Une détresse inouïe - un courrier du 31 janvier 1869 à la Bonne Amitié

Publié le 30 Octobre 2024

« Namur le 31 janvier 1869

Messieurs Messieurs Les Membres de la Société de la Bonne Amitié.

Messieurs Je prend la respectueuse liberte de ne supplier à vos bons coeurs humains et génereux dans la triste situation ou je me trouve au milieu de trois petits enfants et pres a delivrée et un homme aveugle au milieu de lhiver sans secours de personne. Je ne puis Messieurs me bouger acause que je suis sur mes derniers jours ; Ayez pitié Messieurs de mes petits enfants nous sommes sur le point de mourir de faim réduite dans la plus affeuse misère nayant presque rien pour nous couvrire. Je me jette à vos genoux et implore votre grande humanité ; ma reconnaissance Messieurs sera toujours gravé dans le fond de nos coeurs.

Agreez Messieurs les hommages bien sincère de celle qui se dit bien malheureuse.

Votre tres humble et tres obeissante servante.

Flore Gemmart epouse Broyon Ferdinand rue Piconette n°12 ».

(CEDOM. Archives de Moscou, n° 4 0284.)

 

[Il s'agit probablement de Florence Louise Janmart, née en 1833, mariée à Namur en août 1863 à Ferdinand Broyon. On trouve, pour ce couple, une fille Diana née en octobre 1863, une autre fille Angélie née en 1866. Et avec un Prosper Broyon, une Amandine née en 1861 à Namur. Elle décède à 37 ans le 1 mai 1870. Nous pouvons penser que l'enfant qu'elle portait, raison du courrier, est mort-né -en effet, on n'en trouve pas trace dans les registres- et qu'elle-même décède quelques mois plus tard. Savait-elle lire et écrire et le courrier serait alors de sa main, ou a-t-elle fait appel à un écrivain de rue, ou ? C'est sans réponse.]

 

Courrier adressé à la loge de Namur en 1869. Archives de Moscou - CEDOM - Bruxelles.

 

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Des épidémies de choléra sévissaient à Namur, jusque dans le début des années 1860.

À cette époque (1867-69), le taux de décès est de 24 ‰ habitants (aujourd’hui, il est d’environ 10 ‰) pour un taux de naissance de 28 ‰ , donc un solde malgré tout positif (aujourd’hui le taux de natalité est de 9,4 ‰ avec un solde négatif).

Les hivers de 1867 à 1869 furent rudes.

De plus, l'année précédente- 1868- connut en mars les émeutes du charbonnage de l'Épine à Montignies-sur Sambre (à 27 km de Namur), réprimées dans le sang par l'armée, provoquant de nombreuses victimes. Le terril de l'Épine subsiste toujours dans la région, c'est devenu un lieu de promenade.

 

Cette demande de secours urgents assez poignante ne devait probablement pas être la seule reçue par la Loge, dont les locaux se trouvaient alors dans l'ancien Mont-de-Piété de Namur, rue du Lombard. Mais celle-ci nous est parvenue.

Ceci tend à montrer que l’on savait, dans la ville, que des secours immédiats pouvaient être attendus de la loge namuroise. C’est tout à son honneur.

 

Image Google du terril de l'Épine.

Sur le terril de l'Épine. (tiré de "Destination terrils")

 

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Les fêtes de fin d'année approche. N'oublions pas d'aider les plus démunis qui nous entourent.

Dans le milieu franc-maçonnique, si, aujourd'hui, l'aide à ceux qui en ont besoin, s'est largement extériorisée (comme on dit maintenant) dans des associations à caractère peu ou prou maçonniques, par contre l'aide directe des Loges n'a plus la même faveur que celle d'antan. C'est dommage et je pense, dommageable car ce qui fit et fait le ciment de la franc-maçonnerie reste le pilier philanthropique.

 

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L'Institut Kegeljan à Namur (Salzinnes), institut médical créé en 1889, consacré aux plus nécessiteux, notamment les enfants et les adolescents, fut fondé par le Franz Kegeljan et son épouse Isabelle Godin. Il est le petit-fils d'un membre important de la Loge de Namur, François Kegeljan, né en 1794, reçu le 30 novembre 1819 à la Bonne Amitié et décédé en 1868. (Archives de l'État de Namur.)

 

La loge ancienne se préoccupait également du sort des moins nantis, non seulement à travers diverses fondations, mais aussi par des actions de charité:

Nous en avons déjà donné quelques éléments, par exemple lors de inondations dévastatrices de 1825, surtout aux Pays-Bas septentrionaux, mais aussi au temps de Louis Delisse avec quantités de réalisation à laquelle la Loge s'est associé ou fut même fondatrice.

 

En voici d'autres.

Le 17 décembre 1860 « Le Conseil décide qu’une somme de 200 fr sera versée dans la caisse du tres∴ et que cette somme sera destinée en achat de couvertures pour les pauvres. » Ou : « A Namur, le 21 du 12e mois 5862, le Conseil décide que, vu la douceur extraordinaire de la température, on attendra une époque plus opportune pour faire la distribution de bons de pains votée par la L∴ " (il s’agit de l’achat de 300 pains.) Il y avait un frère aumônier qui disposait d’une somme à distribuer selon les besoins qu’il rencontrait dans l’espace civil (de 200 à 300 fr par an), alimenté notamment par le « tronc des pauvres ». Lorsque des sommes plus importantes étaient nécessaires, le Comité supérieur en délibérait et éventuellement demandait la sanction de la loge.

 

« Nous soussignés […] declarons avoir reçu de la commission administrative des hospices de Namur, trois enfans trouvés nommés Odile Dinocrate, Josephine Elenard et Henriette Elenzard, pour être remis au Bourgmestre de Bievre »
Récépissé d’enfants trouvés qui seront mis en nourrice, daté du 8 mai 1827. Archives de l'État à Namur.

 

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La Loge est peu nombreuse et les membres actifs encore moins, nous avons soulevé ce problème lors de l'article précédent. On peut donc se demander comment celle-ci pouvait avoir une telle influence, et si cette soi-disant influence n'était en réalité pas surfaite. Probablement non, en effet, nous explique Jeannine Lothe (p 348), malgré cette faiblesse en membres qu'elle souligne, " Néanmoins, la Loge est le fer de lance de l'opinion libérale. C'est en son sein que se discute le programme de l'Association, puis du Parti. C'est elle qui dirige la ligne de pensée des principaux organes de presse libéraux."

 

Dès lors ce qu'on discute à cette époque à l'intérieur de la Loge prend un relief particulier. Jeannine Lothe (p 349), de compulser les archives de la Loge: "Aux 'morceau d'architecture' ésotériques du début du siècle succèdent des travaux plus engagés : Étude des moyens propres à améliorer l'ouvrier (sic); Moyens pratiques de moraliser la classe ouvrière; l'Émigration; le Socialisme; Les caisses de prévoyance; L'éducation de la femme; la question des salaires; Le Capital et le Travail; La Bienfaisance publique; Le Cholera et la Peste au point de vue social; La Prostitution."

 

Exposition "Pauvres de nous. Actions sociales à Namur hier et aujourd'hui", du 27 août au 30 octobre 2016 aux Archives de l'État à Namur.

 

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Petite bibliographie.

Jeannine Lothe. Paupérisme et bienfaisance à Namur au XIXe siècle. 1815-1914. Bruxelles, Crédit communal, 1978.

 

Image d'entrée de l'article:

"Le marchand de violette". Fernand Pelez (1848-1913), peint en 1885. Musée du Petit Palais, Paris.

 

Rédigé par Christophe de Brouwer

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