pour la rédaction hebdomadaire de Notre carnet.

 

§§§Anecdote: D'aussi loin que je m'en souvienne, mais également selon les récits des anciens que j'eus la chance de côtoyer, on chantait (et on chante toujours) la "Marseillaise" lors des banquets principaux à la loge namuroise. Il est fort possible ou même probable que cela vienne de cette époque (lié à la montée du Mouvement wallon), et que Marcel avec son ami François (outre le temps des cerises) aient débuté ou amplifié cette 'tradition'. On en trouve trace lors de la 'fête' des "éperons d'or" à Namur en 1929. Car oui, à l'époque, relisons Marcel Grafé (ci-dessous, c'est très évident), il s'agissait bien d'une lutte pour l'émancipation du sud du pays et l'affirmation latine/romane de la Wallonie, étroitement associée à la France sur les plans culturels, économiques mais aussi militaires (la défense de la frontière de l'Est). L'unité de la Belgique n'était pas (encore) mise en cause, mais le Mouvement Wallon luttait pour sa pleine place quelle que soit la forme que cela prenne et les liens 'en esprit' avec la France étaient forts; d'ailleurs on ne manquait pas de la chanter lors des congrès wallons.

 

Concernant les relations, riches, entre ce chant et le Mouvement wallon, je vous reporte à l'ouvrage de Philippe Raxhon (1998) se rapportant spécifiquement à cet objet, édité par l'Institut Jules Destrée. La Marseillaise est duale: d'une part un chant nationaliste propre aux Français, mais aussi un chant révolutionnaire, de lutte, qui, dans cette dimension, est universel. Le mouvement wallon, peu ou prou, va s'approprier cette Marseillaise 'universelle' d'autant qu'elle peine à se trouver un hymne qui lui soit propre. Nous l'avons vu précédement. Pour des raisons assez similaires, le mouvement ouvrier (e.a. la partie wallonne) fera de même, surtout dans le dernier quart du XIXe siècle, lors des grèves pour le suffrage universel.

 

Il n'est pas inintéressant, dans ce contexte, de soulever la thèse développée par Philippe Raxhon (1996) dans son travail sur La mémoire de la Révolution française où la Belgique royaliste, censitaire, catholique, s'est bâtie en utilisant cette Révolution comme repoussoir: "Autrement dit, sans cette référence à cette Révolution française qu'ils abhorrent, sans ce terreau si riche d'images, le discours des conservateurs eut été moins fourni en arguments, moins puissant, moins légitimé, et donc moins pertinent  et d'un moindre écho" (p 229). C'est en réaction de tout cela que le Mouvement wallon semble s'approprier la Révolution française: "Ceci confirme que la réception par le mouvement wallon de la période révolutionnaire liégeoise, mais aussi française à Liège, comme foyer de liens solides et durables entre la France et les populations wallonnes, n'est manifestement pas antérieure au XX‘ siècle, et ne prend une densité qu'à partir des années 1910, alors que soixante ans plus tôt, Henri Conscience [ndr: auteur flamand du "Leeuw van Vlaenderen" -Lion des Flandres-] et ses lecteurs avaient déjà pleinement choisi leur camp, celui des Paysans en guerre contre les républicains français. La lecture du souvenir révolutionnaire en Belgique nous confirme le décalage entre les prises de conscience culturelles respectives du mouvement flamand et du mouvement wallon" (p 87).

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*Par contre, seul et cette fois quasi quotidiennement, il travailla pour la "Gazette de Charleroi" (devenu après la 2d guerre La Nouvelle Gazette, et qui avait par ailleurs repris La Province de Namur en 1934), où, lorsqu'il en sentait la nécessité, il prenait la défense de son ami François. Quelques exemples: "Nous avons en la personne de notre ami Fr. Bovesse un ministre remarquablement cultivé, sensible à toutes les manifestations de l'art et de la pensée. Lui pourrait, s'il en avait le loisir, entreprendre cette tâche très noble et la mener à bien. Mais lui en laissera-t-on le temps ? Les ministres passent, les fonctionnaires demeurent, et c'est du fonctionnarisme, il faut le dire bien haut, que nous est venu le mal qui, depuis plus de trente ans, a produit la lente décadence de notre enseignement." (7 septembre 1935; François Bovesse était à ce moment ministre de l'instruction publique.)  "... depuis qu'il est entré dans cette voie, je n'ai entendu que des louanges et des soupirs de soulagement dans les milieux les plus divers et notamment chez les parents qui ont des enfants en âge d'école. Puisse-t-il continuer et puissent les conjonctures de la politique parlementaire lui en laisser le temps!" (17 septembre 1935.)   

 

*En 1933, Marcel Grafé reprend la direction de la 'vieille' publication (1891) "La Défense wallonne", publication de l'Assemblée Wallonne, qui retrouve avec lui de la vigueur. Nous avions vu qu'en 1920, celle-ci paraissait sous la forme d'un Bulletin mensuel. Aujourd'hui, c'est sous la forme d'un journal bi-mensuel. François Bovesse, alors qu'il avait 'démissionné' en 1927 de l'Assemblée Wallonne, collabore de temps à autre à la publication. Il marque un vif plaisir à cette désignation: "Et nous félicitons vivement de l'accession de notre excellent ami et collaborateur Marcel Grafé à la direction de cet important organe. 'La Province de Namur' (ndr: nom d'un journal) depuis des années publie ses articles étincelants. Souvent ils ont eu pour sujet nos revendications, nos espoirs et nos volontés. Toujours M. Grafé y a défendu le propos que nous esquissons encore dans l'article de ce jour. Nous saluons avec une affectueuse fierté notre cher collaborateur et ami; nous lui souhaitons à la fois bon courage et bonne chance." (Coups de plume: sur la "Défense Wallonne", La Province de Namur 20 mars 1933. In François Bovesse. Pour la défense intégrale de la Wallonie. Institut Jules Destrée, 1990, pp 192-6)) Mais une maladie assez foudroyante le guette et il meurt 3 ans plus tard, en juillet 1936; il a 52 ans. C'est l'année de la montée en puissance de Rex et le journal, repris par son ancien directeur Joseph-Maurice Remouchamps, se perdra en ambiguïté, manque de discernement sans doute, ne voulant pas prendre parti ... Ses concurrents (Action Wallonne; Wallonie Nouvelle) montent en lectorat. Sept mois plus tard, il démissionne, mais le mal était fait. La 'part de marché' ira dès lors s'amenuisant pour disparaître en 1940. (Notons que les uns et les autres ne sont pas blancs comme neige, comme le montre avec clarté Hervé Hasquin dans son livre "Les séparatistes wallons et le gouvernement de Vichy", 2004: par exemple Georges Thone, personnage de premier plan d'Action Wallonne, collabora franchement avec ce régime, ce qui fut caché durant de nombreuses années après guerre, ou l'abbé Jules (Jacques) Mahieu le dernier président de la Concentration Wallonne qui suivit un chemin similaire, et d'autres).

 

*Sur le plan maçonnique, Marcel Grafé est reçu à la loge de Namur La Bonne Amitié en même temps que Fernand Clément, et Pierre Wuille, parmi les derniers initiés de 1914, juste avant le début de la guerre, soit neuf ans avant François Bovesse. Il a probablement goûté aux 'hauts-grades' puisqu'on trouve sa signature lors de la fête consacrée à la réouverture du Chapitre namurois en 1922 après 50 ans de sommeil, il était donc toujours actif.  Il est dès lors possible qu'il fut à la manœuvre pour faire entrer son ami et complice à la loge namuroise en 1923. Par ailleurs, il était fortement engagé dans la défense de la Wallonie au côté de François Bovesse, de façon plus radicale encore, me semble-il. À son décès en 1936, sa fille Isabelle reprendra le combat avec son mari Claude Blomme au sein du 'mouvement libéral wallon' à Bruxelles et ce qui vient ensuite.[voir par ex. Kesteloot, 2004] On trouve dans le BGOB de 5936, ce très court éloge funéraire: "G... Marcel, initié en 5914, avocat et wallonisant de très grand talent". L'année suivant, en 1937,  loge bruxelloise, Les Vrais Amis de Union et Progrès réunis, lui consacra une conférence intitulée: "Marcel Grafé, esprit individualiste".

 

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Archives de l'auteur

Dans ce bi-mensuel du dimanche 29 octobre 1933, nous trouvons l'éditorial de Marcel Grafé (directeur de publication depuis peu) sous le titre général "La flamandisation de Bruxelles" et le titre particulier "Épître aux Bruxellois". En dernière page du journal se retrouve le discours (politique) de François Bovesse prononcé aux Fêtes de Wallonie de septembre 1933 à Namur, qui fut également repris par Terres Latines, voir plus haut.

C'est une époque de combat pour l'émancipation et l'affirmation Wallonne (en ce compris Bruxelles) et la défense de l'usage du français dans tout le pays. Ce furent souvent des combats perdus face à la cohésion flamande. Cette année-là, François Bovesse avait refusé d'entrer au gouvernement (chrétien-libéral) parce que les Wallons (100% comme on disait) n'y avaient pas une place suffisante. Sa position était également défendue/soutenue par Jules Destrée (pourtant socialiste, mais qui s'exprimait alors surtout en tant que Wallon), Marcel Grafé et bien d'autres.

 

Archives de l'auteur

Dans le numéro précédent d'octobre 1933, la lutte contre la flamandisation des tribunaux en Flandre, à Bruxelles et en Wallonie battait son plein. Numéro du 12 mai 1935. Finalement, la loi est passée, non pas par une majorité absolue du parlement, mais par une majorité des votants, le groupe wallon s'y opposant majoritairement: Oui 67 Flamands, 5 Wallons, 5 Bruxellois (77); Non 39 Wallons, 7 Bruxellois, 4 Flamands (50); Abstentions 3 Flamands, 2 Bruxellois, 1 Wallons (6); Absents: 13 Wallons, 9 Flamands, 5 Bruxellois (27). À cette époque, la Belgique était unitaire et il ne fallait donc pas de majorité dans chaque groupe linguistique pour les lois à caractère linguistique*. On comprend que les luttes dans lesquels F. Bovesse et M. Grafé se sont investis sont rudes et le titre de l'article l'évoque: "Une loi de discorde".

*Jules Destrée (1863-1936; auteur de la Lettre au Roi de 1912): "Le régime parlementaire qui fait, soit dans les élections, soit dans les chambres, triompher la loi du nombre, n'est qu'une forme atténuée de la tyrannie si les droits des minorités sont tenus pour néant. Certes, il faut bien que la majorité l’emporte, puisqu’il serait beaucoup plus absurde que ce fût la minorité qui dictât la loi ; mais la majorité n’a pas toujours raison. Elle n’a pas raison, spécialement, lorsqu’elle porte atteinte par la violence à la liberté religieuse ou à la liberté linguistique de certaines minorités." (Introduction à la vie socialiste, 1929)

 

Un petit détour, pour cette 5e partie, à ne mettre que des textes repris de Terres Latines, voici l'éditorial paru dans Défense Wallonne du 29 octobre 1933 (un an après la loi sur l'unilinguisme administrative des Régions), de Marcel Grafé, un complice très proche de Bovesse, qui montre bien l'ambiance de ces années particulières qui voit le mouvement flamand monter et acquérir petit à petit sa place dans le pays. La tonalité des écrits de Marcel Grafé est très différente de celle de François Bovesse. Il est caustique, sans gant, direct, par moment ricaneur, alors que son compère Bovesse, s'il suit une ligne somme toute assez similaire, dit les choses d'une manière plus "politique", plus "acceptable". Nous sommes trois ans avant le choc des élections de 1936 avec l'arrivée en force du rexisme au sud et du VNV au nord, sur fond de crise économique et de désillusion sociale.

 

Transcription:

LA DÉFENSE WALLONE.

Journal d’Union Nationale ne dépendant d’aucun Parti

Dimanche 29 octobre 1933

 

LA FLAMANDISATION DE BRUXELLES

Épître aux Bruxellois. (de Marcel Grafé)

 

Voici le moment venu, amis bruxellois, de considérer votre situation au regard du flamingantisme oppresseur et de vous dire quelques vérités. En ces dernières années, vous n'avez pas eu toujours une très bonne presse en Wallonie. On vous accusait, chez nous, de faire trop volontiers des sacrifices à notre détriment, afin d'avoir la paix avec les trublions du plat pays; on vous accusait de mal comprendre les Wallons, de traiter leurs justes griefs avec mépris. De quoi ne vous accusait-on pas? On rappelait avec amertume la part prépondérante prise par les « sarreaux » bleus de Wallonie aux glorieuses journées de 1830 et l'on disait : « Bruxelles ne se souvient plus de nous. Il suffit que les convulsionnaires et les fanatiques de là-bas s'agitent pour qu'aussitôt Bruxelles nous livre ou nous abandonne selon le cas. Bruxelles est le fléau qui fait toujours pencher la balance du côté des extrémistes flamands. Après chaque bataille parlementaire perdue — et Dieu sait si nous en avons perdu depuis dix ans — nos champions revenaient parmi nous la tète basse et disaient « Rien à faire! Les Bruxellois nous ont tiré dans le dos ».

Certes, il y avait bien de l'exagération dans tout cela. Mais mettez-vous à notre place. Nous n'avions pas un seul ministre authentiquement wallon, alors que les ministères foisonnaient de noms à consonance thioise ; laissons de côté les soi-disant wallons dont on récompensait la docile platitude par un portefeuille ; pour nous, ils n'ont jamais compté! Mais pour un Bovesse, combien de Van de Vyvere, de Helleputte, de Van Isacker, de Sap. J'en passe et des pires. Aujourd'hui encore, cette grande terre wallonne qui compte trois millions et demi de Belges n'a point dans le gouvernement un seul homme sur qui elle puisse compter pour défendre ses intérêts les plus légitimes gravement menacés, son industrie qui meurt... Mais laissons nos griefs. C'est de vous qu'il s'agit, car nous avons aujourd'hui le même ennemi.

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Nos éternels agités qui se disent persécutés pour mieux persécuter les autres, ont juré de vous conquérir. Cette belle capitale que l'on vient visiter de tous les coins du monde et dont la Grand'Place est un joyaux unique, ils veulent la « flamandiser ». Et comme ils savent qu'elle ne se laissera point faire, c'est par la contrainte qu'ils pensent y arriver. Le projet de loi concernant l'emploi des langues en justice constitue un nouveau pas — et le plus décisif — dans cette voie néfaste. Dans le rapport antérieur, déposé à la Chambre des représentants le 8 mars 1928, par M. Ph. Van Isacker (Documents Parlementaires n. 138) sur l'emploi de la langue flamande en matière civile et commerciale, on trouvait cet aveu plein de sel : « Le régime de la liberté eut pour effet de bannir la langue flamande des tribunaux dans nos arrondissements flamands. » Réfléchissez. C'est énorme ! La liberté consacrait la naturelle prééminence de la langue française. Sus donc à la liberté. Ces gens-là sont tenaces. On voit aujourd'hui le sieur Marck reprendre le projet de son compère avec cette aggravation singulière qu'aujourd'hui ces messieurs ne se contentent plus de brimer la Flandre. Ils légifèrent par tout le pays et prétendent imposer au citoyen belge la langue dans laquelle il plaidera ou sera jugé selon la région. La Constitution — cette bonne vieille chose à laquelle ils ont juré obéissance — affirme bien que l'usage des langues est libre en Belgique. Mais qu'est-ce qu'un serment ? C'est comme un chiffon de papier...

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Lorsque ces flamingants à grand renfort de cris, menaces et grincements de dents déclarèrent la guerre au français, on nous dit : « C'est une vague de fond ! Rien ne peut l'arrêter. Il faut voter, la mort dans l’âme ». Et l'on vota successivement tout ce qu'ils exigeaient. L’œuvre de 1830 se disloquait par blocs comme une belle statue de glaise en proie à la gelée. Nos chefs ainsi menés — et qui voulaient tout de même faire figure de meneurs — s'efforçaient de nous rassurer : Ceci est le dernier coup, assuraient-ils ; après cela, nous pourrons tous ensemble chanter la « Brabançonne ». Hélas! on chante d'un côté la Vlaamsche Leeuw, de l'autre côté le Chant des Wallons. Vous, Bruxellois, vous étiez à l'endroit de la fissure et vous ne compreniez point que pour l'empêcher de s'élargir, c'est sur la vieille Wallonie de 1830 qu'il fallait s'appuyer. Vous voilà directement menacés. La mauvaise bête est à vos portes.

***

Disons les choses brutalement. Ils veulent faire à votre égard ce qu'ils ont fait à l'égard des « fransquillons » de Flandre. Ils veulent vous « transmuter ». Ces pauvres fransquillons étaient d'honnêtes gens comme vous et nous qui sur la foi de la Constitution accordaient leur préférence au français et le parlaient chez eux de père en fils. Combien étaient-ils, combien sont-ils encore ? Je ne veux point hasarder de chiffres. Toutefois, ils étaient suffisamment nombreux pour que, parcourant la Belgique en tous sens nous fussions assurés d'y pouvoir toujours entendre et parler la langue française, ciment de l'unité belge comme disait le Cardinal.

A présent, si nous demandons poliment notre chemin à Termonde, on nous tourne le dos en grognant « Vlaming ». Cela m'est arrivé. Lorsqu'il fut question de la vague de fond, d'aucuns nous conseillèrent de songer uniquement à préserver la Wallonie de la peste flamingante, de faire la part du feu. Ce fut sans doute une grave faute, car nous étions tous intéressés, vous aussi bien que nous, à ce que les Flamands eussent le droit de se faire juger, administrer en français ou en flamand selon leur préférence. Nos amis de Flandre demeurés malgré tout fidèles à la culture française, nous reprochent avec amertume de les avoir abandonnés. Qui est responsable ? Les Wallons et les Bruxellois se rejettent la pierre. Pour l’instant, le mal est fait et la liberté garantie par notre pacte fondamental, a reçu, en Flandre, une entorse irrémédiable. En sera-t-il de même demain à Bruxelles?

***

Non, si nous le voulons solidement, tous ensemble. L'heure des controverses est passée. Le hideux projet Marck va donner à l'opinion une occasion suprême de se manifester. Sous le signe de la liberté, Bruxelles peut être le lieu où viendront se fondre et se réconcilier les antagonismes. Sous le signe de la contrainte, la capitale actuelle de la Belgique deviendra Brussel. D'irréparables dommages seront causés à des droits depuis longtemps acquis. Écoles, salles de spectacles, théâtres, lieux publics, salons, tout s'anémiera sous le souffle aride des énergumènes de la moedertaal. Je ne parle pas du ridicule sous lequel s'effondreront aux yeux du monde tant de belles choses et de belles œuvres que l'on admire aujourd'hui, puisqu'il est entendu que deux et deux font cinq et que deux langues inégales sont égales. Vérité officielle que les faits contredisent mille fois chaque jour. Mais, mesurez dans le détail, le tort immense que la contrainte vous fera dans vos intérêts privés, les impasses auxquelles conduira la loi Marck, les innombrables complications qu'elle va engendrer alors que tout allait si bien au rythme de la liberté.

Il n'y a que le premier pas qui coûte. C'est d'ailleurs le plus dangereux. Si vous vous laissez faire cette fois, vous êtes perdus. Autant vaudrait tendre tout de suite vos gorges aux couteaux des assassins de la culture française.

Alors, nous rejoindrions notre ami Ivan Paul et tant d'autres, hélas, qui pensent déjà, comme lui. Nous leur dirions : « Vous aviez raison. 11 n'y a plus rien à faire. L’œuvre de 1830 est bien par terre ».

Mais il n'en sera pas ainsi. Vous allez d'un sursaut indigné, décourager une fois pour toutes les grotesques qui s'attaquent à vous. Vous les traiterez comme Ulenspiegel traita le reître Riesencraft, qui mourut de mâle rage.

Dans cette lutte pour la Liberté, toute la Wallonie sera avec vous.

 

Marcel GRAFE

 

Dans le journal de 1933, en dernière page, le discours de Bovesse, repris ci-dessus.

 

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Dessin de Marcel Grafé. In "Souvenirs littéraires", 1938

 

Dans "Le Souvenir - Terres Latines" écrit par François Bovesse et publié dans Terres Latines, ci-après, il évoque: " Marcel Grafé était très Anatole France ; volontiers, dans ses propos, sceptique et voltairien". Dans le livre "Souvenirs littéraires", qui est un recueil de quelques écrits, collationnés par ses amis (et certainement par Eugène Cox), précisément, Marcel Grafé nous livre un petit texte intitulé "À la manière d'Anatole France" qu'il écrit en "vieux français" -à sa manière-, ce qu'il affectionnait, mais ici porté à l'excès. Avec sa grand fantaisie sous-jacente, derrière le "cant britannique" qu'il affichait en façade, facétieux il donnait ainsi plein de saveur à ce texte très mordant. (Marcel Grafé, Souvenirs Littéraires. Imprimerie F. Van Buggenhoudt, Bruxelles, 1938.)

 

Le voici:

 

EN CE TEMPS LA, PARURENT GENS EN Belgique qui poussoient de grands cris et furent dicts "flamingans" pour ce que ils ne vouloient que flamand et disoient communément que tout le païs debvoit parler et desbagouler comme eulx; que durant trop long tems avoient esté tenus pour serfs et esclaves ; et que les bourgeois parlant tertous le françois comme langue de bel usage et bon ton leur faisoient très horrible injure. Et c'est pourquoi les appeloient des fransquillons ce qui est à dire traitres, malicieux, mauvais et pervers. De faict, leur flamand estoit jargon moult piteux et misérable et trublions flamingans ne s'entendoient pas entre eulx selon que ils estoient de Furnes ou de Termonde ou de Hasselt, ainsi vouloient rendre toute la Belgique semblable à eulx-mesmes, dont c'estoit grande pitié. Et estoit bien importune engeance, et de mesme que Harpyes, ainsi que rapporte Virgilius, assises dessus les arbres crioient horriblement et gastoient tout ce qui gisoit dessoubs elles, semblablement ces flamingans se guindoient ès corniches et pinacles des hostels et ecclises pour de là despiter, garbouiller, embouser et compisser les bourgeois débonnaires. Et en vou­loient particulièrement aux povres Wallons lesquels estoient moins nombreux et moult paisibles et ne scavoient poinct braire comme asnes en foire.

Monseigneur le Roy et ses Conseillers fourrés d'hermine avoient depuis pieça dix ans tout tenté pour faire taire ces aigres plaintes et glapissemens qui leur rebattoient les aureilles. Avoient baillé par édict à ces flamingans une Université en la bonne ville de Gand où ils pouvoient s'entre-haranguer en grande véhémence de gueule dans leur malplai­sant langaige. Leur avoient baillé la plus grosse part du proufict des dixmes, impôts et gabelles ; leur avoient baillé des eschevins et des escholes ; avoient contrainct toutes gens de l'Etat, et juges et messieurs de la Cour à se mettre la langue en forme de raya­nastron pour rendre edicts et sentences en la manière, mode et façon des dicts flamingans. A tout coup, les chefs du grand Conseil de Bruxelles, la bonne ville en gai Brabant, se viroient du costé des povres Wal­lons et d'une voix plus doulce que flûte, ainsi que les oyseleurs qui vont piper les oisillons, disoient " Al­lons ! allons ! Messeigneurs, c'en est fini tantost. Donnez-leur encor cecy et encor cela, et foi de Parle­ment, ils vous rendront la paix. Il fera bon vivre en Belgique après que ces très horrificques querelles seront esteinctes. Là, là ! Nous y voicy, ne craignez mie ! "

Mais à tout coup aussy, ces papegays flamingans recommençoient leur garbouil si bien que messieurs du Parlement mieux aimoient mettre la cité cul par dessubs teste que de perdre leurs charges, moult insignes et les sérieux prouficts qui y estoient attachés.

Lors, les povres Wallons, bien poliment et tenans leur chapeau à la main, dirent: " Messeigneurs, cela n'est pas bien. Voyez, comme nous sommes deffaicts, despouillés, deschaux et misérables. Sans doubte, il nous reste encor nos chemises mais du train que vous y allez nous serons tout à l'heure tout nuds comme fut nostre père Adam que Dieu ait son âme. Il nous est advis que avons esté assez dindonnés et embrennés pour ces gens voraces insatiables. Tant plus vous leur baillez tant plus ils vocifèrent et se disent persécutés. Long tems nous vous fûmes bons serviteurs et féaux subjets. Un jour vient que les tondus se faschent: si vous ne voulez crever ces flamingans vous-mesmes, qu'il vous plaise nous en donner licence ; on verra tôst qu'ils sont pleins de vent moult puant. Quant est de céder plus avant, il n'y faut point songer, Messeigneurs: il ne nous plaict point, et vous estes des couillons ". (Marcel grafé)

 

Marcel Grafé - Namur. In "Souvenirs littéraires", 1938

 

Transcription de l'éloge de Marcel Grafé par François Bovesse, paru dans Terres Latines, 6e année, n°52 de février 1938 (article original dans Archives de l'État de Namur):

 

Le Souvenir de Marcel Grafé*
par FRANÇOIS BOVESSE


Marcel Grafé ! Il repose à présent au flanc d'un coteau qu'il aima, à Wépion, en face le Neviau qu'il peignit, à deux pas de la Meuse élégante. Quand il nous fut enlevé, il n'avait qu'un peu plus de cinquante ans ; il était à cette heure où l'homme d'action essaye d'arracher à la machine dévorante de la profession qu'il exerce, de chères heures durant lesquelles il pourra faire oraison et, s'il est écrivain, exprimer en quelques pages son propre frisson. On va lire dans un recueil, que des amis pieux ont formé, des œuvres écrites à diverses époques de sa vie. [ndr: "Souvenirs Littéraires", voir plus haut] J'ai le sentiment, si belles soient ces pages, qu'il a emporté dans la tombe le meilleur de sa pensée et de son cœur. Certes, dans les conférences recueillies, dans les articles hâtivement donnés à la presse quotidienne, on trouvera mille paillettes d'or ; nous ne connaîtrons pas tout le trésor qu'il portait en lui. C'était un esprit d'une qualité rare. J'ai dit ailleurs qu'il montait d'un humaniste. Dans la petite ville où nous avons vécu ensemble, parmi des douzaines d'artistes et d'intellectuels, on reconnaît les Grafé. Non seulement tous ils aiment la philosophie, la peinture, la musique et les lettres, mais ils portent la marque d'une sorte d'affinement particulier de la sensibilité et de l'esprit. Ils ont dans l'aspect physique, dans l'allure et dans l'expression, quelque chose de racé qui les distingue des autres. Ce sont des aristocrates. D'une aristocratie vraiment de notre temps. Marcel Grafé était très Anatole France ; volontiers, dans ses propos, sceptique et voltairien ; pour l'avoir beaucoup approché, je sais qu'il se vêtait, comme par pudeur, d'une froideur souvent caustique mais qu'il possédait, très personnel et très fin, le don d'émotion. Il était à la fois homme de tradition et d'avant-garde ; il aimait les humbles mais détestait la vulgarité. Cent fois avec lui je suis monté sur des tréteaux, dans des milieux où, au premier moment, on le sentait peu à l'aise. Quand il voulait, pour prendre l'atmosphère, dire quelque bonne "wallonnade", il se mettait aussitôt lui-même à rire de sa gaucherie. Son accent très français, l'élégance de sa mise, de son langage et de ses attitudes lui faisaient, au premier contact avec la masse, tort. Mais dès qu'il avait prononcé quelques phrases, sa logique, sa sincérité, sa pensée, agissaient, conquérantes. Il ne haranguera plus les foules. On ne le verra plus, une brève pipe à la bouche sous la moustache quasi rasée, les yeux légèrement plissés, au bord de la Sambre ou de la Meuse, bâtissant de solides paysages, où il mettait, dans nos ciels, des souvenirs lumineux des bords des lacs italiens qu'il affectionnait. Ni à la barre du Tribunal dans une robe noire aux manches courtes, relevée d'un rabat orné d'une fine dentelle, situant, en un ramassé lumineux, le débat. Ni, la pomme d'Adam un peu saillante roulant entre les larges pointes blanches d'un faux col, qui débordait le plastron de bon goût, présentant aux Amitiés françaises, avec un rare éclectisme, Bellesort ou René Benjamin. Il repose à présent, à Wépion, près des pommiers qui vont bientôt refleurir, à deux pas de la Meuse qui chante ; nous ne le reverrons plus mais pour tous ceux qui l'ont connu et aimé, il demeure, spirituel, subtil et délicat, près de leur cœur.


(*) Le samedi 26 février se déroulera, à Namur, à l'Hôtel des Princes de Croy, la Manifestation Marcel Grafé, au cours de laquelle M. Lucien Lebeau évoquera le grand lettré que fut Marcel Grafé.

 

Paysage de mer. Dessin de Marcel Grafé. In "Souvenirs Littéraires", 1938.

 

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Plaquette publicitaire du lancement de ce magnifique livre, 1994

 

D/ Henry Bodart

 

Henry Bodart (1874 Namur - 1940 Jambes) est un artiste peintre de Namur (peinture, dessin, aquafortiste et graveur). Il a fait ses études artistiques à l'académie des Beaux-Arts de Namur avec Théodore Baron, un peintre paysagiste (Saint-Servais-Namur), et Louis Bonet, un peintre portraitiste élève de Navez (Belgrade-Namur). Lui-même deviendra professeur à l'académie de Namur. Il enseignera également à l'école industrielle de Namur et à l'école royale des Cadets. Marié, il aura une fille qui décédera à l'âge de 9 ans. Il exposera dans de nombreuses capitales et villes européennes.

Il fit partie du cercle d'amis artistes de longue date de François Bovesse. Déjà, il avait participé à la première et éphémère mouture de Sambre et Meuse créée par François Bovesse avant la 1ère guerre. Gouverneur, celui-ci réunissait chaque mercredi des amis artistes. Robert Hicguet s'était fait l'écho dans son livre (pp157-8). Dans ce cercle des poètes, il y avait outre Robert Hicguet, Jean Grafé (cousin de Marcel Grafé), Henry Bodart, Ernest Montellier, Joseph Calozet et d'autres. Aucun de ceux-ci n'était franc-maçon. Cependant pour la grande rétrospective des œuvres d'Henry Bodart, en 1938, à l'hôtel Groesbeek-de-Croix à Namur, François Bovesse avec un autre Grafé, Jean le cousin, furent un moteur auprès d'Henry Bodart, selon l'aveu même de François Bovesse, repris ci-dessous.

 

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Terres Latines. 6e année, n°55, mai 1938

 

Transcription:

Terres Latines. 6e année, n°55, mai 1938.

 

Henry Bodart

par François Bovesse

 

Terres Latines m'a demandé un article sur Henry Bodart, à l'occasion de l'exposition de ses œuvres qui va s'ouvrir à Namur à l'Hôtel Croix. Une biographie ? A quoi bon ? Sachez seulement qu'il est né dans notre bonne ville de Namur, il y a quelque soixante ans. Je souhaiterais, plutôt et simplement, camper sa fine silhouette dans son atmosphère, faire sentir pourquoi j'affectionne profondément cet artiste. Je me rappelle un temps bien lointain déjà où, jeune étudiant, j'allais lire des vers dans son atelier. Je me souviens de nos promenades dans les bois, au bord des eaux, par les chemins de chez nous et des rêves et des projets échafaudés, à cette époque ardente et fière de notre vie. Nous sommes restés tous deux de grands enfants, aussi émus qu'au premier jour, devant des choses qu'ensemble nous nous sommes pris à aimer. A travers ces choses, Henry Bodart et moi nous nous comprenons, chaque jour, un peu plus. En cet instant du passé que je viens d'évoquer, il m'apparaissait déjà comme un homme d'âge. Je n'étais qu'un gamin. Il habitait, rue des Bas-Prés à Salzinnes, un faubourg de Namur, une maison banale dont il avait fait un bijou. Ce n'était, dès l'entrée, dans le corridor étroit, qu'une toile, qu'un dessin. On y saluait, au passage, des Rops, des Baron, des Meunier, des Danse, et des Bodart évidemment. Des Bodart multiples et divers, toiles, aquarelles, monotypes ; et surtout, des eaux-fortes et des croquis innombrables. Avant tout, et il ne s'en rend peut-être pas exactement compte, il apparaît comme un maître graveur, un dessinateur ; certes, je connais de lui des huiles solides et des aquarelles délicates et parmi elles des notations vraiment personnelles d'un pays difficile à peindre. La Meuse dans le Namurois, la Sambre aux approches du confluent, tentèrent bien des palettes et je sais, par elles inspirés, quelques chefs-d’œuvre. Mais en ces coins, où règne une particulière lumière bleue, il est des heures subtiles quasiment insaisissables. Parfois, Henry Bodart a su les fixer. Ou bien c'est un fleuve endormi sous le soleil ; rien ne flambe, rien ne rutile ; la vibration est tout intérieure. Ou bien tout s'enveloppe d'un brouillard subtil, tout se caresse de brume légère et se vêt d'un manteau de fée. Henry Bodart a réussi des morceaux de Sambre où la fumée d'un toueur se mêle à des vapeurs sorties de la rivière, des bretèches multicolores d'où tombent, en se tordant comme des masses de cheveux fauves, les reflets des lumignons, dans les eaux lourdes. Ou bien, il a délicieusement campé telle ou telle vieille maison blanche sur laquelle les branches des pommiers roses allongent leurs ombres comme des doigts tendres .

 

Henry Bodart, repris de l'article

 

Mais ce qui domine, ce qui demeurera surtout, c'est son œuvre gravée et dessinée, ce que l'exposition de l'Hôtel de Croix va révéler.

Depuis des années, souvent, avec Jean Grafé et quelques autres, nous avons dit : il faudrait faire sortir tout cela des armoires et des cartons, trouver le moyen de montrer, aux amoureux des vieilles choses de chez nous, ce qu'un fils de chez nous en a fait. Cela constitue une collection inestimable. Sans être très vieux, encore qu'il commence à neiger sérieusement sur nos tempes, nous avons connu une ville où le Hoyoux se traînait, entre des maisons de jadis, sous des ponceaux vétustes et colorés, un rempart « Ad Aquam » bâti, en son bout, de maisons dont l'une érigeait en un coin une tour arrondie, un pont de Jambe derrière lequel se balançait, au vent, sous les rayons dorés du couchant, une allée magnifique de hauts arbres. Chaque jour tombe sous le pic de démolisseurs, une des anciennes demeures de la rue des Moulins, de la place Pied-du-Château ; demain ce sera le tour de la rue Bord-de-l'Eau. Près de l'affreux pont de fer du confluent que remplace un élégant ouvrage d'art aujourd'hui, il y avait quelques maisons à haut toit d'ardoises enserrant la porte de Sambre et Meuse. Devant elle, les pêcheurs et les gamins se livraient, les uns immobiles et hiératiques, les autres turbulents et tapageurs, à leurs plaisirs favoris. Tout cela a disparu, comme l'ancien moulin près de l'écluse qui, elle aussi, va mourir ; comme la Porte de Fer, qui était fort belle, nous ont conté nos pères.

 

Henry Bodart, repris de l'article

 

Tout cela, Henry Bodart, avec ferveur, avec une filiale affection, l'a dessiné et gravé. Tout cela et les portes rondes des rares maisons du XVIIe siècle que Namur posséda et possède encore, mais qui deviennent fort rares ; les fenêtres à meneaux, les façades à corbeaux de pierre, les portes rondes, les départs d'escalier monumentaux cachés dans des ruelles obscures, les cours des miracles où s'envolent des arcades de pierre. Tout cela et les clochers à bulbes du temps où des bâtiments modernes ne les blessaient point de leurs lignes raides et de leurs couleurs crues, et le beffroi à une époque où il n'était point enfermé. Et les vieux et les vieilles, autour des fontaines de l'Ange et du Marché-aux-Légumes, et les femmes du peuple de chez nous, en ces années où elles ne s'habillaient point comme tout le monde et où elles semblaient si bien chez elles, au long des demeures qui étaient si bien de chez nous.

De quoi notre âme est-elle faite ? Qui dira ce qui a construit notre sensibilité, notre façon de voir, de sentir et d'aimer. Pourquoi sommes-nous différents, gens de la vallée, de ceux qui vivent sur les collines ; pourquoi le mosan du pays des roches et des arbres en fleurs vibre-t-il d'autre manière que celui dont la jeunesse a gambadé dans la forêt près d'une eau bondissante ou que celui dont les jours ont traîné dans des rues sombres de pays noirs d'usines ?

Qui dira ce que le rythme d'un fleuve, la chanson d'un clocher, une rangée d'arbres harmonieux, la ligne d'une demeure, la couleur de sa toiture, le choix de ses matériaux, le dessin de son visage, ont fait pour nous façonner tels que nous sommes, imprimer une joie, une douceur, une couleur à notre vie. Entre les Choses et les hommes, il est de mystérieux liens.

Quelle joie de les découvrir, de les établir, de les faire sentir. L'artiste qui a patiemment, inlassablement écouté chanter le cœur et scruté le visage de son pays, fait à la fois des eaux, et des pierres immobiles mais vivantes, qui a su de ses doigts habiles et pieux en tracer les contours, a accompli une noble tâche. Le temps, l'ignorance, l'incompréhension, des intérêts vulgaires, ont tué de la grâce ; une fleur semblait effeuillée ; la revoici, parfumée ; elle revit grâce à lui. Et l'on éprouve devant les évocations qu'il suscite, l'émotion que l'on ressent, devenu vieux, à retrouver au fond de soi les souvenirs très purs d'une jeunesse qui ressurgit, source claire. Dans peu de jours, nous retournerons par la pensée avec Henry Bodart, dans la ruelle aujourd'hui disparue, devant la petite maison qu'un bâtiment moderne remplaça. Nous monterons des escaliers branlants, en caressant de la main la rampe de chêne finement ouvragée ; nous pénétrerons dans l'hôtel poussiéreux où tout un siècle spirituel descend, en habits de soie, des marches de chêne doré ; nous y retrouverons l'âme de notre âme.

D'aucuns passeront sans comprendre : ils ne voudront voir dans tout cela que des dessins, de beaux dessins sobres et nets portant la marque d'une main preste et délicate. Et certains que je sais souriront avec condescendance de mon lyrisme qu'ils jugeront puéril. Ceux-là ne sont pas encore revenus de choses faussement somptueuses vers les très humbles et très sûrs bonheurs que donne la contemplation de vieilles maisons roses à toits d'ardoises, au bord d'une rivière aimée.

Un homme est là, à l'ombre d'une porte ancienne, assis sur une mauvaise chaise, un bloc de papier sur les genoux. Sous le feutre mou, sa figure pâle s'anime et s'éclaire ; les yeux, très bleus, sourient dans les paupières plissées tandis que la bouche s'anime et que la lèvre s'ouvre sous la courte moustache roussâtre. Il la tient cette muraille, cette fenêtre, cette tour ; le temps, la bêtise, le démolisseur peuvent venir. Ils sont venus ; ils viennent ; ils passent ; ils passeront ; ils ont passé. L’œuvre magnifique d'Henry Bodart demeure.

 

Henry Bodart, repris de l'article

 

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Partition musicale, couverture dessinée par Magritte - 1927 - Archives de l'auteur

 

4.  L’art wallon existe-t-il ?

 

Malgré l’hésitation, finalement il me semble nécessaire d’essayer de placer cette cinquième et dernière partie de « François Bovesse, franc-maçon », dans un cadre culturel wallon (Bruxelles compris) plus général. J’espère que les lecteurs seront indulgents, je ne suis pas spécialiste du domaine, loin de là. Je vais me laisser guider par les lectures qui complètent très utilement et fort heureusement les quelques bribes de connaissances déjà acquises et mon intuition, mais … Donc je me lance : ce sera parcellaire, tronqué, orienté !

 

Pour entrer dans cette thématique difficile, il me semble que la lettre au Roi Albert, du 15 août 1912, écrit par le premier artisan d’envergure du ‘Mouvement Wallon’, Jules Destrée (1863-1936), permet de saisir l’ampleur du problème : comment faire sortir la culture Wallonne, non seulement de l’ombre flamande, mais plus encore de l’ogre flamand qui accapare comme sien tant le bien commun que le bien propre wallon. Éscolier, les cours d’histoire ou de français que je reçus dans l’école de Jacques Brel, 50 ans ans après cette lettre, étaient toujours parfaitement dans cette ligne, et je crains, encore aujourd’hui. Les Norge, Michaux, Thiry, Mambour, Magritte, Delvaux étaient toujours dans les limbes, le « schild en vriend » était notre gloire, bien plus, notre gloire commune ! Donc oui, la lettre au Roi me parle.

 

Le coq de Pierre Paulus
Le coq de Pierre Paulus - Musée de la Vie wallonne à Liège. Ce coq hardi, choisi par l'Assemblée Wallonne en 1912 (en référence au coq français qui est un coq chantant), eut un succès immédiat. Il devint très rapidement l'emblème de la Wallonie.


 

Ils nous ont pris notre passé.

Nous les avons laissé écrire et enseigner l’histoire de la Belgique, sans nous douter des conséquences que les traditions historiques pouvaient avoir dans le temps présent. Puisque la Belgique, c’était nous comme eux, qu’importait que son histoire, difficile à écrire, fut surtout celle des jours glorieux de la Flandre ?  Aujourd’hui, nous commençons à apercevoir l’étendue du mal.  Lorsque nous songeons au passé, ce sont les grands noms de Breydel, de Van Artevelde, de Marnix, de Anneessens qui se lèvent dans notre mémoire. Tous sont Flamands !  Nous ignorons tout de notre passé wallon. C’est à peine si nous connaissons quelques faits relatifs aux comtes du Hainaut ou aux bourgmestres de Liège (NdR: dont je suis un descendant direct, excusez du peu, par ma mère: les bourgmestres de Cartier, ceux de Stenbier de Wideux -éteint dans le nom-, ainsi que de Sluse -éteint dans le nom-). Il semble vraiment que nous n’ayons rien à rappeler pour fortifier les énergies et susciter les enthousiasmes. […] Certains fanatiques flamingants, quand ils vous parlent d’histoire, semblent toujours regretter le temps où la mauvaise prononciation de « Schild en vriend » était punie de mort immédiate.

 

Ils nous ont pris nos artistes.

Le maître pathétique de Tournai, Roger de la Pasture, l’un des plus grands artistes du XVe siècle, est incorporé parmi les Flamands sous le nom de Vander Weyden. L’art flamand brille d’un éclat radieux. L’art wallon est ignoré. […] On peut discuter encore s’il y a un art wallon ; on ne peut plus contester qu’il y ait eu des artistes wallons, à toutes les époques de l’histoire. La filiation de Jacques Dubroeucq et de Victor Rousseau est saisissante si l’on joint à ces deux noms ceux de Beauneveu et de Constantin Meunier, on peut affirmer, contrairement à l’opinion généralement répandue, que nous ne sommes pas exclusivement des peintres.

 

Léon Frederic - Les Boëchelles, deux paysannes wallonnes - 1888 - image wikicommon

 

Le défi est donc double : récupérer le bien propre, montrer le bien commun d’une part et d’autre part donner/créer un espace wallon à la littérature (de langue française et wallonne), aux arts plastiques (peintures, sculptures, etc.) et autres éléments culturels.

François Bovesse est en accord avec la ligne d’émancipation wallonne de son aîné Jules Destrée (1863-1936) : l’un libéral, l’autre socialiste, se rencontrent dans la dimension ‘Mouvement Wallon’. Et par exemple, ministre de l’Instruction publique, en 1936, il fait acheter par l’État, l’immeuble-atelier de Constantin Meunier (1831-1905) à Bruxelles pour y créer le 'musée Constantin Meunier' qui existe toujours.

Nous devons également comprendre que Bruxelles, à cette époque, est partie intégrante du combat wallon ; c’est d’ailleurs à Ixelles (Bruxelles) que la première ligue wallonne fut créée en 1877, débutant ce qu’on appelle le ‘Mouvement Wallon’.

 

 

Sur le plan de la musique, pour le XIXe siècle, à côté de l’inventeur du saxophone, le dinantais Adolphe Sax (1814-1894), nous avons bien sûr le liégeois César Franck (1822-1890), le harpiste namurois Félix Godefroid (1818-1897), dont le père était membre à talent de la loge namuroise, et le violoniste viervétois Henri Vieuxtemps (1820-1881), membre des loges bruxelloises Les Vrais Amis de l'Union et du Progrès réunis, puis des Amis Philanthropes, tous de renommée mondiale. Le XXe siècle est également bien présent, notamment au premier tiers avec le liégeois Eugène Isaÿe (1858-1931), un violoniste célèbre dans les traces de Vieuxtemps dont il fut d'ailleurs l'élève. Plus proche de nous, citons Joseph Jongen (Liège 1873 - Sars-les-Spa 1953) dans la lignée de Cesaer Franck et de Guillaume Lekeu, ou pour la musique atonale Désiré Pâque (Liège 1867 - Bessancourt 1939) un précurseur méconnu, etc.

 

Charles Plisnier - Feuillets bleus
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Sur le plan des lettres, des auteurs reconnus de langue française, du XIXe et tout début du XXe siècle mais du nord, Maeterlinck, van Leerberghe, Verhaeren, Rodenbach (cependant né à Tournai, mais chantre de Bruges-la-morte), du centre l’incomparable De Coster (Bruxelles), -un ami proche de Félicien Rops,- (l'un et l'autre franc-maçons) apparaissent être des inspirateurs pour les auteurs qui prendront la relève de leurs aînés dès les débuts du XXe siècle et qui viennent cette fois du sud. Mais qui se souvient encore de l'écrivain Octave Pirmez (1832-1883), né à Chatelineau (Charleroi), grand-oncle maternel de Marguerite Yourcenar (lire Souvenirs pieux) : un maître selon De Coster ou Rodenbach, et qu'une amitié dans la durée liait à Félicien Rops. 

Pour les têtes de proue, citons (sans être exhaustif): le montois (Ghlin) Charles Plisner (1896-1952), premier lauréat non français du Goncourt en 1937 pour "Faux-Passeports" et "Mariages". Il fit ses études à l'ULB, collabora avec "La Lanterne sourde" (le titre vient de lui) ou "le Disque Vert" de Franz Hellens (voir plus loin). C'était un irrédentiste wallon en faveur de la France -il ira vivre en France-. Le namurois Henri Michaux (1899-1984) qui deviendra français. Deux carolos: Marcel Thiry (1897-1977) et le surréaliste Achille Chavée (1906-1969), l'un et l'autre fortement engagés dans le 'mouvement wallon'; et bien sûr, de Bruxelles, l’étonnant Norge (Georges Mogin, 1898-1990), maître du surréalisme littéraire belge au côté de Chavée. Certains de ses poèmes furent chantés par Brassens, Jeanne Moreau et bien d'autres. Un cas à part est celui du liégeois Georges Simenon (1903-1989).

 

Spirou, n°1, 1938 (fac-simile 1976)
Archives de l'auteur

 

N'oublions pas la bande dessinée qui trouvera une expression très aboutie avec notamment les éditions Dupuis (Marcinelle-Charleroi : Spirou, début en 1938) ou Casterman (Tournai : Tintin, début en 1929), et des auteurs comme Hergé (Georges Remi, 1907-1983) ou Jije (Joseph Gillain, 1914-1980) pour les précurseurs. (Soulignons cependant que si le nom 'Spirou' est proposé par Jean Dupuis, le premier dessinateur de celui-ci est Français: Robert Velter, 1909-1991, dit Rob Vel).

Pierre Paulus - lithographie
Pierre Paulus (1881-1959), lithographie - Archives de l'auteur

 

Sur le plan pictural, à côté d’artistes plus « classiques », aux accents cubistes (par ex. Edgard Scauflaire, 1893-1960), impressionnistes, luministes et/ou naturaliste-réaliste, que nous fait découvrir e.a. « Terres Latines » (je vous y renvoie), les noms des expressionnistes Auguste Mambour (1896-1968) et pour partie Anto Carte (1886-1954) surgissent naturellement à l’esprit. Ce ne sont pas les seuls mais l’impact de l’expressionnisme flamand (par ex. Permeke) leur font de l’ombre. Le groupe wallon Nervia (pour Nerviens), regroupant différents styles (Anto Carte, Pierre Paulus, Léon Navez, Léon Devos, Louis Buisserait, Rodolphe Strebelle, …), fut formé en écho du groupe flamand de Laethem, 2e période avec précisément Permeke.

Le mouvement Cobra trouvera des acteurs en Wallonie (Pol Bury, Pierre Alechinsky, ...).

Et le surréalisme bien sûr avec René Magritte (1898-1967), Paul Delvaux (1897-1994), Raoul Ubac (1910-1985), ...

L’art abstrait est là et bien là aussi (Joseph Lacasse, Pol Bury, Raoul Ubac, Jo Delahaut, …), etc.

La sculpture et d’autres arts sont également à l’honneur.

Je conseille le lecteur intéressé de se reporter au très beau et utile livre de Serge Goyens de Heusch, cf Références ci-après.

 

Portraits (wikicommon) de Franz Hellens par Spilliart et Modigliani. Couverture livre par Magritte (archives de l'auteur)

 

Comme on le voit, un réel bouillonnement culturel habitait à cette époque la Wallonie (Bruxelles comprise), elle fut présente et bien présente dans les différents mouvements artistiques du moment, ainsi qu’à l’avant-garde littéraire et plastique de l’Europe du XXe siècle. Ce bouillonnement était attiré par la France, souvent un modèle, et se reconnaissait généralement comme ‘latine’ -et non pas « flamande » placé en opposition-. Certains artistes changèrent de nom pour le rendre moins flamand, comme le bruxellois Frédéric Van Ermengem en Franz Hellens (1881-1972). Le monde à l’envers ! Mais la méfiance des éditeurs locaux face à cette jeune génération les engage à partir vers Paris. C’est le cas par exemple du namurois Henri Michaux, un géant de la littérature française, un étonnant surréaliste inclassable adversaire d’André Breton, ou son ami le bruxellois Franz Hellens, le ou un des représentants majeurs de la littérature fantastique belge de cette époque et de bien d’autres, à tel point que la situation se retourne contre le pays d’origine : on ne peut réussir qu’hors de ce pays. Franz Hellens, qui fit partie du "Roseau vert", fut par exemple l’animateur du groupe franco-belge « Le disque vert » (1922-1925), moteur littéraire tant pour la France que pour la Belgique francophone, à laquelle d'ailleurs Michaux collabora. [de Nola]. Étonnant de penser que Amadeo Modigliani et Léon Spilliart lui firent le portrait et que René Magritte fit la couverture d'un de ses livres. La totale ! 

Félicien Rops avait déjà montré le chemin de Paris, tant d’autres le suivirent.

 

 

Anto Carte - Le retour du fils prodigue - 1920 - image wikicommon

 

Anto Carte - Les deux aveugles - 1924 - image wikicommon

 

Alors se pose la question, quelle place pour François Bovesse ? Il se place pleinement dans la continuité de l’action politique d’émancipation de la Wallonie, principalement sur les plans politique et culturel, amorcée par Jules Destrée son aîné, bien qu’adversaire politique sur d’autres plans, puisque lui libéral et le second socialiste. D’ailleurs Jules Destrée a toujours appuyé François Bovesse dans sa lutte au sein du ‘Mouvement Wallon’.

« Jules Destrée … ce nom pour le Wallon que je suis, c’est toute la Wallonie, et ce nom chante à mes oreilles comme chantent les eaux de nos ruisseaux de Sambre-et-Meuse ou bien d’Ardenne sur les morceaux de roches éboulées entre les berges que cernent des roseaux durs ou que fleurissent, légères et floconneuses, les fleurs des prés. » (Discours de François Bovesse du 20 décembre 1935 recueilli par Broze, voir plus loin)

 

Constantin Meunier
Constantin Meunier (1831-1905) - Le Puddleur - 1886 - image wikicommon

 

Et on le voit à l’œuvre lorsqu’il fut ministre, et surtout ministre de l’Instruction publique. Le musée Constantin Meunier est un exemple de cette action constante et, -ses contemporains lui en firent honneur-, désintéressée.

Donc oui, cette réussite ‘latine’ du sud de la Belgique, Wallonie et Bruxelles comprise, lui doit beaucoup, non seulement par ses encouragements, mais surtout par son action positive chaque fois qu’il le pouvait et ses charges ministérielles en tant que « wallon 100 % », lui en donnait la possibilité. Je me répète, mais la lecture de ses discours de 1935 réunis par son secrétaire Broze montre la profondeur de son action, conjuguée à une érudition et une connaissance tout à fait remarquable.

Sur le plan littéraire, il se place dans ce courant important wallon, quelque part menée par son vieil ami, l’écrivain-poète Maurice des Ombiaux, du naturalisme-réalisme pour chanter son amour du pays mosan et de sa ville. (Notons que Maurice des Ombiaux (1868-1943), né à Beauraing, était également un grand ami de Jules Destrée ; il sera d’ailleurs témoin à son mariage, et l’accompagnera dans ses luttes.)

De ce point de vue, nul doute, François Bovesse fut un excellent écrivain-poète. Sa collaboration, éparse, avec Terres Latines ne doit rien au hasard, ils sont sur la même ligne.

 

Extrait du discours de François Bovesse prononcé le 20 septembre 1935, à l’Université Libre de Bruxelles, à l’ouverture du IVe congrès de la « Societas Oto-Rhino-Laryngologica Latina ». (Discours de l’année 1935 recueillis par son secrétaire Broze -Éditions royale de l’Art Belge, 1936-).

 

« Dans la région où je suis né, à l’ombre de toits bleus que j’affectionne et où ma jeunesse s'est déroulée aux pieds de roches claires, casquées de verdure, tout est harmonie; au long d’un fleuve gracieux entre tous et qui porte un nom de femme : Mosa, on parle encore, entre très vieilles gens, une très vieille langue toute proche du bas latin. Inter nos, dit-on, pour dire entre nous; asgligniz-v’ signifie agenouillez-vous; et oui s'y traduit par oi, comme au temps de la langue d’oil et de la langue d’oc. Dans ma bonne ville, il y a un Musée archéologique fameux, où les débris de la villa d’Anthée, les monnaies et les aigles rappellent la grandeur de Rome. Et pas bien loin de là passe la via aux tumuli que suivirent les légions de César. Ceux de ma génération ont été formés dans le Collège voisin, de briques roses coiffées d’ardoises, cerné de vols de pigeons bleus, par des professeurs tout pétris d’humanisme, qui surent leur parler de Virgile et d’Horace, comme il convient. Plus tard, j'ai cueilli les fruits de leurs leçons dans la plaine de Provence, prés de la fontaine de Vaucluse, à Maillane, devant le Mur d’Orange et les colonnades de Saint-Remy, et je m’y suis senti très proche par l’âme, à défaut du génie, de Pétrarque, de Mistral et de Dante. J’eus un maître de poésie incomparable : souvent, il nous transporta au-dessus des siècles et des monts, jusqu’aux lieux où « Vénus Cythéréenne conduit les chœurs sous la lune qui monte », où « les grâces décentes unies aux nymphes frappent la terre d’un pied alterné », tandis que l’ardent Vulcain allume les sombres forges des Cyclopes. Comme il le connaissait, Horace, comme il |’aimait, comme il nous le fit aimer! Je l’ai revu, il y a peu d’années, ce professeur, cet ami sans pareil. C’était à Nice, où, aux abords de la Mer Céruléenne, il avait voulu venir vivre ses derniers jours. Ensemble les yeux tournés vers la terre où elle fut chantée, nous avons redit l’'Ode à la fontaine de Bandusia, à « l'yeuse qui ombrage les roches caves d’où jaillissent les eaux murmurantes ». Il est mort la-bas, mon vieux maître, selon son vœu; il y repose. Et j’ai compris sa volonté suprême, semblable ou presque à celle de ce tribun de chez nous qui voulut que sa cendre fut dispersée sur le versant de l’Alpe afin que le vent la portât jusqu’aux lieux mêmes si riches, en hommes, en idées et en chefs-d’œuvre qui si longtemps animèrent sa sensibilité latine. Nous sommes des Latins, nous le proclamons avec fierté, nous l’affirmons avec reconnaissance, avec fidélité, c’est notre droit et c'est notre devoir.

Avec Mistral, nous disons:

Relève-toi, race latine !

Ta langue mère, ce grand fleuve — qui se répand par sept branches

versant l’amour et la lumière, — comme un écho du Paradis, —

ta langue d'or, fille romane — du peuple-roi est la chanson — que

rediront les lèvres humaines, — tant que le verbe aura raison.

Relève-toi, race latine !

Ton sang céleste de toutes parts — a ruisselé pour la justice.

Allumant ton flambeau — à l’étincelle des étoiles,

Tu as dans le marbre et sur la toile — incarné la suprême beauté.

Tu es la patrie de l’Art divin et toute grâce vient de toi.

Tu es la source de l’allégresse, — tu es l’éternelle jeunesse.

Relève-toi, race latine : — Sous la chape du soleil

Le raisin mûr bout dans la cuve — et le vin de Dieu va jaillir ! »

 

Ouvrez le rêve  envolez-vous

Dépliant Sabena - René Magritte: "L'oiseau du ciel".
Archives de l'auteur

 

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François Bovesse souriant : par IA.

 

 

5. Références générales

(pour les 5 articles sur François Bovesse et l'article sur le Mouvement Wallon)

 

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Robbrecht, René (sous la direction), assisté de George Laurent. Le Grand Orient de Belgique et la loge « Les Amis Philanthropes n°2 » face aux fascismes (1930-1945). Éditions Logos, Bruxelles, 2011.

 

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Schreurs, Fernand. Contribution à l'histoire du Mouvement Wallon, 1919- 1945. Fonds d'Histoire du Mouvement Wallon, Ville de Liège, 1959.

 

Schreurs, Fernand. Les congrès de rassemblement wallon de 1890 à 1959. Institut Jules Destrée, 1960.

 

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Toussaint, Jacques. Visages anciens de Namur. Dessins de Henri Bodart (1874-1940). Crédit Communal, 1994.

 

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Vanwelkenhuyzen, Gustave (éditions établie, présentée, annotée par). André Gide et Albert Mockel. Correspondance (1891-1938). Librairie Droz, 1975.

 

Vanwelkenhuyzen, Jean. 1936. Léopold III, Degrelle, van Zeeland et les autres … Éditions Racine. 2004.

 

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Rédigé par Christophe de Brouwer

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