Rapt à la loge de Namur

Publié le 13 Juillet 2024

Un remake de Romeo Montagu et Juliette Capulet, la célèbre pièce de Shakespeare mais qui se termine bien.

 

Elle, la Juliette Capulet, s’appelle Angélique. La belle Angélique était au moment où il tomba instantanément amoureux d’elle, « une charmante jeune fille de seize ans, d’une simplicité de ton et de manière, d’une politesse si naïve, d’une figure si douce, si agréable, si distinguée. Avec une chevelure noire, elle avait des yeux de l’azur le plus pur ».

Lui, le Roméo Montagu, s’appelle ici Salomon-Louis. Et pour se montrer sous son meilleur jour, « je fus enjoué, prévenant, je chantais en m’accompagnant de la guitare. »

 

En partant, il lui demanda « la permission de revenir, ce qui me fut accordé avec autant de grâce que d’empressement ». La belle Angélique n’avait pas été insensible aux accords de la guitare du beau Salomon.

 

Leur première rencontre se passait en 1815, peu de temps après Waterloo.

 

Les protagonistes

 

Angélique, née le 17 novembre 1798, était fille de notaire à Namur, la famille Buydens.

Le père, Nicolas François Buydens, qui « avait la plus belle tête que j’ai jamais vue », écrit Salomon, était notaire impérial puis royal. Né à Namur en 1764, il y décède en 1842. Nicolas François était également membre de la loge namuroise, La Bonne Amitié. Il avait épousé Marie-Angélique Antoine (1772-1861), également une namuroise. « Elle était encore fort attrayante ; elle avait les plus beaux cheveux et les plus beaux bras qu’on puisse voir ». Laquelle belle dame s’était mis en tête, pour s’occuper et ramasser quelques sous, de vendre du vin. Elle établit notamment son commerce avec l’hôpital militaire de Namur, un bon client ; c’est d’ailleurs par ce biais que l’histoire pu prendre forme.

Le couple eut 8 enfants, dont Angélique et Henriette, ainsi que Charles qui succédera à son père. Il sera également membre de la loge ; ses aventures ont été racontées ici.

Le père avait deux frères qui étaient prêtres dont un était chanoine, archi-prêtre du diocèse de Namur (3è en importance sous l’autorité de l’évèque Pisani de la Gaude et de son vicaire général).

 

 

Salomon-Louis Laurillard-Fallot, né le 11 mars 1783 à La Haye, est médecin, fils et petit-fils de médecin, d’une famille huguenote, donc protestante, réfugiés en Hollande suite à la révocation de l’édit de Nantes. Après des études de philosophie, il avait fait, sur le tard, suite au décès de son frère aîné, des études de médecine en partie à Paris chez l’anatomiste Bayle qui travaillait à la Charité. Diplômé, comme son père, de Leyde en 1808 , il s’engage immédiatement dans l’armée napoléonienne. Ses états de service sont étonnants : ils débutent dans les ambulances de Zélande. On le retrouve à Vienne en Autriche en 1810 lorsqu’une épidémie de cholera sévissait. Nommé dans l’armée d’Espagne l’année suivante, durant son transfert, il contracte un typhus, dont il se rétablit lentement. Le voilà au Portugal où il est fait prisonnier par les Anglais. Il y subit la terrible condition des prisonniers sur les pontons, mais heureusement, il est rapidement reconnu « physician » (médecin). Dès lors, traité comme un officier, il devient « prisonnier sur parole » et ses conditions de détention s’améliorent grandement. Sur son nouveau lieu de détention, avec d’autres prisonniers, il fonde un loge « La Triple Union », Orient de Whitchurch dans le Shropshire (Angleterre). Il existe à la BnF un dossier sur cette loge de prisonniers français où l’on retrouve effectivement pour l’année 1812 « Fallot, Salomon Laurillard, docteur en Médecine, médecin des armées, Ch :. d’Or :., fondateur ». Il y occupe la charge d’orateur. Il gouttera par ailleurs durant sa captivité à « une vente de carbonari », section d’une société secrète "égalitaire" appelé « Charbonnerie » qui ne recrute que des francs-maçons (c'est un préalable).

 

BnF, FM2-542: Whitchurch, La Triple Union.

 

Libéré en décembre 1812, il débarque à Morlaix où l’histoire dit qu’il embrassa la terre française avec ferveur. Aidé par son frère Charles, ingénieur et officier du génie, il réintègre l’armée et part pour l’Elbe et Berlin dès février 1813. C’est ensuite la débâcle de la Grande Armée en Russie. Il est finalement attaché au service d’ambulance de la garde impériale à Dresde, affectation prestigieuse. Démobilisé, il est libéré de son service le 1er Août 1814. Réengagé dans l’armée du Royaume Uni des Pays-Bas, il se retrouve à Venloo pour ensuite être envoyé à Namur en 1815, comme directeur de l’hôpital militaire. Et c’est bien dans le but de maintenir son commerce de vin que Madame Buydens invite le nouveau venu.

 

Engagement d’honneur et d’amour est pris auprès de la belle Angélique aux cheveux noirs et aux yeux d’un azur irrésistible. Car sinon, dit-il, il aurait bien repris sa vie de cabotin, sorteur et coureur de jupons. Et pour faire encore plus impression, il visita, introduit par le père de la belle, la loge de Namur, La Bonne Amitié, où, à la demande du Vénérable, il interrogea le profane qui se trouvait alors sous la porte basse. Et lors du banquet qui suivit, il prit la parole au nom des visiteurs suscitant l’enthousiasme de son auditoire (selon lui). Tant avec la fille qu'avec le père, la complicité était excellente. À Namur, il connut bien évidemment Pierre Darrigade, pilier de la loge, médecin venant de France et président du Jury médical, devant lequel tout nouveau médecin de la province devait se présenter. Il correspondra souvent et visitera le baron Goswin de Stassart à Corioule (dans le Namurois), devenu un ami et qui fut membre affilié de la loge de Namur (outre d'avoir été le premier Grand Maître du Grand Orient de Belgique). Il nous raconte aussi les contacts qu’il eut comme médecin avec la célèbre cantatrice La Malibran qui avait épousé Charles Bériot, non moins célèbre violoniste belge dont il soigna une main via Charles de Francquen (nom bien connu de la loge de Namur puisqu’il y eut trois membres de cette famille) qui avait épousé la sœur de Beriot. Lui-même semble-t-il ne s’était jamais affilié à la loge de Namur, du moins je n’ai pas retrouvé son nom sur les tableaux et apparemment il ne fut membre effectif/affilié d'aucune loge en Belgique (communication de D.V. que je remercie).

 

Durant l'année 1816, alors qu'il était à Liège, il visita les loges de cette ville, ainsi que celle de Huy, peut-être également celle de Maestricht où il était en poste. Durant ses pérégrinations, il vécut une curieuse aventure : il fut convié à participer à une réunion de la société secrète française « L’épingle noire », dont le but était l’affranchissement des peuples par l’insurrection. Du moins, tel était la nature du battage journalistique, à l’époque royaliste, visant la dénonciation d’anciens officiers et sous-officiers, fidèles à Napoléon et la plupart placés en demi-solde. Le nouveau pouvoir (Louis XVIII) semblait trembler devant eux. Y fut-il actif ou simplement approché, l’histoire ne le dit pas. L’affaire pris une tournure dramatique lorsqu’il est convoqué chez le procureur du Roi de Liège pour s’expliquer. Cela n’alla heureusement pas plus loin. Le nom de la société renvoie au procès de l'adjudant Monnier sur la place de Vincennes en septembre 1816 pour appartenance à la société secrète « Amis de la Patrie » dit de l’ « Épingle noire » et complot contre la Royauté des Bourbon qui revenait au pouvoir, mais c'était encore fragile. Faut-il dire que dès la Restauration, nombre de sociétés secrètes trouvèrent refuge en Belgique, notamment dans les loges.

 

Charles-François Jalabert. Romeo et Juliette, XIXè siècle.

 

Coup de tonnerre dans le ciel paisible de la bien-pensance namuroise en avril 1817

 

La belle Angélique à la splendide chevelure noire et aux yeux de cristal comme un ciel bleu méridional est enlevée ...

Un rapt ignoble … l’archiprêtre monte au créneau et dénonce ces mœurs effroyables (du moins peut-on l'imaginer).

Les parents éplorés s’en vont, espérant récupérer leur fille chérie qui n’avait pas encore atteint ses 18 ans.

 

Antonio Molinari. Le rapt de la belle Hélène. Vers 1695.

 

Ceci est la face officielle du vaudeville.

Le recto est différent.

La belle et les parents sont d’accord, mais il fallait donner le change à cette famille ultra catholique.

La mère rejoint sa fille à Maestricht qui s’était enfuie avec son amoureux, le bel officier-médecin, si courageux, si intelligent, si mystérieux.

 

Cependant il fallait trouver le moyen de les marier convenablement pour que les choses deviennent acceptables pour la famille Buydens, car il ne pouvait être question pour le descendant de Huguenots de renier sa foi.

Depuis des mois, la famille Buydens attendait la dispense de Rome pour que le mariage se fit, mais l’oncle archiprêtre veillait. Il fallait trouver une solution et l’amoureux éperdu qui en avait tant vu, prit le taureau par les cornes (si l’on peut s’exprimer ainsi!). Une vraie conspiration. Mr de Latte, un ami, dont la fille avait épousé un noble suédois protestant, fit monter Angélique dans sa calèche à Namur pour la conduire à Maestricht. Avec le consentement de la belle, il fut convenu qu’elle irai vivre chez un autre ami à Maestricht, Mr Dauby. Entre-temps, petit à petit, le trousseau avait été constitué sur place par l’entremise de Mme Buydens et par les Teste*.

 

*Jean-Baptiste Teste fut un révolutionnaire, réfugié à Liège durant la Restauration où il exerça le métier d’avocat. Il deviendra d’ailleurs bâtonnier de l’ordre des avocats de Liège. Tout comme son fils Charles, également réfugié, il fut actif dans la Charbonnerie. La loge liégeoise « L’Étoile de Chaufontaine » semble avoir été un centre d’activité d’une vente de carbonari. Toujours est-il que Jean-Baptiste Teste, apparemment, en fut membre. De façon certaine, après la fusion de 1822 avec « La Parfaite Intelligence », il sera Vénérable Maître de la loge fusionnée de 1828 à 1830. Salomon-Louis les fréquentait (lui et son épouse également une Teste), d’autant que JB Teste était également un ami et ancien condisciple de l'Université de Jurisprudence à Paris de Goswin de Stassart (1er Grand Maître du Grand Orient de Belgique), où ils firent leurs études. Jean-Baptiste Teste sera plusieurs fois ministre sous Louis-Philippe avant de tomber pour "concussion".

 

Encore fallait-il trouver un prêtre protonotaire apostolique (sorte de notaire du Saint-Siège) qui donna la dispense apostolique indispensable aux Buydens, sans cela pas de mariage. Salomon-Louis la trouva par l’entremise de « Lux » (un pseudo), lequel se déclare « protonotaire apostolique, ayant en vertu d’une bulle de Benoît XIV le droit de consacrer les mariages mixtes dans les villes de la barrière (et à l’époque de l’édiction de la bulle, Maestricht en était une) ». (Benoît XIV : 1675-1758, pape de 1740-1758). Moyennant payement, l’affaire fut rondement menée, la bénédiction « papale » est accordée par ce curieux protonotaire apostolique. Le mariage fut célébré le 23 mai 1817. Mme Buydens offrit le banquet nuptial.

Deux mois plus tard, le hasard fait bien les choses, il reçut une nouvelle affectation de chirurgien attaché au bataillon de milice, même grade (médecin-major) et mêmes appointements. Il déménagea avec sa belle à Namur et vécut en bonne intelligence avec la famille durant 2 ans dans la maison même de son beau-père. Plus tard, lorsqu’il prit sa retraite de l’armée en 1848, il a 65 ans, il partit de Namur pour s’installer à Bruxelles. Il y décède d’ailleurs en 1873.

 

Salomon-Louis Laurillard Fallot. Image geneanet.

 

Salomon-Louis fera une magnifique carrière en Belgique, ses qualités de médecin et de scientifique sont largement reconnues, ses ouvrages appréciés. Il sera membre fondateur et 1er président de l’Académie royale de Médecine en 1841 (président du bureau provisoire) dont il prendra à nouveau la présidence de 1856 à 1860 (au moment des problèmes maçonniques de son beau-frère Charles Buydens). Parfois on le dit précurseur de Claude Bernard. Au-delà de l’aspect flatteur d’une telle comparaison, il est cependant vrai qu’il met l’observation du malade comme principe directeur de l'art médical, bien plus que les théories : « Ne vous laissez pas influencer par ceux qui, quelque distingués qu'ils soient, préconisent dans le traitement de la fièvre typhoïde tel ou tel traitement. Observez par vous-même, jugez et décidez pour chaque cas particulier ».

Officier de la Légion d’Honneur, il sera également commandeur de l’Ordre de Léopold, outre d’être chevalier de l’ordre impérial de la Réunion, ainsi que de l’ordre de Saint-Vladimir de Russie.

Sur le plan familial, le couple, tardivement, aura un fils, Célestin (1837). Son épouse décède en 1858, puis son fils Célestin 10 ans plus tard, sans postérité. Lui-même, perclus de vieillesse décédera à 90 ans.

 

Son frère Charles, qui fit également une belle carrière en Belgique, épousera la sœur d’Angélique, Henriette, dont postérité. Il était également franc-maçon. C’est d’ailleurs la nièce de Salomon-Louis, Elise Laurillard-Fallot, connue comme écrivaine sous le nom de son mari Lagrange, qui réalisa le recueil des écrits de son père et de son oncle sous le titre « Les freres Laurillard-Fallot - Souvenirs de deux officiers du temps de l'Empire », ouvrage que je n’ai pas (encore) pu me procurer et dont le livre «  Souvenirs d’un médecin hollandais sous les Aigles Françaises » est tiré.

 

Série sur la conspiration de "L'Épingle Noire". Image (retraitée et colorié) du début de la série,1982.

 

Bibliographie

 

Académie Royale de Médecine de Belgique. https://www.armb.be/l-academie/palais-des-academies/sculptures/buste-de-salomon-louis-fallot/

 

Biographie nationale publiée par l’Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique. Tome 31, supplément 3, fascicule 1, 1961. https://www.academieroyale.be/academie/documents/FichierPDFBiographieNationaleTome2090.pdf

 

BnF. FM2-542: Whitchurch, La Triple Union. https://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc87367c/ca59717279703501

 

André Dulière. Pierre Darrigade, chirurgien aux armées de la Révolution. Auto-édition, 1972.

 

J. Kuypers. Les Égalitaires en Belgique. Buonarroti et ses sociétés secrètes. Librairie Encyclopédique, Bruxelles, 1960.

 

Édition établie à partir d’Élise Lagrange & Thierry Rouillard : Salomon-Louis Laurillac-Fallot. Souvenirs d’un médecin hollandais sous les Aigles Françaises : 1807 - 1833 -. Éditions La Vouivre, 1997.

 

Laurent Nagy. La conspiration de l’épingle noire. Revue Napoléon n°29, 2016.

 

François Nielsen. Famille Laurillard-Fallot. https://nielsen.sites.oasis.unc.edu/gen/rolhist.html

 

Marie-Rose Thielemans. Goswin, baron de Stassart, 1780-1854. Académie Royale de Belgique, 2008.

 

Lucas Giordano. L'enlèvement d'Hélène. Vers 1780-3. Musée des Beaux-Arts de Caen.

Rédigé par Christophe de Brouwer

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