Louis Delisse, la décénie 1870 et l’agonie du Rite Écossais Primitif de Namur

Publié le 31 Octobre 2024

Table des Matières

Introduction

Louis Delisse

L'époque

Le discours du centenaire de 1870 par Louis Delisse

Faits marquants à Namur et ailleurs

La loge namuroise des années 1870

Épilogue

Références

 

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Introduction

 

Nous sommes en février de l’année 1870. Fait marquant dans la vie de la loge namuroise La Bonne Amitié, le discours fleuve de l’orateur-adjoint, Louis Delisse, lors des festivités du 100e anniversaire de la reconnaissance de la Loge par la Grande Loge d’Écosse. Le discours fit sensation. « La parole est ensuite donnée au fr∴ Orat∴ qui, dans un magnifique morceau d’architecture, expose les origines et le but de la franc maçonnerie et entre dans des considérations brillamment développées sur la franc-maçonnerie en général. » (tracé de la tenue du 12 février 1870.) Des représentants du Suprême Conseil de Belgique étaient présents. Le fr∴ Dresse, un colonel honoraire et ancien aide de camp du Roi, ancien président de la Bonne Amitié, semble être le représentant du Grand et Sublime Chapitre du Rite primitif (il y a une surcharge sur le tracé qui rend la lecture difficile : ‘Suprême Conseil’ semble être surchargé par ‘Sublime Chapitre’) ? Il y avait néanmoins un petit malaise sur la publication de ce discours puisque la loge décida d’une réunion entre les frères Dresse, Charlier et Delisse pour en revoir le très long texte (35 pages !). Il fut décidé, lors de cette réunion, de n’y rien changer.

Alexandre Charlier (avocat à Namur, reçu en 1839, il était Rose-Croix) officiait comme Maître en chaire ce jour-là et Émile Henriette (également avocat à Namur) tenait le crayon.

 

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Acte de naissance. Registre pour la ville de Dinant (Archives de l'État)

 

Louis Delisse

 

François Louis Delisse (Dinant 27/6/1839 – Namur 8/11/1899), fils de Lambert Félix, batelier à Dinant et de Marie Joseph Mercier. Les deux témoins de l’acte de naissance sont un maçon et un voiturier. Par ces simples données, nous comprenons mieux son engagement dans la défense de la classe ouvrière. Il reçut « néanmoins » une éducation soignée puisqu’on le retrouve, lors de son admission à la loge, indiqué comme officier d’artillerie à Namur, à ce moment place forte de l’armée belge. Il était devenu en quelque sorte un bourgeois et sa défense de la classe ouvrière passe par l’accès à la propriété pour celle-ci à travers l’action coopérative et solidaire. De ce point de vue, il est beaucoup plus proche d’un Proudhon* que d’un Marx.

Il se marie avec Marie Lambertine Lepas en 1868, dont postérité.

 

Sa notice nécrologique parue le lendemain de son décès dans le journal L'Ami de l'Ordre, du 9 novembre 1899, est instructive:

"Louis Delisse fonde la Banque populaire de Namur, le 9 janvier 1869. Le 2 juillet 1879, paraît le premier numéro de son journal : Le Coopérateur belge ; le dernier numéro de ce périodique sort des presses le 6 décembre 1889. Il est aussi à l’origine des banques populaires d’Andenne, de Dinant, d’Anvers, de Mons, de Charleroi, etc. Écrivain et poète, il est le fondateur et le premier président du Cercle artistique de Namur. Il fait partie du Comité des habitations ouvrières pour les cantons de Namur et de Fosses. Il est également connu pour ses talents de tribun." [1]

Que celui-ci soit pionnier en la matière dans le Namurois, nul doute et aucune contestation. Néanmoins, la plupart de ses réalisations sociales s'effaceront et/ou seront absorbées face à la montée en puissance des oeuvres socialistes.

 

Il est initié à la loge de Namur le 23 décembre 1867 dans sa 28e année, par Florestan (dit Théodore) Prangey, un ami de jeunesse de Félicien Rops (comme ce dernier, membre des Crocodiles; on le surnommait Théobulle !)[2], qui fit, pour l’occasion, fonction de Vénérable Maître, remplaçant Alphonse Gérard, absent.

Notons que le 1er tour de vote lors de l’examen de sa candidature, du 18 novembre 1867, recueillit 16 votants ; le 2e tour de vote, 13 votants, et le 3e tour de vote : 7 votants. Les résultats sont chaque fois sans tache. (minutes du secrétariat, archives de la loge)

Le faible nombre de votants montre une loge qui va mal, certaines réunions devront d’ailleurs être annulées début des années 1870, faute d’un quorum suffisant. Il y a 10 ans que l’affaire Charles Buydens se terminait et qui fit grand tort au collectif. On comprend dès lors que, à peine arrivé à la maîtrise (le 21 décembre 1869), il soit propulsé à des fonctions importantes pour la loge, les différentes charges cherchant désespérément un occupant.

Orateur-adjoint et orateur de 1869 à 1875.

Délégué au Grand Orient de Belgique de 1872 à 1874.

À la loge, Louis Delisse, qui a abandonné la carrière militaire, est connu comme le gérant-fondateur de la Banque populaire de Namur, une institution typiquement proudhonienne, de même que la Société d’alimentation ouvrière de la ville. 

 

*L’auteur, Pierre-Joseph Proudhon, de l’aphorisme, « la propriété, c’est le vol », mais aussi de « la propriété, c’est la liberté », n’était en fait pas contre la propriété en soi, mais contre celle qui s’approprie et détruit (cette entreprise m’appartient, j’en fais ce que je veux et je peux ainsi, si cela me chante, porter préjudice à ceux qui y travaillent), au contraire de celle qui est partagée et construite (cela m’appartient pour en prendre soin). Le travail est mère de la propriété, affirmait Proudhon, dès lors elle ne peut se réaliser qu’à travers l’égalité. Celui-ci a explicité ses théories dans plusieurs livre, notamment dans « Systèmes des contradictions économiques ». La propriété ne pourra résoudre ses contradictions et dès lors se justifier, que dans ses fins. Il établit dès lors une distinction très forte entre la possession et la propriété qui doit être un instrument de liberté pour chacun.

 

C’est dans cette ligne de pensée qu’il faut comprendre le texte électoral de Louis Delisse, un homme de terrain, lorsqu’il s’est présenté au suffrage (censitaire) de ses concitoyens en 1872 :

« La question ouvrière, si palpitante, si intimement liée au progrès social, si digne enfin de la sympathie de nos législateurs, semble fatalement reléguée au dernier plan, dans toutes les professions de foi qui vous sont adressées. Je crois cependant l’heure venue de prendre en main ce problème, de lui donner une solution pacifique, profitable à tous ; d’associer le gouvernement aux efforts isolés des philanthropes et des économistes.

J’ai consacré plusieurs années de constantes études à rechercher les moyens d’apporter, dans ma sphère modeste, un remède aux périls qui menacent notre pays ; j’ai fondé à Namur, et dans d’autres centres populeux, des institutions fécondes, qui ont produit des résultats encourageants, et qui, j’en ai la certitude, opposeront, dans un prochain avenir, une digue puissante aux projets de ces associations coupables qui inquiètent l’industrie, déshonorent le travail, menacent la propriété, et considèrent comme ennemi le capital, qui est la source de la prospérité des nations.

Mais je suis aussi resté convaincu que nos efforts resteront stériles, tant que la représentation nationale ne possédera pas dans son sein des hommes sérieusement et UNIQUEMENT préoccupés de la solution de ce grand problème, auquel se rattachent aujourd’hui les intérêts les plus directs du peuple, de la bourgeoisie et de la société. »

Signé : Louis Delisse, directeur de la Banque populaire et de la Société d’alimentation ouvrière de Namur.

 

On a compris, c’est un homme engagée dans la société, il le sera aussi dans la loge.

 

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Mineurs de la fosse de Saint-Emmanuel en 1888 (Bois-du-Luc, La Louvière, Belgique). Les enfants qui descendaient dans les mines, étaient appelés les "Galibots". Comme on peut le voir sur l'image et cela correspond grosso modo aux données, environ 1/4 (jusqu'à 1/3)  des engagés sont des enfants de moins de 16 ans. Image tirée de "Bois-du-Luc, 1685-1985", 1985.

 

L’époque

 

Louis Delisse s’inscrit parfaitement dans les courants sociaux de son époque. Il apparaît à un moment particulier de la lutte sociale ouvrière.

Delisse nous a laissé de nombreux discours maçonniques, mais pas seulement, dans lesquels sa pensée transparaît.

Mais quelle est cette époque ?

Pierre-Joseph Proudhon, initié à la loge de Besançon en 1847, vécut en Belgique de 1858 à 1861. En mai de l'année 1862, il sort son ouvrage « La guerre et la paix ». Un peu comme aujourd’hui, il fait le tour des « amis » pour promouvoir son livre. Toujours est-il qu’il vient à la loge de Namur le 1er juillet 1861 avec son ami Madier-Montjau. Bien que ce ne soit pas le but de sa visite, c’est à cette date que Félicien Rops est initié à Namur.[3] Il y aurait par ailleurs prononcé un discours parfaitement dans la ligne adoptée par Louis Delisse par la suite.

La question « ouvrière » est en train de monter. Les conditions de travail sont effroyables, la pauvreté intense, l’hygiène meurtrière. Le travail des enfants est toujours rugissant, à tout âge; ils descendent encore dans les mines.

La mobilité des travailleurs au sein d'un même bassin et entre bassins industriels est importante au XIXe siècle, les contrat sont toujours temporaires (c'est la loi), la sédentarisation dans les villes est cependant en augmentation, petit à petit les ouvriers sont arrachés des campagnes avec la concentration progressive des industries. Une intéressante étude à partir des livrets d'ouvrier de la province de Liège (avant 1914), montre qu'en moyenne, l'ouvrier change 18 fois de lieu de travail au cours de sa carrière, éventuellement dans la même entreprise.[4]

 

Livret d'ouvrier délivré en 1857 à Ben-Ahin (près de Huy sur la Meuse, Belgique), repris de: Jean Neuville,  La condition ouvrière au XIXe siècle; cf référence 23. Le travailleur, lorsqu'il changeait de lieu de travail, devait montrer "patte blanche". Il ne trouvait de nouvel emploi que si le cachet de sortie du précédent était apposé avec la mention "libre" ou "libre d'obligation" ou "libre d'engagement". Cela enfermait véritablement l'ouvrier dans un cercle de servitude: "la preuve tangible de son asservissement" [4].

 

Livret d'une ouvrière de La Bouverie (Hainaut-Belgique), engagée à 12 ans en 1873 à la Société des Couteaux. Sur 13 ans, on trouve 19 engagements. (tiré de SAICOM asbl: De Bruyne et Vanbersy, Le livret ouvrier, véritable carte d'identité sociale de l'ouvrier mineur, 2014.)

 

  En 1880, des enfants de 6 ans ou moins descendaient encore dans les mines belges.[6] Mais c'était plutôt l'exception. En général les enfants y descendaient vers 12 ans, après leur Confirmation religieuse, véritable rite de passage vers l'âge où ils pouvaient suivre leur père mineur dans la fosse. La proportion des enfants dans les mines jusqu'à la première guerre mondiale est importante, environ 25 à 33% ont moins de 16 ans. L'étude de Leboutte montre que la majorité des livrets d'ouvriers mineurs débutait alors qu'ils étaient encore enfants, l'âge modal étant précisément 12 ans.[4]

 

Je reprends ici quelques éléments de mon livre sur l’évolution de la santé au travail, pour bien comprendre le contexte sur lequel s’attaque avec courage et pertinence un Louis Delisse et beaucoup d’autres à cette époque.[5]

 

« Le rapport propose de n'admettre plus les enfants dans les fosses qu'après l'âge de 14 ans. Je ne suis nullement de cet avis. J'ai dit, en commençant, que le travail est une fonction nécessaire à l'homme, à l'entretien de sa santé et de sa vie, j'ajouterai qu'il faut habituer l'enfant de bonne heure au travail. Il faut développer chez l'enfant tout à la fois les organes, les membres et le cerveau, le coeur, le corps et l'esprit. ... »[7]

Ce qui préoccupe surtout, ce n’est pas tant la misère ou la maladie engendrée par le travail, mais bien la « dégénérescence » de la classe ouvrière qui pourrait mettre en péril la productivité et les moyens de la prévenir. Cette idée de dégénérescence de la classe ouvrière va traverser le siècle et trouver son point d'orgue au début de la deuxième guerre mondiale.

 

Encore aujourd'hui, le travail des enfants reste un problème majeur et douloureux. Image UNICEF.

 

Les solutions ? Elles reflètent les idées hygiénistes de cette époque. Séparation des sexes, lutte contre la malpropreté, limitation du travail des enfants pour les soustraire à l’influence pernicieuse de leurs aînés, accusés d’être la cause de la transmission de cette dégénérescence, lutte contre l’ivrognerie, etc. C’est l’époque du paternalisme socio-moral et de la charité publique.

 

Les mutations sociales que connaît la société depuis la révolution française sous la poussée de l'industrialisation sont de très grandes ampleurs et modifient complètement les relations à l'intérieur des familles, des groupes de solidarité, pour tout dire, des relations sociales. La taille des entreprises s'accroît, des fusions s'amorcent, les besoins d'une organisation plus scientifique du travail apparaissent de plus en plus pressantes, ce sera le taylorisme.[8]

Dans la préface de sa première édition [9], Emile Durkheim posait la question suivante, et elle est pertinente pour notre propos : « Comment se fait-il que tout en devenant plus autonome, l'individu dépende plus étroitement de la société ? » La réponse qu'il propose se trouve dans l'extrême division du travail atteint à la fin du XIXème siècle, époque où l'on observe des individus devenus fortement dépendants les uns des autres. Cette nouvelle interdépendance va déplacer les solidarités.

Les solidarités familiales et de terroir -le village- (la solidarité mécanique selon Durkheim) vont s'affaiblir pour être remplacées par une solidarité de classe sociale. Un individu, placé dans une niche professionnelle très étroite, même s'il se sait participer à un dessein plus vaste, n'est plus autosuffisant, il est devenu interdépendant (la solidarité organique selon Durkheim). De là vont naître les ententes de travailleurs, berceau des syndicats. De plus, la sédentarisation des travailleurs va prendre le rang de statut industriel et social sur lequel un poids moral décisif sera placé. Des catégorisations basées sur le revenu généré par le travail seront proposées avec une ligne de la pauvreté et de l'extrême pauvreté (« the very poor those whose means are insufficient for this [a decent independent live] according to the usual standard of live in this country »).[10] Les travailleurs très pauvres sont en partie des travailleurs nomades, vagabonds ou délinquants (« occasionnel labourers, loafers and semi-criminals »). Seuls les travailleurs « sans emploi involontairement », ayant en outre acquis un statut sédentaire (un domicile fixe !), pourront profiter des premiers balbutiements de sécurité sociale mise en place (le chômage est inventé à cette époque et donnera droit, le cas échéant, à de maigres indemnités). Chômage involontaire, indemnités de chômage, contrats de travail à longue durée sont contraires à la doctrine économique de l'époque.[11] Il y a donc une dissociation, une sorte de brèche entre le prescrit économique où les théories d'Adam Smith sont centrales (société où les ouvriers sont demandeurs d'emploi) et le socio-économique où les avancées nouvelles symbolisées par W. Beveridge deviennent prépondérantes (une société où ce sont les entreprises qui offrent des emplois).

Au début du XXème siècle, la durée moyenne de vie d’un mineur était toujours d’environ 25 ans !

 

Couillet-Charleroi (Belgique). Coulée de fonte. Vers 1900. Souvenir: jeune médecin, un de mes premiers emplois en entreprise fut dans la sidérurgie wallonne. Je garde parfaitement l'image de cette petite étendue de sable que les ouvriers creusaient pour permettre l'écoulement de la fonte au sortir du haut-fourneau. Ils portaient tous des sabots de bois, résistant à la chaleur et aux projections éventuelles à raz du sol , qu'ils pouvaient d'un mouvement de pied enlever si contact malencontreux avec la fonte en fusion. Exactement comme l'image le montre; rien n'avait changé 80 ans plus tard.

 

L’apparition locale d’associations d’entre-aide, tel que les coopératives de toutes natures (alimentaire, boulangerie, pharmacie, etc.), de sociétés financières, comme les banques populaires, de lutte contre l’analphabétisme quasi général chez les ouvriers de cette époque, vont sortir progressivement ceux-ci de leur hébétude, leur donner petit-à-petit des moyens de casser le cercle vicieux dans lequel ils étaient soumis, enfermés « à double tour ».

Ce sont ces embryons, lesquels vont s’agrandir, fusionner, qui sont les précurseurs des syndicats, mutuelles, banques ouvrières, coopératives de niveau national et partis politique (parti ouvrier : 1885 ; mouvement ouvrier chrétien 1891), qui lors des élections de, non plus censitaire, mais capacitaires (scrutin universel tempéré : vote plural), vont lui permettre d’élire ses premiers représentants parlementaires en Belgique en 1894. Cette modification des modalités de vote fait suite aux grandes grèves, sanglantes, de 1886 qui ont réellement ébranlé la structure politique du pays.

La première Internationale ouvrière s’étend de 1866 (Proudhon décède en janvier 1865) à 1876. De nombreux belges y furent actifs (De Paepe, Hins, Brismée, Denis, De Greef, Steens, etc.), car n’oublions pas que la Belgique était le pays le plus industrialisé de l'Europe continentale à cette époque et naturellement les mouvement sociaux y furent importants. Cesaer De Paepe, un médecin, qui décède de tuberculose en 1890, en est le membre le plus actif. Au sein de cette Internationale, la lutte entre les marxistes et les proudhoniens est intense et éclaire parfaitement le texte du tract électoral repris ci-dessus.

 

Cesaer De Paepe (1841-1890)

 

Quelques extrait du livre que j’ai publié avec mon collègue Raphael Lagasse pour mieux situer le contexte et les enjeux : [12]

 

L'action de Proudhon en Belgique doit être considérée comme celle d'une boîte à outils, dans laquelle les jeunes de son époque ont pu puiser largement. Ceux-ci vont s'approprier ce qui leur semblait nécessaire. Une fois que les acquis furent leurs, d'une certaine manière, ils n'eurent plus besoin de Proudhon. Au tournant du siècle, on n'en parlait pratiquement plus, d'autant que les actions violentes des anarchistes agissaient alors comme un repoussoir. Cependant son influence fut d'autant plus décisive en Belgique, que les extrêmes, qui ont pu se développer ailleurs (le syndicalisme révolutionnaire et le « maurassisme »), n'eurent quasi pas prise chez nous. De plus, grâce à la synthèse réalisée entre Marx et Proudhon par César De Paepe et Emile Vandervelde, chefs de file socialistes, le communisme Marxiste aura peu de succès en Belgique, de même que le Bakounisme qui n'y possédait pas de réseau important. Dès lors, le terreau était manifestement favorable pour les idées de Proudhon, malgré son décès précoce à 56 ans.

 

Dans le livre sur le « Socialisme en Belgique », Jules Destrée et Emile Vandervelde montrent les progrès foudroyants des sociétés d'entraide (mutuelles), des coopératives (pharmacies, boulangeries, boucheries, meubles, etc.), des « associations professionnelles d'artisans et d'ouvriers » (futurs syndicats), des banques populaires, etc. [13][14] Notons que ce sont surtout des coopératives de consommation qui furent mises en place alors que le « Proudhonisme » se focalisait plutôt, mais pas exclusivement, sur des coopératives de production et de crédit.

Ils ajoutent : « En revanche, il y eut dans notre pays une lutte fort vive, bien que généralement courtoise, entre les éléments ouvriers, cantonnés sur le terrain de la lutte des classes, résolument acquis au collectivisme, et les rédacteurs de la Liberté, Victor Arnould, Hector Denis, G. Degreef, qui s'étaient prononcés contre les doctrines collectivistes et partageaient les théories de Proudhon sur la propriété. Fervents adeptes de la philosophie positive, ils affirmaient, en outre, que le socialisme n'est pas seulement une question d'estomac, qu'il est encore, et surtout, une question morale et qu'il doit disputer à l'Église, incarnation du conservatisme, le domaine des esprits et des cœurs. »

 

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Le discours du centenaire de 1870 par Louis Delisse

 

1. Le loge La Bonne Amitié à ce moment:

Une profonde mutation sociologique de la loge de Namur La Bonne Amitié va probablement la sauver. Antérieurement composée principalement de membres de la bourgeoisie fortunée et petite noblesse, catholique bien qu’anticléricale, auxquels on associe sans doute le rite primitif en 33 grades, petit à petit la porte s’ouvre pour la bourgeoisie de la classe moyenne, une bourgeoise beaucoup plus radicalisée, anti-catholique et souvent athée. En initiant des personnalités telles que Jean De France, Louis Delisse, ou le « Robespierre namurois », Lucien Namèche (déjà un ancien, car initié en 1844 à 21 ans), cette mutation va s’accélérer. Dès la fin des années 1870, le nombre des membres est enfin en forte progression après presque deux décades de semi-marasme malgré le dynamisme de certains de ses membres.

 

Lucien Namèche par Félicien Rops (Musée Rops à Namur). Conseiller communal, il s'était beaucoup investi dans les écoles et notamment l'Athénée de Namur pour en éloigner la mainmise de l’évêché.[19] À son décès un jeudi, le 22 janvier 1874, Louis Delisse prononça l'esquisse funèbre, dont une plaquette a été tirée. Elle se termine de façon assez étonnante: "Frère Lucien Namèche, tu es un caractère!".

 

Pour illustrer ces thématiques qui agitaient les contemporains, observons les réalisations sociales de cette époque de la loge « La Bonne Amitié » de Namur : « Il faut attendre 1861 pour voir la loge sortir du cadre traditionnel des manifestations charitables, créer, financer ou encourager ses propres œuvres. »[15] L'idée d'organiser des « Cours du soir pour les ouvriers » ainsi qu'une « classe primaire pour adulte » est lancée un bon mois avant la venue de Proudhon, et la réalisation prendra forme en fin d'année 1863 pour la première et en 1872 pour la seconde ; cette « École industrielle » existe toujours. Le vote et l'octroi d'un premier subside pour une « Bibliothèque populaire » sont réalisés en 1862, suivis régulièrement d'autres subsides. En 1865, ce sont les « Conférences populaires du dimanche » qui débutent ; il y en aura 230. Cette année-là également, la loge envisage de créer une caisse de secours pour les ouvriers victimes d'accident. Une crèche pour enfants [16], couplée à une école gardienne, sous l'impulsion du frère Jean De France, dont les principes sont arrêtés en 1865 et les bases jetées en 1869 : la « Crèche de Namur » existe également toujours. Cette même année, nous observons l'organisation d'une « Banque populaire », ici sous l'impulsion du frère Louis Delisse, suivie, toujours avec Louis Delisse, d'une « Société coopérative d'alimentation économique. », etc.[17][18]

 

Dans les questions scolaires, trois membres de la loge s'investirent pour empêcher l'application de la convention d'Anvers de 1854 qui donnait une mainmise à l'évêché dans la nomination des professeurs et le choix des manuels pour les établissements de l'enseignement. Il s'agissait de Lucien Namèche, Alphonse Gerard et Gabriel Thémon, membres du bureau administratif de l'Athénée de Namur. Le combat qu'ils menèrent au sein de cette vénérable institution namuroise qui plonge ses racines dans l'ancien régime, fut non seulement couronné de succès, mais exemplatif pour la franc-maçonnerie de l'époque puisque Lucien Namèche devint membre d'honneur de plusieurs loges.[19] Il reçut même la médaille d'honneur du Grand Orient de Belgique, tout comme d'ailleurs son frère en loge Jean De France (major d'artillerie) pour son action vigoureuse dans la création de la crèche de Namur qui ouvrit ses portes le 22 décembre 1869, dont les buts visaient à la fois une amélioration de l'hygiène des très petits, mais aussi l'éducation des mères. Dans ses suites, très logiquement, une école gardienne fut créée le 9 décembre 1873.[20]

 

La Crèche de Namur en 1914-18. René Dejollier [20]

 

2. Le discours:

Le long discours de Louis Delisse, homme engagé et actif à la cause ouvrière, à l’occasion de la fête pour le centième anniversaire de la reconnaissance de la loge par la Grande Loge d’Écosse en février 1770, fut prononcé en tant qu’orateur de la loge. Celui-ci fut imprimé : 35 pages, outre la page d’en-tête. Il est daté du « 12ej:. du 12e m:. 5869 », soit le 12 février 1870. Il se place résolument dans cette effervescence sociale, au sein d’une loge progressivement désertée par ses (anciens) membres.

Fernand Clement en regrettait certains passages [21], notamment celui-ci : « Mais si les rites du catholicisme sont incorporés dans sa morale, et si celle-ci est inséparable de ceux-là, il n’en est pas de même en maçonnerie. Notre rituel, à nous, n’est qu’un formalisme bizarre qui obscurcit la vérité sous des symboles et dont tous les hommes de bons sens désirent la suppression. Nous ne pourrions qu’y gagner, car ce n’est que par ce point faible de notre armure que nos ennemis nous ont proscrits ou ridiculisés ».[22]

Delisse ajoutait un peu plus loin : « J’ajouterais , mes FF, que c’est, en grande partie, aux différents rites, que l’on doit les divisions profondes qui ont agité et agitent encore la franc-maçonnerie, sans profit pour le progrès. ». Ensuite, il réalise une charge contre le rite écossais primitif en reprenant textuellement celles de Ragon et de Clavel.

Était-ce une demande de suppression d’un rite qui, depuis 5 ans, semblait moribond. Pas nécessairement, Louis Delisse, un jeune maçon (il est alors âgé de 31 ans et n’a que 3 ans d’ancienneté), était un homme qui avait décidé de consacrer sa vie à soulager celle des autres, à travers une banque populaire et d’autres organismes coopératifs, dans une époque de positivisme. C’était un digne disciple de Proudhon ! Il avait élaboré son discours fleuve avec de très longues citations, notamment pour appuyer son combat contre le catholicisme et ses œuvres. C’était un homme d’action, pas un homme qui maniait les symboles qu’il connaissait sans doute encore mal, d’ailleurs absent du discours, ou qui s’intéressait à l’histoire qu’il n’appréhendait manifestement pas ou très peu, évacuée en une page (!). Non, il met en exergue les réalisations sociales de la loge comme étant la seule voie à la régénération de la maçonnerie.

 

 

Il termine son discours ainsi :

« Qu’on me pardonne ma brutale franchise ! Je suis maçon jusqu’à la mort, et, avant tout, j’aime mes FF ; il est de mon devoir de leur dire, sans détour, ce que je crois la vérité : la maçonnerie a besoin d’une prompte régénération dans le sens de la solution pratique du problème social. Il faut que tous les FF s’unissent dans ce but, la Coopération ; que les villes se peuplent d’institutions libres d’éducation et d’instruction pour l’homme et pour la femme, de cours publics, de banques populaires, de sociétés coopératives … L’avenir social menace, et c’est par ces moyens puissants et pacifiques que l’on évitera les plus grandes catastrophes, que l’on dissoudra lentement et sûrement ce roc menaçant de la démagogie, qui pourrait nous écraser plus tard. Que ceux qui n’envisagent point ainsi leur devoir se retirent ; ils n’ont rien à faire dans la maçonnerie et la maçonnerie n’a que faire d’eux ; les ouvriers de l’édifice sont assez puissants pour se passer du nombre, surtout si une partie de ce nombre s’endort sous les colonnes et laisse ses frères s’exténuer aux heures de travail, pour venir réclamer après sa part de salaire des autres. N’ayez pour but que la démocratie, pour dogme que la fidélité, pour grade que votre dignité, pour emblème que le niveau et la branche d’olivier. Voilà vos devoirs. Les religions se dissolvent dans le cœur humain parce que leur vaine formule : Tous les hommes sont égaux, n’est plus qu’une théorie qui ne peut suffire aux besoins de l’humanité souffrante. Il faut que la maçonnerie nouvelle ajoute quelque chose à ce lieu commun ; il faut qu’elle proclame et surtout fasse triompher par la science cette vérité impérieuse : Les hommes sont égaux et solidaires. »

 

Le terme solidaire qui termine le discours est important. Il est utilisé à l’époque comme un mot d’ordre des mouvements sociaux progressistes, chrétiens-ouvriers ou socialistes, comme un leitmotiv, une revendication.

 

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La petite ouvrière. Par Joan Planella i Rodríguez,  Musée d'histoire de Catalogne, 1889.

 

Faits marquants à Namur et ailleurs

 

Notons quelques dates marquantes qui expliquent l’époque et les positions de Louis Delisse. Le libéral Walthère Frere-Orban (il avait été initié jeune, en 1830, à la loge liégeoise la Parfaite Intelligence et l’Étoile réunies) était un libéral doctrinaire ; à l’époque, le libéralisme comportait deux courants : les doctrinaires et les progressistes. Il était alors premier ministre (1868-70) et refusa toute modification significative du système électoral censitaire. La colère monta et les premières émeutes éclatèrent. Lors des élections communales de décembre 1869, les libéraux progressistes (menés par Paul Janson) et les catholiques ‘constitutionnels’ (qui n’étaient pas encore organisés en parti, mais s’opposaient aux ultramontains), s’unissant pour obtenir ce suffrage universel, réussirent à renverser un grand nombre de majorités libérales doctrinaires locales. La bataille pour le suffrage universel était lancée. Les esprits entraient en effervescence. De plus la guerre franco-prussienne menaçait et le Roi poussait le gouvernement à des dépenses militaires toujours plus importantes, jugées extravagantes par l’opposition (rien de nouveau !). La loge se situait plutôt du côté des pacifistes : « notre véritable force réside dans la sagesse du gouvernement et nos institutions démocratiques » (tracé de la tenue du 6 janvier 1868). La question sociale prenait une dimension de plus en plus pressante.

 

Et nous en sommes là lors des cérémonies du centenaire de la reconnaissance de la loge par la Grande Loge d’Écosse, qui prennent place le 12 février 1870.

 

Mais les choses s’accélèrent. Au mois de juin de la même année, élection générale, les élus catholiques devinrent majoritaires. Douze jours plus tard, la guerre éclatait entre la Prusse et la France, la Belgique fut épargnée. Un nouveau gouvernement était nommé par le Roi, il s’agissait du gouvernement catholique d’Anethan, qui dura peu de temps, du 18 juin 1870 au 1er décembre 1871. Ce gouvernement sera suivi par un autre gouvernement catholique, Malou, du 7 décembre 1871 à l’année 1878. Puis les libéraux de Frere-Orban reviendra aux affaires jusqu’à la défaite historique de ceux-ci face aux catholiques et la montée du mouvement socialiste en 1884. En effet, le problème du suffrage universel n’était toujours pas réglé et l’exaspération rendait le pays instable. Une nouvelle époque commençait, des gouvernements catholiques stables se succéderont jusqu’à l’orée de la première guerre mondiale.[23]

 

Durant cette période, le mouvement catholique va se structurer en essayant progressivement de mettre l’ultramontanisme sur le côté, mais non sans déboires, les coups de boutoirs de ses tenants lui rappelaient douloureusement son existence. En 1863, les premiers Cercles catholiques naquirent, dont le but était de créer un mouvement catholique et non pas seulement un parti. Coup dur pour les mouvements associatifs catholiques, l’encyclique Quanta Cura, suivie du Syllabus de Pie IX, en 1864 qui voulut ré-imposer une doctrine ultramontaine. En 1867, on voit la constitution d’une fédération des cercles ouvriers catholiques belges, puis en 1868, ce sera l’arrivée de la fédération des cercles catholiques, plus bourgeoise, et qui se fera progressivement manger par l’ultramontanisme. Ces fédérations se réuniront plus tard dans la « Fédération des associations et des cercles catholiques et des associations ouvrières », machine puissante qui préfigure en partie le futur Mouvement Ouvrier Chrétien (né en 1891).

 

En 1872, le Grand Orient de Belgique décida l’abandon des ‘symboles’, c’est-à-dire la fin de l'obligation de l’invocation au Grand Architecte de l’Univers et de l'utilisation de la Bible (ce n'était pas interdit, mais dans la réalité toutes les loges abandonnèrent ces "symboles", ce n'est qu'au XXe siècle que certaines les reprirent). Louis Delisse était un représentant typique de son époque.

 

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La grève. Musée Félicien Rops - Namur

 

Autre version, publié dans le livre de C. Lemonier, Félicien Rops, 1908.

 

La loge namuroise des années 1870

 

La Loge La Bonne Amitié connut, entre 1870 et 1874, un passage à vide avec une désertion de ses membres qui s’accentuait. À la charnière des années 1871-2, quelques tenues durent d’ailleurs être supprimées faute de combattants.[24] La mise en sommeil fut même envisagée, mais repoussée et les membres restant firent l’effort de revenir et de présenter de nouvelles recrues. Ensuite, avec cette modification dans la nature même de l’anti-cléricalisme portée par les membres restants, qui n’était plus seulement une sorte d’anti-ultramontanisme vigoureux, mais de l’anti-catholicisme teinté d’agnosticisme et même d’athéisme, le nombre de ses membres ré-augmenta solidement. La mutation sociologique était réalisée.

La loge, connut-elle durant ces quelques années charnières, un phénomène identique qui avait assombri les colonnes de la loge de Huy, les Amis de la Parfaite Intelligence, en 1870 ? En effet, des disputes entre libéraux doctrinaires et progressistes, notamment l’alliance de ces derniers avec le parti catholique aux élections, éclatèrent au sein de cette loge fort partagée, avec des mises en accusation. Cela aboutit à la démission de deux frères, Paul-Émile Brixhe, directeur de l’établissement métallurgique de Corphalie près de Huy et Charles Thoumsin, employé-chef à ce même établissement, les fers de lance du combat contre toute alliance avec les catholiques, finalement désavoués par une large majorité de leur loge. Ils s’affilièrent à la Bonne Amitié en 1872.[25] Nous avons ici aussi une autre indication de l’orientation « libérale » assez radicale de la loge namuroise. Notons que Paul-Émile Brixhe devint vénérable maître de la loge namuroise de 1879 à 1881 (en pleine période de "renaissance" de la loge) et Charles Thoumsin, orateur-adjoint en 1873-4 (lorsque Delisse était orateur), puis il partira à La Louvière.

 

Paris, 1er mai au "Père-Lachaise", 2014. (Cet étendard est la reproduction fidèle de celui, ancien, qui se trouve dans les collections de la loge namuroise.) Photo prise par moi-même: on la trouve reprise ailleurs, soit avec ma permission, soit sans celle-ci.

 

Nous en sommes là lors du rapport moral du frère Louis Delisse présenté devant la loge en 1874. Ce rapport résume fort bien la perception des libéraux progressistes et francs-maçons de la situation politique. Les « libéraux et francs-maçons » d’un nouveau type commençaient à remplir les travées de la Loge.

 

Louis Delisse apparaît à la fois comme un libéral progressiste dans son approche sociale et démocratique, et doctrinaire par son aspect radical. C’est à l’image de beaucoup d’autres libéraux de son époque. Il avait été initié à la Bonne Amitié en 1867 à l’âge de 28 ans, il était alors officier d’artillerie. Il en sera l’orateur-adjoint, puis orateur, de 1869 à 1875. Il quitta le métier des armes assez rapidement pour fonder une « banque populaire », encore une œuvre qui trouve dans la Loge son origine (on en trouve la décision dans les tracés), dont il resta directeur jusqu’à son décès en 1899. « Je ne puis m’étendre suffisamment pour retracer la vie utile et féconde du F Delisse, propagateur de sociétés coopératives, fondateur du cercle artistique et littéraire, conférencier de séances populaires, journaliste, littérateur, économiste ».[26]

Il nous a laissé un certain nombre d’écrits qui furent imprimés. Ici quelques extraits de son discours lors du rapport moral présenté à la loge le 22 mars 1875, qui rencontrent bien l’ambiance de l’époque : « Notre pays enfin, abaissé, lui, le seul en Europe, sous la domination du parti clérical, qui, par mille détours trompeurs, s’est emparé il y a cinq ans du pouvoir, et a réussi à s’y maintenir, étonné de son succès, tremblant devant l’opinion libérale qu’il n’ose combattre, parce qu’il sait qu’il lutterait contre le pays, insulté et presque désavoué par les siens qui lui reprochent sa mollesse, et cherchant, par tous les moyens possibles, à enrégimenter les masses sous son drapeau impopulaire : fonctions publiques peuplées de créatures du clergé ; fondation de cercles ; d’association de toute nature pour la bourgeoisie et pour la classe ouvrière ; sermons et conférences ; exploitation des miracles ; organisation des armées de pèlerins ; contributions de toutes espèces, frappées au profit d’œuvres ténébreuses ; immixtion du prêtre dans la famille, dans l’industrie, dans le commerce ; corruption par l’argent et par mille autres moyens .. Jamais le cléricalisme militant n’a déployé pareille intelligence, pareille ténacité, pareille audace, pour enserrer dans son réseau d’oppression et de fanatisme tous les sentiments libéraux qui vibrent encore au cœur de la patrie.

La Maç, avant-garde du libéralisme, entouré de tant d’efforts surhumains qui la combattent, peu encouragée par l’indifférence publique, desservie par le discrédit qu’ont su jeter sur elle ses adversaires, désertée par bon nombre dès l’avènement du cléricalisme, épuisée par la lassitude des partis vaincus, la Maç subit, dans cette époque de transition, comme un temps d’arrêt auquel notre At n’aurait pas résisté sans l’attitude énergique de quelques FF qui jurèrent, il y a peu de temps, de maintenir ses Col et qui ont tenu parole, car aujourd’hui, grâce à leur courageux exemple, un sang nouveau coule dans nos veines ; une nouvelle génération est venue nous apporter le contingent précieux de son intelligence, de son dévouement, de sa fidélité maçonnique ».[27]

 

Et le frère Louis Delisse de faire les comptes : la loge comprend 47 membres effectifs, dont une majorité hors Namur. Elle a réalisé, au cours de l’année écoulée, 30 réunions maçonniques, durant lesquelles elle a procédé à la révision complète de son règlement séculaire « établi aujourd’hui d’une façon simple, moins cérémonieuse et, partant, plus démocratique », pour laquelle de nombreuses réunions furent nécessaires. Il s’agit certainement du nouveau règlement promulgué en 1877.

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Chemin de fer belge au XIXe siècle

 

Épilogue

 

L’abandon du Rite primitif, était-ce le prix à payer pour que la loge puisse continuer à vivre ? Il était minuit moins une !

 

Le cahier des tracés du secrétaire de la loge, pour les années 1864-1871 (les premières pages ont été arrachées lors de la dévastation du temple durant la dernière guerre) montre cette dernière formulation :

« Tenue du 2è j 9è m 5869. Sous les auspices du Gr Or d'Edimbourg et de Belgique, à l'or de Namur, le 2è j 9 m 5869, de la Vr Lum / Style prof le 2 novembre 1869 / la Loge de la Bonne Amitié, mère Loge du rit prim écoss en Belgique, régulièrement convoquée, et fraternellement assemblée ... »

 

C’est la dernière fois qu’on rencontre les termes « Rite primitif » dans les tracés qui nous sont parvenus.

 

Le Rite Écossais Primitif, dit de Namur, s'éteignit officiellement le 4 juin 1877.

L’art 222 du nouveau règlement voté ce jour-là par l'atelier dispose : « L'ancien Règl , fait en ten du 6èm jour 1er m de l'an de la Vr Lum 5809, est abrogé ». Et en son article 1, il est écrit « Elle professe le Rite bleu, dit philosophique ou moderne. »

 

Une nouvelle époque s’ouvrait. Comme un miroir des périls et réussites de la loge namuroise, l'unique loge « L’avenir et l’Industrie » de Charleroi (ville qui, anciennement, faisait partie du comté de Namur), apparemment percluse de dettes pour avoir été trop généreuse dans les secours apportés aux victimes des guerres franco-prussiennes et sans doute par manque d'effectifs, en tout état de cause dut fermer ses portes en juin 1873. L'année précédente, en 1872, la réforme du Grand Orient de Belgique était arrivé à maturité, avec notamment l’abandon de l’obligation de l’invocation du GAdlU et l’affirmation du Libre Examen (liberté de conscience).[28] Cinq années plus tard, lors de l’année qui suivit l’abandon définitif du Rite Primitif, en fin de l’année 1878,  la franc-maçonnerie revenait à Charleroi avec la création de la loge « La Charité » qui demandait au Grand Orient son inscription au tableau de l’ordre. La Bonne Amitié y apporta un vigoureux soutien.

Autre signe de cette mutation, c'est le désordre de ses archives qui mena à la perte, fin du siècle, de sa place première au tableau de l'Ordre.

 

La mutation de la Loge namuroise était complète, et, à nouveau en phase avec son environnement maçonnique, elle s'inscrivit naturellement dans la période politique du Grand Orient de Belgique de cette époque : « Depuis nombre d’années, la lutte politique absorbe presque toute l’activité de notre atelier ». Rapport de la Loge en 1882 au GOB.[29] Mais, évoluant ainsi, elle perdit dans le même temps des caractéristiques qui faisaient d'elle une loge à part et par certains aspects exceptionnelle.

 

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Batelier avec ses chevaux en attente à l'écluse d'Auvelais sur la Sambre (province de Namur-Belgique)

 

Références

 

  1. Philippe Gems, avec la collaboration de Jacques Vandenbroucke. De vie à trépas. Province de Namur : Répertoire alphabétique des avis nécrologiques parus dans L’Ami de l’Ordre (1839-1900), L’Opinion libérale (1876-1895) et L’Organe de Namur (1862-1876). Tome 1 : Lettres A-H. 2022/1.

  2. Collectif. Rops-De Coster, une jeunesse à l’Université Libre de Bruxelles. Cahiers du Gram, Université libre de Bruxelles, 1996.

  3. Christophe de Brouwer et Raphael Lagasse. Pierre-Joseph Proudhon et l’Université Libre de Bruxelles, un double anniversaire. Éditions de l’UAE, 2013. Le brouillon du discours de PJ Proudhon aux Franc-Maçons de Namur y est repris.

  4. René Leboutte. Le livret d'ouvrier dans la province de Liège. Une source méconnue en histoire sociale. Présentation et premiers résultats d'exploitation. Édition du Musée de la Vie Wallonne, 1988.

  5. Christophe de Brouwer. Le problème de la santé au travail. Protection au travail ou nouvel eugénisme ? L’Harmattan, Paris, 2008.

  6. Paul Bairoch. Victoires et déboires : histoire économique et sociale du monde du XVIème siècle à nos jours. Tome 1. Ed. Gallimard (Folio-Histoire), 1997, pp 368-71.

  7. Intervention du Dr Boëns lors de la « Discussion du rapport sur l'enquête faite au nom de l'Académie royale de médecine sur l'emploi des femmes dans les travaux souterrains des mines ». Librairie Henri Manceaux, 1870, pp 58-9.

  8. Frederick W Taylor (1856-1915) travaillera toute sa carrière dans la même entreprise, la Bethléhem Steel Cie, sauf une infidélité de 3 ans. Il sera le maître à penser de l'organisation scientifique du travail, à travers la décomposition extrême des phases du travail en gestes simples et la recherche des moyens les plus adaptés à la production (adaptations du rythme du travail -chronométrage-, des gestes et des postes). L'amélioration de la production devait aller de pair, pour lui, avec une amélioration du salaire. Son livre le plus connu est « The principles of scientific managment » de 1911. Il ne verra pas le triomphe de ses méthodes, car les travailleurs américains (leurs syndicats) retardèrent comme ils le purent leur application, accusant Taylor de les transformer en machines. Ils n'avaient pas tout à fait tort, car pour Taylor, les ouvriers n'ont pas à penser, on pense pour eux, ils doivent uniquement exécuter les gestes prescrits au rythme imposé.

  9. Emile Durkheim. De la division du travail social. 1893. In: réédition Quadrige/PUF, 2007.

  10. Charles Booth's London. A portrait of the poor at the turn of the century drawn from his live and labour of the people in London. Penguin books, 1969, pp 54-55 : « Les très pauvres sont ceux dont les revenus sont insuffisants pour mener une vie indépendante décente selon les standards de vie de la région où ils vivent. »

  11. Pour les économistes de l'époque, il ne pouvait y avoir de « chômage involontaire », mais seulement du chômage volontaire ou conjoncturel (de friction). Le niveau d'emploi est guidé uniquement pour eux par l'offre et la demande : l'utilité d'avoir un emploi sur base du salaire proposé et sa désutilité lorsque le salaire est considéré trop bas par le travailleur pour être utile. Le niveau de salaire est donc à l'équilibre de ces deux grandeurs (la production marginale du travailleur). Dès lors le chômage ne peut être involontaire et indemnisable, et les contrats de travail ne peuvent être à durée indéterminée, puisque l'un et l'autre ne permettent plus de faire jouer normalement l'offre et la demande.

  12. Christophe de Brouwet et Raphael Lagasse. Pierre-Joseph Proudhon et l’Université Libre de Bruxelles, un double anniversaire. Éditions de l’UAE, 2013.

  13. Destrée J, Vandervelde E. Socialisme en Belgique. Ed. Giard et Brière, Paris. 1898.

  14. Les mouvements syndicaux, coopératifs, de mutuelles et d'assurances sociales en Belgique durant la période 1886-1914 ont été étudiés notamment par BS Chlepner : « 100 ans d'histoire sociale en Belgique. » Ed. De l'Université libre de Bruxelles (Institut de Sociologie Solvay). 1956, pp 128-139.

  15. Lothe J. Paupérisme et bienfaisance à Namur au XIXème siècle 1815-1914. Ed. Crédit Communal de Belgique.1978, pp 279.

  16. Les premières crèches en Belgique furent l'oeuvre principalement de fouriéristes dès 1847, notamment à Verviers et à Saint-Josse-ten-Noode. Voir Bartier J. Fourier en Belgique, édité et présenté par F Sartorius, Éditions de la Bibliothèque de l'ULB et Du Lerot, 2005, pp 118-20.

  17. Lothe J. Déjà cit., pp 277-300.

  18. Fernand Clement. Contribution à l’Histoire de la R:. L:. « La Bonne Amitié » à l’Orient de Namur. Bulletin du GOB, 1924, pp 265-8.

  19. André Miroir. Libéralisme, franc-maçonnerie et conflit scolaire. Le retrait de la convention d'Anvers à l'Athénée de Namur. In Libre pensée et pensée libre. Ed. Université de Bruxelles. 1996, pp 67-86.

  20. René Dejollier. 1865-1925, Namur ... Revue. Photos inédites. Éditions Wesmael-Charlier, 1985, p 23.

  21. Fernand Clement. Déjà cit., p 273-4.

  22. Un exemplaire de ce discours se trouve dans les archives de la loge « Les Amis de la Parfaite Intelligence » de Huy. Je remercie ici A. D. de m’en avoir transmis une copie.

  23.  Jean Neuville. Histoire du mouvement ouvrier en Belgique. La condition ouvrière au XIXe siècle (2 tomes). Éditions Vie ouvrière, 1976.

  24. Tableau des tenues/présences/initiations/démissions etc. réalisé par Fernand Clement. Archives de la Loge

  25. Adrien Lhomme. Si ma Loge m’était contée… Cercle d’études Joseph Lebeau, 2009, pp 159-60.

  26. Compte rendu de la Fête d'inauguration du Nouveau Temple le 20ème j∴ 10è m∴ 5908. 1910, p 11.

  27. Rapport sur la situation de la L∴ LA BONNE AMITIÉ à l’Or∴ de Namur pendant l’année maç∴ 5874, présenté par le F∴ Delisse, Orat∴ Imprimerie Baertsoen, Bruxelles, 1875.

  28. L'invocation du Gr:. Arch:. de l'U:. dans les Loges dépendant du Grand Orient de Belgique. Édition du Grand Orient de Belgique, avril 1935.

  29. Michel De Schampheleire. Histoire de la Franc-Maçonnerie Belge depuis 1830. Tome I : période de 1830 à 1914. Éditions du Grand Orient de Belgique, 1987, p 143.

 

 

Rédigé par Christophe de Brouwer

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