François Bovesse franc-maçon, complot sur le nom de la Loge -partie 4-
Publié le 1 Août 2025
Liminaire : je me propose de réaliser une quintuple publication sur François Bovesse franc-maçon, afin d'éviter une lecture unique trop fastidieuse.
1. François Bovesse franc-maçon, un poète, certainement.
2. François Bovesse franc-maçon et la Bonne Amitié à l'Orient de Namur.
3. François Bovesse franc-maçon, tel un Hiram.
4. François Bovesse franc-maçon, complot sur le nom de la Loge.
5. François Bovesse franc-maçon et le « Fait Wallon ».
Le Mouvement Wallon au sein de la loge namuroise La Bonne Amitié.
La connaissance appelant la connaissance, ces textes seront bien évidemment susceptibles de modifications, au gré de nouvelles recherches/découvertes/apports.
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[Pour l’usage des noms, je prends la règle, qui est celle du CEDOM : OK avant 1950 -soit un intervalle de 75 ans-, prudence après.]
François Bovesse franc-maçon, complot sur le nom de la Loge.
Chapitrage
3. Rapport sur la situation de la Loge pour 5945
4. Discussion à propos du rapport.
5. Remettre en état le bâtiment de la rue Wodon, trouver l’argent.
6. Gérer le problème du collaborationnisme au sein de ses membres.
7. Renouvellement des membres.
8. Quand le nouveau nom de la Loge s’est-il imposé ?
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(La Louvière. Archives de l'auteur.) La Wallonie de cette époque et son sillon Sambre-Meuse avec Namur au centre, était une terre notamment de charbonnages, de constructions métalliques, de glaceries (verre plat) et d'industries chimiques.
1. La décision de la Loge.
Curieuse affaire, une sorte de complot !
En 1945, la Loge « La Bonne Amitié » de Namur aurait changé son nom en « La Bonne Amitié – François Bovesse ». Mais est-ce vrai ?
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Soldat jouant de la clarinette à la caserne Marie-Henriette à Namur; années 1945-50, colorisé par l'auteur. (archives de l'auteur)
Les minutes du secrétariat du 14 novembre 1945, expose la décision de la Loge. C’est une réunion (« tenue ») consacrée à l’évocation de François Bovesse. Ceci explique cela. 31 membres sont présents et 13 se sont excusés. Une liste de 108 noms a été dressés en 1945 au sortir de la guerre (sur 135 avant guerre), dont, explique l’orateur, 88 sont encore certainement effectifs.
Voici cette décision :
« Le fr:. orat:. Boulle propose de donner le nom de fr:. disparus à certaines places de l’immeuble. La proposition est adoptée à l’unanimité. »
Et un peu plus loin (écriture du secrétaire-adjoint) :
« Le F:. Pregaldien a donc la parole et entrée en matière en déclarant : La tenue d’aujourd’hui ne peut être qu’un nouveau tribut à l’ hommage de notre regretté Fr. Bovesse. Rappelle que Fr. Bovesse et lui ont reçu la lumière le même jour dans cet atelier, évoque les qualités du disparu, son attachement à la défense de l’école publique, à son programme. La prolongation de la scolarité jusqu’à 16 ans est un premier jalon en vue d’une obligation scolaire généralisée.
Le Fr:. Prégaldien souligne les bienfaits des délassements physiques et intellectuels et conclut en précisant qu’il fut un grand ministre, un grand belge.
Et dans notre temple qui désormais portera son nom, nous pourrons enseigner qu’il fut un parfait maçon et pour lui travaillons travaillons à la construction du temple par Force Sagesse et Beauté. »
(Notons que Louis Prégaldien est un inspecteur de l’enseignement primaire et qu’il est donc dans son sujet.)
Il n’y a donc aucun doute quant à la décision prise par la Loge : celle d’appeler le temple « François Bovesse ». C’est la vérité maçonnique, il ne peut y avoir d’erreur. En effet, ces minutes sont lues in extenso lors de la réunion suivante, les remarques sont consignées s’il y en a, et après approbation par la Loge, le procès-verbal est signé par le secrétaire et le président de la Loge. C’est bien le cas ici.
Donc manifestement, la Loge n’a pas décidé d’une modification de son nom en novembre 1945. Ce qu’elle a décidé, est que les noms attribués à ses locaux puissent célébrer ses trois martyrs et à travers eux, l’ensemble des martyrs franc-maçons de la rage nazie. D’ailleurs, décider du changement de nom avec seulement un bon tiers des membres certainement encore effectifs et encore moins si l’on prend le décompte total (108 : la liste se trouve au CEDOM) semblerait assez bizarre.
Au cours de cette année 5945 (jusque début mars 1946), durant la présidence de Léon Sasserath* (devenu sénateur et qui redeviendra bourgmestre de Dinant en 1946), les minutes du secrétariat précise clairement que la Loge s’appelle « La Bonne Amitié » sans ajout.
Nous possédons donc une réelle certitude sur ce qui fut fait en Loge durant l'année 5945, honorer les martyrs franc-maçons de la dernière guerre et non changer le nom de la Loge.
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Fascicule en néerlandais de 1945, reprenant une photo de François Bovesse souriant (colorisé par l'auteur). (archives de l'auteur)
Le rédacteur de la notice se trouve à Namur pour fêter la libération: (traduction) " 'Ah !' me dit l'un d'eux, un homme âgé, que je ne connais pas, mais avec lequel je fus impitoyablement pressé dans le tramway à vapeur, de telle sorte que nous n'avons pu faire autrement que nous épancher l'un à l'autre, 'Ah !' c'est vraiment dommage que notre Bovesse n'ait pas pu vivre cela. Notre Bovesse ! C'est bon et réconfortant de penser qu'on peut mériter un tel hommage."
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2. Léon Sasserath
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Léon Sasserath avec son monocle. Colorisé par l'auteur, photo tiré du "Le Guetteur Wallon", n°5-6, 1928, p 16.
Ensuite, nous aurions dû avoir un changement du Conseil avec un nouveau président pour trois ans. Mais en date du 9 mars 1946, la Loge décide de prolonger d’un an l’ancien Conseil, avec toujours Léon Sasserath comme président (donc pour l'année maçonnique 5946). Proposition non réglementaire nous expliquent les minutes du secrétariat, Léon Sasserath a fait ses trois ans, mais les temps sont difficiles, nous y reviendrons.
L’examen de ce qui est disponible montre trois réunions (fin février-début mars 1946) qui se suivent à une semaine d’intervalle, c’est très inhabituel. Que se passe-t-il ? Et c’est à la troisième réunion du 9 mars, qu’il est décidé de prolonger le Conseil d’un an. Cette décision ne semble pas rencontrer l’unanimité puisqu’il n’y est pas fait mention (ce qui est inhabituel aussi). Ensuite, nous n’avons plus les minutes de secrétariat jusque fin 1949 (soit disparues, soit elles ne sont pas/plus à disposition, pourquoi?).
Ce n’est donc qu’un an plus tard, qu’un nouveau président de la Loge sera élu en la personne d’ Adam (dit Edmond) Kellens, un instituteur d’Andenne, et ce pour les années 5947 à 5949, de mars à mars. (Il y a plusieurs instituteurs à la Loge durant cette époque, est-ce un effet ‘Pregaldien’?)
Le nouveau Conseil comprenait en outre Alphonse Dethier (un autre instituteur, mais de Woluwe St-Lambert à Bruxelles) comme orateur, et un tout jeune arrivé, un médecin (que j’ai connu et dont je garde un souvenir vivace), Donald Costy comme secrétaire Il deviendra président de la Loge. Au GOB durant les années 1950, il occupera la fonction de Grand Orateur puis sera candidat Grand Maître du Grand Orient de Belgique mais il ne fut pas élu (Leopold Remouchamps le fut) : ce sera un acteur important de l’Obédience lors des événements de 1959 avec l’apparition de la Grande Loge de Belgique.
*Léon Sasserath ( Namur 22 avril 1881 – Dinant le 1er octobre 1958). Il vient d’une famille de chirurgien-dentiste (son père, ses oncles, lui-même, son fils Pierre, et d'autres).
Il se marie en 1905 à Dinant avec Marguerite Diant.
Après ses études de chirurgien-dentiste, il installe son cabinet à Dinant, rue Grande. L’institut Jules Destrée [1] le qualifie erronément d’avocat. Membre du parti libéral, il est élu conseiller communal de Dinant (1913), puis échevin (1914-1921), bourgmestre (1927-1936 et 1947-1956), conseiller provincial de Namur (1925-1935), vice-président du conseil provincial (1929-1933), sénateur de Namur-Dinant-Philippeville (1935-1946).[Encyclopédie du Mouvement Wallon]
Dans les pas de François Bovesse, il milite pour un unilinguisme absolu en Wallonie. Le flamand ne doit pas pénétrer dans les cours de justice de Wallonie. C’est un acteur important du Mouvement wallon de la charnière entre la fin de la ‘belle époque’ et le début de l’après-guerre.[Wynants&Paret] Un boulevard, le long de la Meuse, de la petite ville de Dinant porte son nom.
Il est reçu le 2 juillet 1922 à la Loge de Namur (métier : chirurgie-dentiste ; et tous les documents qui le concernent en franc-maçonnerie le qualifient ainsi), soit 8 mois avant François Bovesse. Sous la présidence de Fernand Clement de 5934, il est 1er surveillant. Sous la présidence de François Closset, il disparaît du Conseil des officiers, mais reste cependant député suppléant de la Loge auprès du GOB. Il succède comme président de la Loge à François Closset pour les années 5938-39-40 jusqu’à l’invasion allemande en 1940. Il reprend la présidence après la guerre pour les années 5945 et 5946.
Son fils, Pierre Sasserath, est lui aussi médecin-dentiste (il est bien son fils, contrairement à l’affirmation de l’Institut Jules Destrée [Encyclopédie du Mouvement Wallon]). Il est reçu le 14 mars 1937 à la Loge de Namur.
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3. Rapport sur la situation de la Loge pour 5945.
Aurait-t-on changé le nom de la Loge dans cette longue période (fin mars 1946 – fin 1949) durant laquelle les minutes de secrétariat ne sont pas disponibles ? La réponse est NON, le fascicule reprenant le rapport moral de l’orateur de 5945 est sans équivoque.
Comme il n’y a pas eu de rapport moral décrit dans les 3 dernières réunions dont nous avons connaissance des minutes (26/2 & 2/3 & 9/3 de l’année 1946), nous pouvons déduire que c’est bien à la réunion du 23 mars 1946 que celui-ci fut présenté.
On a un petit problème de date sur le fascicule, puisque sur la page de couverture il est marqué la date du 23 mars 1946, alors que sur la première page, c’est la date du 3 mars 1946. Mais comme il n’y a pas eu de réunion le 3, mais le 2, on peut penser à un lapsus calami et qu’il faut lire 23 mars.
Nous n’avons pas les minutes de secrétariat qui décrivent cette réunion.
D’abord, notons que Joseph Boulle (1879-1950), l’imprimeur de Gembloux qui fabrique la plaquette en 1946, est le 'grand' frère de Jacques Boulle (1883-1955), un officier militaire pensionné, qui est l’orateur et qui présente ce rapport moral.
Le premier a été reçu à la Loge le 8 mars 1921 et le second le 27 mars 1926. Joseph, ancien combattant des deux guerres, est le meneur des fêtes de Wallonie à Gembloux, avec Jean Pirotte, dans le sillage de celles de Namur. Il participe activement, à la fin de la guerre, dès 1944, à la création de la section gembloutoise de la fédération namuroise du mouvement la Wallonie Libre dont il est membre (voir plus loin : Jean Pirotte, reçu en 1946, était le secrétaire général de ce mouvement) : empêcher « l’asservissement de la Wallonie » aux intérêts du nord, disait-il. Quant à Jacques, il suit les traces de son frère mais à Woluwe St-Lambert par la création d’une section de la Ligue Wallonne dans cette commune bruxelloise, et la lutte contre la flamandisation de la ville.
L’un et l’autre figurent bien évidemment et à juste titre dans l’Encyclopédie du Mouvement wallon.
Voilà ce qu’écrit Jacques Boulle dans le fascicule :
Ajoutons, que pour honorer et perpétuer la mémoire de nos FFF :. assassinés par les Nazis et leurs valets, l’atelier décida à l’unanimité que :
- notre L :. aurait désormais pour nom : « La Bonne Amitié – François Bovesse ».
- le secrétariat et le parvis deviendraient : « La salle Armand Detaille » et le « Parvis Léopold de Hulster ».
Outre l’aspect déséquilibré de cette pseudo-décision qui n’a, nous l’avons montré, jamais été prise : celle de la modification du nom de la Loge, -l’appellation du temple lui-même est évacué-, versus des petits restes pour les deux autres. Néanmoins, soulignons la raison, honorer et perpétuer la mémoire de tous, ce qui intrinsèquement est bien, mais en fait, accentue le déséquilibre entre les trois martyrs. Il y aurait donc un ‘plus’ martyr que les autres ?! Tel que rédigé, cela manque de bon sens.
L’importance de ce « rapport moral » imprimé dans un fascicule et l’impact de sa diffusion ne doivent pas être sous-estimés. C’est la vitrine extériorisée de la Loge. Il reprend l’usage, qui avait prévalu une trentaine d’années auparavant, de publier le rapport moral de l’orateur en fin d’année maçonnique. La Loge La Bonne Amitié avait réalisé cette extériorisation durant des années, de 1875 à 1911. La volonté d’en faire une (et seulement une) en 1946 ne doit donc rien au hasard, l’intention est manifeste. Probablement que cela s’est fait, en tout cas avec l’accord du président Léon Sasserath et d’autres membres du Conseil des Officiers : on ne le sait pas, mais c’est difficile d’imaginer les frères Boulle agir seul. Et l’usage de cette plaquette est certainement multiple, comme nous allons le voir.
Petit à petit les contours du « complot »* se font donc jour.
*Durant la dystopie covidienne, depuis qu’un président régional de l’ordre des médecins m’a traité de complotiste devant des journalistes, donc publiquement, il émane du terme « complot », un parfum de liberté. N’en déplaise à ceux qui critiquent encore ...
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4. Discussion à propos du rapport.
Nous pouvons donc retenir, avec certitude, la date maçonnique de 5945 pour la ‘non-décision’ de modification de nom de la Loge grâce au fascicule.
Mais est-ce 1945 ? Absolument oui. Ceci est confirmé dans la plaquette éditée pour les 200 ans (5769-5969) de la patente de la Grande Loge d’Écosse délivrée à la Loge namuroise. J’ai connu beaucoup de collaborateurs de cet excellent travail, aujourd’hui tous décédés. Le président de la Loge à l’époque, JG, était un de mes présentants lorsque je fus reçu à la Loge namuroise. Celui qui l’a écrite en grande partie, Norbert Wouters, -ancien président de la loge en succession de Jean Pirotte, voir plus loin-, médecin et créateur des centres de santé provinciaux du Namurois, que j’ai bien connu aussi, qui fut d’ailleurs présent à mon premier mariage alors que je ne faisais pas encore partie de la ‘fraternité’ : non seulement il a connu l’événement (il est parmi les derniers reçus d’avant-guerre, en 1937), mais il est lié familialement avec l’un des protagonistes immédiat du « complot », Louis Pregaldien (un des trois ‘jumeaux’ d’initiation de François Bovesse). D’autres rédacteurs ont également vécu cette période comme Donald Costy, rapidement devenu secrétaire de la Loge à l’époque (5947-5949), puis président de la Loge en succession précisément de Louis Prégaldien, reçu dans la première fournée d’après guerre (28 juillet 1946). Voici ce qui est affirmé :
« LE 12 MARS 1923, est reçu Apprenti maçon, le profane Bovesse François, avocat, volontaire de guerre décoré pour sa conduite héroïque aux premiers jours des hostilités.
Député libéral de Namur, il deviendra Ministre en 1930, restera membre des Gouvernements successifs jusqu'en avril 1937, date où il sera investi de la charge de Gouverneur de la Province de Namur. Interdit par l’ennemi, il revêtira à nouveau sa toge d’avocat et sera incarcéré pour six mois en 1942. Libéré, il tombera sous les balles des tueurs belges à la solde de l’Allemagne, à l’aube du 1 février 1944, dans sa maison du bord de la Sambre. Depuis 1945, notre Atel:. porte son nom. »
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'Pourquoi Pas' du 14 février 1936. (Archives confiées)
L’affaire est donc entendue. Une « non-décision » de modification du nom de la Loge fut « complotée », et cela va se diffuser progressivement, on peut affirmer, d’abord par les membres proches de François Bovesse et/ou du Mouvement wallon. Cette diffusion est évidemment volontaire, en toute connaissance de cause. Il faut convenir que François Bovesse a marqué profondément, sur le plan politique, social et culturel, de nombreux membres de la Loge.
Lorsqu’on reprend la liste des 108 membres de la Loge (106+2) dressée en 1944-45, - dont avait fait mention Jacques Boulle dans son rapport moral pour 5945 et qui se trouve au CEDOM-, et qu’on les confronte aux noms repris par l’Encyclopédie du Mouvement Wallon, ouvrage impressionnant, nous pouvons obtenir une image de l’imprégnation de ce Mouvement -terme générique- d’émancipation socio-culturel, linguistique et politique, au sein de la Loge de François Bovesse pour qui ce fut l’objet, la lutte, de toute sa vie. J’ai déjà cité dans ces pages Walravens Léon-père, mais qui meurt juste avant la libération (mars 1944 à Uccle), de même que: Georges Honninks (devenu le bâtonnier de Namur), Louis Pregaldien, Léon Sasserath, les frères Joseph et Jacques Boulle, Georges Guilmain, Robert Gruslin, qui y sont actifs. On trouve également bien d’autres membres de la Loge comme Gaston Botte industriel, ou Émile Fonck ancien directeur de l’école moyenne de Marche-en-Famenne, ou Eugène Fraikin ancien préfet de l’athénée de Waremme, ou Joseph Goffin ingénieur ponts-et-chaussées, ou Fernand Grisar médecin (une personnalité intéressante dans le contexte wallon), ou Victor Michel professeur de musique à l’école moyenne d’Andenne, ou Pierre Sasserath médecin-dentiste (également une personnalité intéressante).
Et aussi d’autres non repris par l’Encyclopédie, comme François Closset, Norbert Wouters (déjà cité) ou Léon Walravens fils (juge à Bruxelles). Le terreau était manifestement favorable.
Comme on peut le constater, cette imprégnation est très réelle, la Loge en reprenant le nom de François Bovesse, inscrivit dans ses gènes, l’Idée même de l’émancipation wallonne. Avec les nouveaux venus de 1946 (voir plus loin), l’Idée continuera de s’épanouir dans la Loge. Malheureusement, aujourd'hui, cela semble largement oublié ?
Laissez-moi vous compter une petite histoire. Cela se passa bien plus tard, Nicolas Bontyes, que j’ai déjà évoqué dans ce blog, dans la droite ligne de François Bovesse via Robert Gruslin dont il avait été le greffier provincial, après avoir été président de la loge, était devenu Grand Maître du Grand Orient de Belgique. C’est sous sa grande maîtrise que l’on fêta les 150 ans de l’Obédience (1983). Pour cette occasion, il réalisa une réédition somptueuse du livre de Charles de Coster « La légende et les aventures héroïques joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs », un monument de la littérature belge de langue française. Voici un extrait de Charles de Coster qu’il propose dans sa préface :
« Et mon coeur bat si fort quand j’entends les oiseaux s’éveiller dans les arbres et que je vois les hirondelles revenues ; alors je veux aller plus loin que le soleil et la lune ». Et de mettre sur la page suivante la reproduction (ci-dessous) d'une oeuvre de Félicien Rops qui participa par ses gravures à l’édition originale. Charles de Coster (membre de la loge bruxelloise Les Vrais Amis de l'Union et du Progres réunis) et Félicien Rops (membre de la Loge de Namur), étaient unis par des liens non seulement 'fraternels', mais avaient aussi partagé les exploits de leur jeunesse tumultueuse.
Lorsqu’on examine les formes multiples du combat de François Bovesse pour l’émancipation wallonne, l’intention reprise ici, par cette publication, sous-jacente et tolérante, s’inscrit pleinement dans ces formes. D’ailleurs l’asbl Les Amis et Disciples de François Bovesse ne s’y est pas trompé et a participé à la création de l’œuvre que je garde précieusement comme un trésor !
Et donc la « non-décision » devient progressivement une évidence, la Loge de François Bovesse deviendra la Loge François Bovesse. Cela se fera naturellement et en fait assez vite puisque, les années 50 venant, cela semble définitivement acquis au niveau de la Loge ainsi que pour l’Obédience. D’une certaine manière, c’est un vote inversé, ici sur quelques petites années : « Qui s’oppose ... Qui s’abstient … ? … Proposition adoptée ». Les actions sont en résonance avec leur contexte. Il faut donc comprendre ce contexte et pourquoi la « non-décision » l’est restée, tout en devenant réalité.
C’est que la Loge avait manifestement trois priorités qui passaient bien avant un changement de nom, mais dont le changement participait aux solutions : 1. trouver l’argent pour refaire le bâtiment ; 2. Gérer le problème du collaborationnisme au sein de ses membres; 3. accueillir de nouveaux membres actifs au sein de la Loge pour combler le manque (disparus, ne sont pas revenus, ont été éloignés, sont devenus passifs, ...).
Dire que la Loge était celle de François Bovesse, compte tenu de sa notoriété très positive, pouvait aider à résoudre ces trois problèmes. C'est une supposition mais elle est solide. Rien de plus simple que de l'y inclure dans le nom de l'antique Loge. Bien sûr ce n'est pas la seule raison et la cinquième et dernière partie devrait répondre à cela.
Toujours est-il que Léon Sasserath, une personnalité forte, en vue dans la société d'après-guerre et son successeur à la présidence de la Loge (5947-8-9), un peu son anti-thèse, mais apparemment complémentaire, Adam (Edmond) Kellens, un instituteur d'Andenne, ont pleinement réussi la mission. Les Loges du Namurois d'aujourd'hui (et pas seulement La Bonne Amitié) leur doivent beaucoup. Ils ont dû travailler main dans la main, nolens volens, car les années 45-49 furent cruciales pour relancer la franc-maçonnerie namuroise.
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5. Remettre en état le bâtiment de la rue Wodon, trouver l’argent.
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Repris de : Marcel Ardin (archives e l'auteur).
Des photos existent sur les délabrements subis par le bâtiment, elles sont actuellement exposées au musée de la franc-maçonnerie à Bruxelles.
Non seulement le jeune bâtiment (il n'a même pas 40 ans), bien que toujours habité par le concierge, fut dévasté par les rexistes et autres nazis, mais sa structure fut ébranlée par un bombardement ou une mine, peu importe, peu de temps avant la libération de Namur (le 4 septembre 1944 par les Américains). Comprenons que la gare de Namur et l'importante gare de Ronet (triage, marchandise, ...) se trouvent à 2,5 km de distance en ligne droite l'une de l'autre. Et sur cette ligne droite se situe exactement la Loge. La gare de Ronet, mais parfois aussi celle de Namur furent des cibles sur lesquels les bombardements alliés s'acharnèrent, avec succès, depuis avril jusque fin août 1944. Ce qui devait arriver, arriva. Heureusement sans coup direct. L'erreur du bombardement du 18 août qui fit tant de victimes civiles (au moins 330) toucha une autre partie de Namur, alors que c'était une fois de plus l'axe gares Ronet-Namur & pont sur la Meuse qui était visé, en l’occurrence cette fois le pont ferroviaire du Luxembourg. [Jacques Piron.]
L'image publiée ici, parue dans la revue franc-maçonnique Suisse Alpina, bien que peu lisible permet de deviner la réalité à laquelle les membres des années 45-49 étaient confrontés.
Rapport sur la situation de la Loge, 5945 [3] :
Rexistes et Allemands avaient «vidé» la Loge de tout son contenu : archives, bibliothèque, matériel maçonnique complexe, mobilier profane, tableaux et oeuvres d'arts, souvenirs, tout avait disparu ! Rien ne restait.
Quant aux bâtiments, outre les injures systématiques subies pendant quatre années d'occupation effective par les Rexistes, ils avaient souffert terriblement, lors de la retraite allemande, de l'explosion proche d'une mine surchargée : toiture pulvérisée, y compris la charpente; portes et fenêtres soufflées; tous les plafonds béants; certains murs intérieurs renversés; installations électriques et de chauffage central disloquées. Restaient les gros murs et les planchers, sur lesquels s'entassaient d'énormes décombres.
C'était une catastrophe qui menaçait de tourner au désastre : la pluie, la neige et le gel proches, pouvaient rendre inutilisable ce qui restait des bâtiments. Le trésor, était vide; les matériaux, quasi introuvables, hors prix.
Les FFF.'. eux-mêmes étaient dispersés, dans un pays presque sans communication. Beaucoup étaient ruinés ou appauvris. Nombre d'entre eux étaient encore en exil, ou enfermés dans les bagnes allemands ou dans les camps d'extermination, et certains, assassinés en Belgique ou en Allemagne, ne reviendraient plus jamais œuvrer sur nos colonnes .
Les membres restant se mirent à la tâche, les uns sur les tas de gravas, d’autres pour chercher des financement, d’autres enfin pour récupérer des biens dispersés et notamment à la Rue de Laeken où avait eu lieu l’exposition anti-maçonnique qui s’était servi du mobilier de Namur pour certaines « scènes ».
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(archives de l'auteur)
L’argent manquait terriblement, le Grand Orient de Belgique ne pouvait aider, elle-même en difficulté financière et submergé de demande. Il est certain que l’aura de François Bovesse, très présent à cette époque à Namur et au-delà pouvait aider. C’est ainsi que François Closset, ancien président de la Loge namuroise, probablement glissa quelques demandes timides à la Loge Balder de Bruxelles dont il était Grand Inspecteur pour le GOB, en usant du « nouveau » nom de la Loge namuroise. Toujours est-il que Balder offrit « une pierre taillée » (de l’argent) pour aider la Loge de Namur.
Voici ce qu'en dit Jacques Boulle dans son rapport [Rapport sur la situation de la loge, 1945]:
Ayant appris nos malheurs, cette Loge d'expression flamande (ndr: Balder à Bruxelles), à laquelle la BAFB est liée par "des sentiments de particulière amitié", nous fit connaître spontanément combien elle partageait notre affliction et nous envoya une «pierre» taillée pour aider à la réparation du Temple où en 5939, les FFF:. des deux Loges fondue en une unique, discutèrent librement et fraternellement de la question linguistique en Belgique.
Ce fut en cette tenue que le Fr:. François Bovesse occupa pour la dernière fois la stalle de l'Orateur.
Rapport sur l'inspection de la Loge Balder à Bruxelles par le Grand Inspecteur du GOB, François Closset, le 7 février 1947: "[...] , que la Loge Balder a été la première à s'occuper en général des loges sinistrées, qu'elle fut la première à manifester de frat:. maç:. vis-à-vis d'une loge en particulier, la loge "La Bonne Amitié François Bovesse", à une époque où cet Atelier dans le dénuement le plus complet, et en but à l'indifférence la plus absolue de tous les échelons de la hiérarchie maç:. cherchait à relever ses col:."
Dossier Balder-GOB. CEDOM.
Tous ces efforts conjugués, portèrent progressivement leurs fruits, malgré les difficultés:
Ce fut une belle bataille ! où la foi de notre Fr:. Trésorier fit des miracles, pour parachever la toiture et obturer les fenêtres béantes ! A noter que malgré des dévouements continus, malgré de vaines et multipliées attentes en ces locaux dévastés, on plaçait seulement les dernières vitres provisoires en Août 1945 !
Ce fut à cette époque, que la Loge reprit officiellement ses tenues. Le 18e j:. du 6e m:. 5945, se réunissaient 55 de nos FFF:. pour rendre un premier hommage à nos morts, désigner des députés provisoires au Grand Orient, entendre un exposé préliminaire du Fr:. Orateur sur la question de la réforme du Règlement du G:. O:. et prendre des décisions y afférentes.
La tenue suivante du être décommandée : des éboulements, des chutes importantes de débris de plafond se produisaient dans la salle des banquets et dans la tabagie, où avaient eu lieu les réunions précédentes !
Il fallut faire arracher tous les plâtras subsistants, puis les évacuer. Travail simple en temps normal qui se révéla difficile à faire exécuter et très onéreux. Ce petit épisode marque qu'il est des époques où tout est fort difficile...
Enfin la Bonne Amitié reprit son activité régulière le 10 Octobre. La situation matérielle depuis lors n'a pas varié, et voici comment elle se présente ce 28 février 5946, 18 mois après la libération :
La Loge de la Rue Wodon a un toit, des portes et des fenêtres avec vitres, mais pas un seul plafond n'existe. Un éclairage électrique a pu être rétabli dans trois pièces, mais le chauffage central est toujours disloqué.
Le Temple, inabordable et dévasté, est rempli de décombres. Le plafond étoilé a disparu ! [Rapport sur la situation de la loge, 1945]
Il fallait que les initiations reprennent, les réunions au rez-de-chaussé, dans des locaux étroits, précaires et non chauffées (salle humide), sous la houlette de Léon Sasserath, ne permettaient pas de recevoir de nouveaux membres convenablement, les candidats attendaient, la Loge en avait besoin. Les efforts redoublèrent, et grâce à un apport financier extérieur important d’une personne privée namuroise non maçonne mais, on peut supposer, admirative de François Bovesse et sympathisante de la franc-maçonnerie, les travaux purent avancer rapidement et 5 mois plus tard, le 28 juillet 1946, le temple était enfin réutilisable, bien que pas encore complètement réfectionné, pour accueillir 14 nouveaux membres.
La Loge sortait enfin la tête de l’eau, quasi deux ans après la libération.
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Référence [Huyse et Dondt]
6. Gérer le problème du collaborationnisme au sein de ses membres
Les chiffres généraux sont impressionnants: quelques données officielles.[4]
- 21 Conseils de guerre se sont occupé de la répression de la collaboration, de 1945 à 1948.
- 561 346 dossiers ont été déposés aux auditorats militaires (doublons éliminés). Il y eut 405 067 inculpations (on dirait aujourd'hui de mises en examen). 288 101 ont été classés sans suite (71%). 59 712 ont fait l'objet d'un non-lieu. Reste 57 274 soit 14%, qui ont fait l'objet de poursuites pénales. En outre, 43 093 peines de déchéances de droits ont été prononcés directement par l'auditorat.
- Selon le type d'ouverture du dossier. 32 845 dossiers ont été établis sur dénonciation menant à une inculpation. 4 101 ont été finalement condamnés.
- Idem. 76 470 dossiers ont été ouverts pour port d'armes contre le pays dont 31 831 condamnations.
- L'épuration disciplinaire fut également à l’œuvre dans l'administration. 10 350 peines furent prononcée dont 7 278 révocations (définitives et sans droit).
- Durant cette période, conflits et instabilités politiques, gouvernements successifs, causés par l'énormité de la tâche, de la répression, créant des tensions nord-sud et gauche-droite. (1ère élection après-guerre en 1946, puis élection de 1949 avec l'arrivée du vote des femmes.)
- Etc.
À côté de l'épuration officielle, il y eut l'épuration privée au niveau d'associations, d'entreprises ou de cercles privés. C'est le cas de la franc-maçonnerie.
Problème très difficile car, à côté d'éventuels cas qui apparaissent "évident", et qui sont alors pris en charge par le système judiciaire officiel, le reste concerne l' "informel", couvert sous divers termes, d'inciviques, de comportements antipatriotiques, d'attitudes suspectes, de paroles imprudentes,etc. etc. Et dans ce cadre, les rumeurs foisonnent, souvent malveillantes car elles peuvent se confondre avec la délation, et, mal gérées, peuvent détruire la réputation d’une personne qui n’a rien à se reprocher et par là casser le collectif. Cependant il n’y a pas réellement de choix, chaque rumeur qui donne l’impression d’un petit fondement, doit être vérifié.
Et à l’inverse, de bons escrocs peuvent passer à travers les mailles.
La gestion de cela prend bien entendu des années, et il est probable que le collectif maçonnique namurois ne s’en est pas trop occupé durant les années difficiles de réfection du bâtiment largement ébréché, mais ensuite il fallut s’y atteler. Ce fut sans nul doute le travail de fin de mandat de Léon Sasserath et celui de son successeur Adam (Edmond) Kellens. C’est peut-être la raison pour laquelle les minutes de secrétariat de cette époque manquent à l’appel. Trop délicat.
Le comportement de François Bovesse fut exemplaire durant les deux guerres. Homme politique de premier plan durant la seconde, il s’attela à défendre ses compatriotes devant les tribunaux, fut emprisonné, puis servit d’otage et enfin assassiné. Sa popularité posthume était grande, il était devenu, pour les Namurois, NOTRE Bovesse. Pour la Loge, prendre les habits de cet homme qui fut sien, lui donnait un prestige moral qui pouvait l’aider à résoudre cette délicate question, en tenant éloignés ceux qui avaient été de réels collaborateurs, s'il y en avait, et en faisant accepter sans trop de contestations ses décisions pour les autres (ceux sous enquête), dans un sens ou l’autre.
On ne sait rien sur Namur, mais une étude fouillée à partir des archives des Amis Philanthropes n°2 et du GOB permet d’aborder la problématique [Robberecht]
La question est réellement brûlante. Le GOB, très rapidement, avait lancé un questionnaire individuel, à remplir par chacun, qu’il distribua aux Loges, daté du 15 septembre 1944. Questionnaire appelant notamment à la délation :
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Renseignements circonstanciés : … Les noms et adresses de ceux dont les agissements coupables au point de vue patriotique et moral doivent retenir notre attention. ... |
Il est évident qu’avec de telles questions, la délation du genre « le « concierge » de la meilleure amie de ma femme lui a confié qu’on dit qu’un tel … etc., est un risque. Et comme ce genre de chose possède les qualités d’une rumeur, plusieurs questionnaires reviendront signalant la même personne. Merci le « concierge », outre les éventuels règlements de compte entre membres. On comprend que les enquêtes visant à vérifier la réalité d’un comportement deviennent extrêmement difficile dans ces conditions et demandent une grande prudence et une discrétion à toute épreuve. Le dilemme -poursuivre ou non- se trouve à chaque pas, la complexité sociale des comportements fait qu'une démarche informelle, une 'discussion entre quatre yeux', devrait être la méthode privilégiée. De cela nous ne saurons évidemment rien. D'autant plus que vient se mêler l'instabilité politique et l'affaire royale: les pour et contre s'affrontent avec les coups bas que l'on imagine "vous êtes anti-Léopoldiste, c'est que vous êtes un ancien collaborateur et vice-versa. [Le ministre (de Pierlot durant la guerre, et d'après-guerre) chrétien de gauche, Antoine Delfosse, en fera les frais avec une campagne de dénigrement par ses coreligionnaires chrétiens pro-Léopoldistes pour ses positions anti-léopoldistes. Plus tard, il se rapprochera d'André Genot, voir plus loin. Céline Rase.]
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Graffitis en faveur de Léopold III sur les murs du quai ad aquam et de la citadelle lors des fêtes de la victoire à Namur. Le Patriote Illustré - 23 septembre 1945 - colorisé (archives de l'auteur)
Le livre de Robberecht nous propose des exemples de réponses reçues au questionnaire de ce type.
Le GOB va donc rectifier le tir et proposera en 1945 un nouveau questionnaire de 11 questions concernant uniquement le comportement du membre, déclaration faite sur l’honneur, ainsi que son désir de continuer le travail dans sa Loge. Aucune question ayant un caractère de délation n'y est reprise.
Les Amis Philanthropes n°2 (AP2) connaissent une période de procès maçonniques qui s’étend d’avril 1945 à février 1948, grosso modo la période des minutes 'manquantes' de secrétaire à la Loge de Namur.
Les « tracés » des Chambres du milieu (tribunal maçonnique) des AP2 (Loge de plus de 400 membres), qui ont eu lieu durant cette période, sont extrêmement succincts et montrent trois exclusions (au moins), une suspension de 30 ans, une suspension d’un an, une suspension jusqu’au jugement civil, et une admonestation. Les tracés des AP2, sans doute incomplets, ont donc gardé la trace de 7 condamnations.
Combien en réalité pour combien de Chambres du Milieu organisées ? Un acquittement décrit, et suite à cet acquittement, la personne qui avait été accusée, demanda la mise en accusation de ses accusateurs … sans suite, mais cela montre que les blessures provoquées sont profondes.
Enfin un non-lieu connu, c’est à dire que l’affaire n’arriva pas en Chambre du milieu.
À Namur, proportionnellement, cela nous donnerait 2 à 3 condamnations sur cette période, pour combien de Chambre du Milieu, pour combien de non-lieu ? Il fallait constituer les dossiers, complexes, il fallait confronter les versions des uns des autres, etc. et le nombre de membres réellement actifs pour la Loge n’est pas très élevé, une trentaine tout au plus (voir plus loin). On comprend que la charge est lourde et que cela prend du temps.
7. Renouvellement des membres.
Début 1946, Jacques Boulle (orateur de la Loge) fait le décompte de 88 frères certainement actifs, sur 135 avant guerre. Il y a ceux qui sont morts, gravement blessés, se sont affiliés à une autre Loge, pas encore revenus, volontairement éloignées de la Loge (souvent trop âgés), ou en suspicion de collaboration peu ou prou.
La présence aux réunions devient rapidement très faible :
Certes, la Ire tenue officielle -celle du 18 juillet 5945 fut pleine de promesses : 55 FFF:. étaient accourus, malgré la difficulté des transports.
Depuis, le nombre des présences n'a cessé de décroître de tenue en tenue ! 38 présents, puis 31, 24, 28, 23 et 22 ! [Rapport sur la situation de la loge, 1945]
Recruter de nouveaux membres devenait dès lors urgent.
Dès que le temple fut à nouveau fonctionnel, le 28 juillet 1946, nous l’avons vu, le renouvellement put se faire :
5946 : 14 nouveaux
5947 : 7 nouveaux
5948 : 9 nouveaux
5949 : 2 nouveaux +1 affiliation
Soit 33 nouveaux membres pour cette période, ce qui représente un doublement des présences de la courte période précédente. Un petit tiers de ceux-ci sont repris dans l’encyclopédie du Mouvement wallon.
Remarquons que les nouveaux venus sont très souvent liés à des mouvements de Résistance. Prenons l'exemple du réseau de Jean Pirotte qui centralise, à Gembloux, les journaux clandestins reçus, les multiplie sur les presses de l'entreprise de son ami Joseph Boulle et les redistribue sur l'ensemble du réseau.[Gihousse]
Est-ce que la notoriété posthume de François Bovesse franc-maçon, aurait aidé au recrutement de ces membres (dont je me souviens de certains!) ? Lorsqu’on voit les très importantes personnalités du « Mouvement wallon » (terme générique) qui entrent à la Loge namuroise, surtout en 1946, telles qu’André Genot qui deviendra président du Mouvement Populaire Wallon, puis secrétaire général de la FGTB (le syndicat socialiste) ou Jean Pirotte, -futur président de la Loge en succession de Donald Costy-, qui sera le secrétaire général puis le président, durant de longues années, du mouvement Wallonie Libre (il est le père du poète-écrivain Jean-Claude Pirotte qui remporta, par ex. le prix Rossel en 1986 ou le Goncourt de poésie en 2012 ), cela ne fait, selon moi, guère de doute. Notons pour ce dernier qu’il s’occupa, avec Joseph Boulle (dont question plus haut), de la mise en place des Fêtes de Wallonie à Gembloux, petite ville du Namurois, outre des activités communes dans la Résistance durant la guerre.
Ainsi deux des quatre composantes majeures du Mouvement Wallon trouvent une résonance très particulière dans la Loge de François Bovesse (les deux autres sont Rénovation Wallonne (catholique) et le Mouvement Libéral Wallon, le pendant libéral du Mouvement Populaire Wallon -socialiste-. Quant au quatrième, Wallonie Libre, qui fut un mouvement de résistance très actif durant la guerre, a une tendance plutôt indépendantiste (càd de fusion avec la France). Ces quatre composantes sont réunies au sein de la « Délégation permanente »).
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Sur la photo du bas (CP), également de 1962, sur les calicots, on peut y lire des revendications portées par le Mouvement Populaire Wallon lors d'une manifestation. (les documents proviennent des archives de l'auteur, colorisé)
*Bien que cela sorte de l'objet de ce travail, n'oublions pas que la situation du moment, pour le Mouvement Wallon, était tendue. Le premier congrès wallon d'après guerre, en 1945, à Liège, fut un congrès séparatiste. En effet elle vota par une majorité relative avec 486 voix, le rattachement à la France, pour l'indépendance de la Wallonie avec 154 voix, soit une majorité absolue pour le détachement de la Wallonie de la Belgique. Pour l'autonomie, 391 voix et, pour le maintien de l'unité de la Belgique, 17 voix. Se rendant compte que la population ne suivrait pas, l'idée séparatiste ensuite reflua. Mais le fait du vote reste là. [Fernand Schreurs, 1960]
*Citons également la pétition de 1963 qui recueillit environ 26 % du corps électoral wallon (645 499 pétitionnaires dont 112 764 à Bruxelles), réclamant notamment le référendum d'initiative populaire.[Kesteloot, 2004, p262-3] Cette pétition était portée notamment par André Genot (notons qu'André Renard, auquel Genot succède comme président du MPW, était décédé le 20 juillet 1962). Le mouvement issu du pétitionnement fut étouffé, cela semble paradoxal, principalement par le parti socialiste (encore unitaire) qui estimait que cela ne correspondait pas à sa ligne politique. Le député socialiste namurois Fernand Massart démissionna cette même année suite aux pressions subies, en causes ses propos: "Il est l'heure pour les parlementaires wallons de choisir entre leur peuple et leur poche", ajoutant lors de la démission "que les galeux se grattent", ouvrant ainsi une profonde blessure/déchirure au sein du mouvement socialiste. [Philippe Destatte]
8. Quand le nouveau nom de la Loge s’est-il imposé ?
Ce fut manifestement adopté en ordre dispersé à Namur, peut-être encore plus lentement pour le Grand Orient de Belgique.
On voit le secrétaire de la Loge rajouter à la main François Bovesse sur l'en-tête de la Loge, mais pas systématiquement, alors le président de la loge Adam Kellens (5947-5949), durant son mandat, pas une seule fois au niveau des documents consultés. Mais avec l'arrivée de Louis Prégaldien, un jumeau d'initiation de François Bovesse, comme président de la Loge (5950 de mars à mars), le consensus semble cette fois acquis.
De tous les documents que j'ai pu consulter émanant du GOB de 1945 à 1950 (CEDOM), l'ajout ne s'y retrouve que rarement. Il faut attendre les années 1950 pour que cela se fasse.
Etc ...
En bref.
Nous l'avons vu, la modification du nom de la Loge fut l'objet d'un consensus lent, sur plusieurs années. Plusieurs facteurs y ont concouru. Bien sûr, 1945, l'émotion de l'immédiat après-guerre fut en quelque sorte le déclencheur avec cette décision d'appeler le temple, François Bovesse.
L'idée d'étendre le nom à la loge elle-même et non plus seulement au temple, a germé à ce moment, pour preuve le fascicule des frères Boulle de 1946 qui contient le 'projet'.
La ténacité des tenants du "projet", mais aussi les moments difficiles que traversait la Loge à ce moment et l'aide que lui apportait, de manière posthume, François Bovesse, dans les différentes épreuves qu'elle dut traverser, va conduire au consensus.
Plutôt qu'un vote étriqué, d'une petite trentaine de membre, obtenu à l'arraché en 1945, cette modification du nom de l'antique Loge -la plus ancienne du pays- acquise dans la longueur du temps, possède une valeur inestimable: celle d'un vrai consensus de ses membres, forgé dans les difficultés vaincues. Là se trouve le réel hommage à François Bovesse.
Comme je l'écrivais plus haut, oui, un complot, c'est-à-dire, de nos jours, dans ce monde dystopique, comme un parfum de liberté. Toujours est-il que François Bovesse aurait apprécié ce sourire de l'histoire.
9. Références.
Des références générales vous sont proposées en fin de 5e partie.