1894, le jeton des jours heureux …

Publié le 16 Octobre 2016

 

Des 21 au 24e j:. du 5 m:. 5894 (21-24 juillet 1894) eut lieu « la Conférence maçonnique internationale d’Anvers ».

 

A cette occasion, une médaille fut frappée à l’effigie du « Grand Orient de Belgique » et du « Suprême Conseil de Belgique ».

 

Depuis 14 ans, en 1880, l’entente entre les deux Puissances maçonniques avait été scellée par une Alliance.

 

 

Introduction

 

Quelle est cette époque ?

Nous sommes entre deux guerres : celle de 1871 et celle de 1914. La Commune était passée par là, en France les Républicains gouvernent, en Belgique ce sont les Catholiques depuis 1884. Dans ce dernier pays, nous sommes encore à l’époque du vote censitaire où une centaine de milliers d’électeurs, les plus nantis, étaient seuls concernés.

 

Le mouvement socialiste montait en puissance et poussait tant qu’il pouvait pour obtenir le suffrage universel, ce qui lui garantirait notamment une représentativité au niveau des Chambres.

Pour la Belgique, c’était un changement d’époque qui s’amorçait.

 

La franc-maçonnerie belge restait très unitaire : une seule obédience bleue, le Grand Orient de Belgique ; une seule juridiction de Hauts-Grades, le Suprême Conseil de Belgique. Elles avaient passé un traité d’alliance entre elles en 1880 qui fixait les positions.

 

Ce n’est qu’en 1959-60 que la situation évoluera brutalement.

 

Les deux puissances maçonniques, ensemble, organisèrent en 1894, une « Conférence maçonnique universelle » à Anvers, du 21 au 24 juillet 1894, à l’occasion de l’ "Exposition Universelle" qui se tenait dans la même ville cette année-là. Plus de 3 millions de visiteurs parcoururent cette expression de la Belgique triomphante sur le plan industriel.

 

 

Belgique

 

Cette époque est celle de la revendication du suffrage universel.

C’est la rue socialiste et le relais libéral progressiste -radical- (seule représentation parlementaire d’une « gauche » à cette époque), qui vont pousser le gouvernement catholique, écartelé entre sa branche progressiste et sa branche conservatrice à ouvrir le débat pour une révision de la constitution (qui devait réunir les 3/4 des parlementaires).

En effet, suite aux grandes grèves de 1886 (qui ont parcouru le monde -par exemple les bloody sunday américains de 1887- , sauf en France où la répression de la Commune avait décapité le mouvement ouvrier), durant lesquelles l’armée a tiré sur les grévistes-émeutiers, sort une revendication unificatrice du mouvement ouvrier-socialiste, le suffrage universel.

 

Les francs-maçons belges se saisissent de cette question pour en débattre et émettre des mots d’ordre politique. C’est une époque où les loges se comportaient aussi comme des sortes de club politique du libéralisme, qui comportait deux ailes : les doctrinaires et les radicaux.

Le GOB adopta la revendication du suffrage universel en 1891, grâce aux interventions énergiques de Paul Janson, appuyé par sa très importante loge bruxelloise « Les Amis de l’Union et du Progrès réunis ».

Le texte adopté par l'Assemblée du Grand Orient (le Convent) est sans ambiguïté : « L’Assemblée est d’avis que le suffrage doit être reconnu à tous les citoyens sans autre condition que l’âge (majorité civile) et de domicile et sauf indignité (privation des droits civils et politiques par suite de condamnation). »

L’adresse au Roi de cette résolution se fera au mois de mai et le Roi, en réponse, fixera une audience aux délégués du GOB, le 18 mai.

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres !

 

Après un premier refus du parlement de se saisir de la question, la grève générale fut décrétée en 1893 par le Parti Ouvrier Belge (les socialistes). La répression sera violente, elle fera des morts. Cependant le souvenir de 1886 hantait les esprits, et le gouvernement catholique voulait éteindre le feu. Il chercha une solution de compromis entre son aile conservatrice soutenue par le Roi, et les socialistes qui ne possédaient pas encore de représentation parlementaire. Les libéraux radicaux, dont Paul Janson est le porte parole, joueront le rôle d’intermédiaire. De toute façon, ils étaient nécessaires pour atteindre le quorum exigé pour une modification de la constitution.

 

L’ensemble des acteurs se rallieront à une solution de compromis qui ne satisfaisait personne, laissa la question brûlante, mais apaisa momentanément la rue : ce sera le suffrage universel tempéré par le vote plural.

La révision de la constitution fut votée le 18 avril 1893. Le nombre d’électeur passa brutalement de 137 000 à 1 371 000 pour 6,4 millions d’habitants. Cependant 290 000 personnes disposèrent de deux voix et 220 000 de trois voix.

Le vote était devenu obligatoire (il l’est toujours), l’âge minium était de 25 ans, et selon un mode majoritaire. L’élection ne deviendra proportionnelle qu’en 1899, une première mondiale, à nouveau suite à des mouvements sociaux de grande ampleur.

Le suffrage universel pur et simple ne sera acquis qu’en 1919, et le vote des femme en 1948.

 

L’élection selon ce nouveau mode de scrutin interviendra pour la première fois en novembre 1894. L’élection permettra, grâce à son aspect majoritaire, une victoire très importante des catholiques (emportant les 2/3 de la représentation parlementaire), un écrasement des libéraux et l’émergence des premiers parlementaires socialistes.

 

 

Franc-maçonnerie

 

Sur le plan maçonnique, les choses sont également bien complexes. Le révélateur sera l’Université libre de Bruxelles, qui, rappelons-le, est une création maçonnique. Se placent en 1892-94, les affaires Dwelshauvers et surtout Élisée Reclus. Lorsque le Conseil d’administration de l'Université, majoritairement composé de libéraux doctrinaires, vota le 30 décembre 1893, l’ajournement du cours de l’anarchiste Élisée Reclus, géographe de renommée mondiale, la dispute prit une ampleur insoupçonnée. L’Université se scinda en 1894 en deux parties inégales, une petite partie constituant la très intéressante « Université nouvelle » (inaugurée le 25 octobre 1894), à caractère anarchiste. Cette dernière va progressivement imposer ses méthodes progressistes à la première avant de rentrer sous un giron commun après la première guerre mondiale.

 

Ceci a un impact direct sur la franc-maçonnerie belge, et surtout sur la très imposante et importante loge « Les Amis Philanthropes » composée à cette époque d’environ 500 membres, qui avait été le fer de lance dans la création de l’Université.

 

Au sein de la Loge, les disputes éclatèrent entre radicaux et doctrinaires, les premiers soutenant Élisée Reclus, permettant que des cours de l’ "Université nouvelle" se donna dans les nouveaux locaux de la Loge située à la rue du Persil à Bruxelles, les seconds combattant cette position. Il se faisait que la majorité des administrateurs de la société civile qui gérait le bâtiment étaient des libéraux doctrinaire, ce qui ajoutait à la confusion. En février 1894, Eugène Goblet d’Alviella (1846-1925), ancien Grand Maître du GOB durant les années 1880, qui avait été rappelé pour un second mandat de Vénérable Maître, n’arrivant pas à l’apaisement espéré, donna sa démission. Il proposa de scinder l’atelier en deux parties (quasi égale). Ce qui fut fait, mais ne calma pas le jeu, surtout chez les progressistes.

Il fallut l’intervention insistante du Grand Maître Auguste Houzeau de Lehaie (1832-1922), du Grand Orient de Belgique, des prises de position et votes de l’Obédience, engagée malgré elle dans la dispute, pour qu’après deux ans d’âpres discussions, de remises en cause, etc., le calme revienne et que les deux nouvelles Loges puissent à nouveau se parler, et célébrer ensemble les 100 ans de leur naissance intervenue en février 1798.

 

De ces disputes naissaient deux pôles maçonniques, qui vont rythmer la maçonnerie belge : la Loge des « Amis Philanthropes », progressiste, avec, par exemple, Emile Vandervelde (1866-1936, il fut le président de la 2ème Internationale) et Henri Lafontaine (1854-1943), prix nobel de la Paix en 1913, Loge qui sera notamment à la base de la fondation de la première loge du Droit Humain en Belgique, « 45 Egalité », en 1912. Et d’autre part, la Loge des « Amis Philanthropes n°2 », beaucoup plus traditionaliste et symboliste, choisissant Eugène Goblet d’Alviella comme premier Vénérable Maître, Loge également plus proche du Suprême Conseil de Belgique dont Goblet était le 1er lieutenant Grand-Commandeur à cette époque. Il en deviendra le Grand Commandeur en 1900.

 

 

 

La conférence maçonnique universelle d’Anvers de 1894.

 

La Conférence maçonnique Universelle de 1894 se place donc dans un moment assez particulier sur le plan politique et maçonnique en Belgique.

 

Les 4 loges anversoises assurent l'organisation locale, il s'agit des Loges des "Amis du Commerce et de la Persévérance réunis", des "Élèves de Thémis", de "Marnix van Sint-Aldegonde" et de l' "Anglo-Belge".

 

 

Sur le plan international, ce n’est pas simple.

 

-En 1894 se crée la Grande Loge de France, issue du Suprême Conseil Écossais (ou de France). Cette création va rapidement provoquer l’éclatement de la Grande Loge Symbolique Écossaise, dont une grosse minorité rejoindra la nouvelle Grande Loge, et une petite minorité donnera une continuité à la Grande Loge symbolique écossaise sous une forme mixte, qui aura également toute son importance dans l’avènement de la maçonnerie féminine.

 

- Le Grand Orient de France était relativement isolé sur le plan international suite à la mise en place du principe de l’ « absolue liberté de conscience » en 1877 (et, c’est une conséquence, l’abandon progressif par l’Obédience et ses Loges de l’invocation du Grand Architecte).

Il en est de même pour ses Hauts-Grades -le Grand Collège des rites-, suite à l’affaire de la Louisiane en 1868.

D’ailleurs, à l’occasion de l’exposition universelle de 1889, organisée à Paris pour le centenaire de la Révolution, le GOdF fit de même. Ce fut décevant, sur 107 Puissances maçonniques invitées, 10 seulement seront représentées. Quelques incidents émaillèrent l'organisation de cette manifestation.

 

- Cependant, le Suprême Conseil écossais (ou de France), qui avait repris le flambeau international, perdu par le Grand Collège des Rites, subissait également un fort affaissement de ses relations internationales suite au Convent de Lausanne de 1878, où la référence explicite à Dieu fut remplacé par une référence symbolique à un Grand Architecte, dont la définition était laissée à l’appréciation de chacun. Cela suscita une opposition rude du Suprême Conseil de la juridiction sud des États-Unis et de ses amis.

 

- Plus particulièrement, le Boulangisme avait laissé des traces dans la maçonnerie française. C’est le Président du Conseil du GOdF, Jean-Claude Colfavru, qui sera chargé d’épurer les bancs. Ce sera fait en 1891, en fin de mandat. Ensuite, c’est une sorte de triumvirat qui dirigea le GOdF avec notamment Jean-Baptiste Blatin comme vice-Président (il succédera à Henri Thulié comme Président du Conseil , cette même année 1894). Notons que cet épisode terminé, commence l'affaire Dreyfus qui est condamné précisément en 1894.

 

 

Qui est présent à cette Conférence internationale d’Anvers ?

27 Autorités maçonniques sont représentées à la Conférence, dont les deux belges (le Grand Orient et le Suprême Conseil).

Il est à noter que le Suprême Conseil de la Juridiction sud des États-Unis, bien que non représenté, envoya un message de sympathie aux organisateurs de la Conférence, tout comme la Grande Loge aux Trois Globes de Berlin.

 

Nous y trouvons Gustave Mesureur pour la Grande Loge Symbolique Écossaise.

Ce n’était pas le Suprême Conseil Écossais qui représentait les Hauts-Grades français, mais bien le Grand Collège des Rites en la personne de Paul Viguier (et JB Blatin représentait le GOdF).

 

Il y eut quatre séances de travail, chacune traita d’une question :

- Quel est le but auquel tendent tous les Francs-Maçons ? Cette question reçut un large éventail de réponses.

- Une fédération maçonnique internationale est-elle possible ?

- Quelle est l’étendue de l’obligation du secret maçonnique ?

- Réglementation de la bienfaisance maçonnique internationale.

 

 

 

Goblet d’Alviella

 

On trouve, dans le compte rendu de cette Conférence, le texte de nombreuses interventions, dont celles de Lafontaine, Blatin, Figuier ou Goblet d’Alviella, etc.

 

Goblet d'AlviellaJe vous propose ici, la réponse d’Eugène Goblet d’Alviella concernant la première question : c’est une réponse très belle et qui reste fort contemporaine. Il faut également la replacer dans son contexte de forte turbulence dans son atelier qui est en cours de scission, de son mandat politique de sénateur qui ne pourra être renouvelé à la suite de la défaite électorale de son parti libéral qui s’inscrit juste après cette conférence, mais aussi de sa position de professeur de l’Université de Bruxelles de la tendance « doctrinaire » :

 

« A ceux qui demandent quel est le but de la Franc-Maçonnerie, je répondrai : Fréquentez nos Ateliers. Si ce but ne se définit pas, il se sent et chacun peut s’en pénétrer. N’allez pas trop loin dans la voie des définitions. Je ne veux ni plates-formes politiques, ni dogmes religieux, je veux la tolérance, la liberté et la fraternité.

En procédant ainsi, la Maçonnerie, plus nombreuse, augmentera son influence dans le monde moderne.

S’ensuit-il que la Maçonnerie ne doit pas s’occuper de questions politiques ou religieuses ? Nullement.

J’estime qu’elle doit s’occuper de toutes les questions qui intéressent l’humanité. Il faut que la Maçonnerie soit un vaste laboratoire où tous les courants du dehors se concentrent pour se répandre plus purs dans le monde profane, mais il ne faut pas qu’une majorité quelconque puisse y imposer à des minorités ses opinions en matière religieuse ou politique. » (page 40 du compte-rendu)

 

 

 

Références.

 

  • Conférence Maçonnique Universelle d’Anvers. Weissenbruch, imprimeur. Bruxelles. Compte-rendu.

     

  • E Witte, E Gubin, JP Naudrin, G Deneckere. Nouvelle histoire de Belgique. Volume I : 1830-1905. Éditions Complexes, 2005.

     

  • M De Schampheleire. Histoire de la Franc-Maçonnerie belge depuis 1830, tome I et III. Grand Orient de Belgique, 1986.

     

  • Collectif. Histoire d’une Loge : Les Amis Philanthropes de 1876 à 1998. Éditions des Amis Philanthropes, 1999.

     

  • C de Brouwer. R Lagasse. Pierre-Joseph Proudhon et l’Université libre de Bruxelles. Éditions de l’UAE, 2013.

     

  • A Combes. Histoire de la Franc-Maçonnerie au XIXe siècle. Tome II. Éditions du Rocher, 1999.

 

Le jeton des jours heureux !  (photo de "La bourse aux collections")

Le jeton des jours heureux ! (photo de "La bourse aux collections")

Rédigé par Christophe

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