De l'ancienneté de la Parfaite Union de Mons en Belgique

Publié le 21 Janvier 2020

L'Ancienne Loge de Mons, "La Parfaite Union" est considérée aujourd'hui comme la plus vieille Loge de Belgique. Cette ancienneté, 1721, est contestée par nombre d'historiens de qualité.

Le but de cet article n'est pas de remettre en cause le tableau d'ordre d'une Obédience, ce serait futile. Ni de revendiquer quelques préséances sans objet. Mais de lever certains blocages de la recherche maçonnique au XVIIIe siècle de ce qui deviendra la Belgique d'aujourd'hui, que l’hagiographie actuelle concernant cette loge a provoqués.

J'espère que ce travail, qui se veut une introduction au problème causé par la décision de 1898 du Grand Orient de Belgique, qui modifia l'ordre d'ancienneté de ses Loges, suscitera un débat historique sérieux et riche en données nouvelles.

 

(Attention, l'article peut subir de légères modifications suite à de nouvelles lectures et vérifications, ou des remarques et apports.)

 

 

Réception du prince Guillaume d'Orange (futur Guillaume II) le 18 mai 1819 à La Concorde de Mons. Le prince avait été initié à L'Espérance de Bruxelles le 14 mars 1817.

 

C'est l’anniversaire des 250 ans de la reconnaissance de l’antique loge namuroise, "La Bonne Amitié", par la Grande Loge d’Écosse, qui est le prétexte de cet article. Ce texte sera d'ailleurs repris dans le livre à paraître encore cette année 2020, qui portera sur le rite écossais primitif de Namur et couvrira l'histoire du XVIIIe et le XIXe siècle de ce rite et de la loge qui l'a porté. Mais il me semblait inévitable d’aborder le sujet du déclassement de la loge namuroise "La Bonne Amitié" dans le tableau de l’Ordre maçonnique belge (Grand Orient de Belgique) en 1898 au profit de la loge de Mons. Cet événement reste problématique. Et nous allons en examiner les raisons.

La loge de Namur est une loge qui trouve son origine dans le XVIIIe siècle. Depuis sa création, vers 1763 (selon Georges de Froidcourt) ou circa 1764 (selon Hugo De Schampheleire [1]), cela correspond à la présence de la brigade écossaise à la citadelle de Namur, jamais elle n’a cessé le travail, même si certaines périodes furent chaotiques, sinon durant les périodes de guerre. Elle n’a connu aucune fusion, aucune union de loges, elle est restée, telle que léguée par ses créateurs, un phare solide dans la région namuroise et au-delà.

La loge namuroise n’est pas la plus vieille loge créée au XVIIIe siècle dans les Pays-Bas autrichiens, tant s’en faut. Mais contrairement à beaucoup d’autres de cette époque, elle va survivre.

Dès la constitution du Grand Orient de Pays-Bas réunis (1818), elle fut reconnue, sans aucune contestation, comme la plus ancienne loge des Pays-Bas méridionaux, c’est-à-dire sur le territoire de ce qui deviendra la Belgique [2]. Notons qu’à cette époque, la loge de Mons était classée en septième position, nous y reviendrons.

Bien que s’affiliant avec retard au Grand Orient de Belgique, en 1836, nous en examinerons avec précision les circonstances dans l'ouvrage à paraître, elle récupéra sa place première, là aussi sans aucune contestation. In illo tempore, non suspecto.

Que s'était-il passé depuis ?

 

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Les circonstances du déclassement de la loge namuroise

 

Médaille souvenir réalisée par le loge La Parfaite Union lors de son '175e' anniversaire en 1896.

 

Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que la loge namuroise se vit contester sa place première et la perdit. Que s’était-il passé ?

 

D’une certaine manière, abandonnant dans les années 1870 son Rite écossais Primitif, elle laissait en arrière ce qui avait fait d’elle une loge remarquable ; elle étendait progressivement un voile d’oubli sur le fil de son histoire et de sa tradition.

 

En 1874, la loge liégeoise PIER (Parfaite Intelligence et Étoile Réunies) [3] réclama au Grand Orient de Belgique et obtint la première place au tableau de l’Ordre. Cette prétention ne dura qu’un an et la loge namuroise récupéra son bien, mais le coup de semonce était magistral.

 

La loge namuroise ne semblait pas s’en être émue, le temps était aux batailles anti-cléricales et aux luttes sociales, les conférences présentées à cette époque témoignent de cela [4].

Suite à cet épisode, en 1884, le Grand-Inspecteur du Grand Orient auprès de la loge namuroise voulut consulter les archives de la loge, réputée à ce moment « la plus ancienne de nos LL∴ » pour en comprendre les origines. Il n’y trouva qu’un désordre bien maigre : « Malheureusement, les archives de cet Atel∴ présentent sous ce rapport une grave lacune. C’est par des renseignements puisés en dehors des documents que possèdent nos FFF∴ de Namur, que le F∴ D... » put remplir sa mission [5]. Cette absence de sérieux dans la tenue des archives de la loge namuroise était ainsi porté à la connaissance de la vingtaine de loges que comptait à ce moment le Grand Orient de Belgique, via le Bulletin officiel de l’Obédience.

 

Les 29 février et 1 mars 1896, la loge « La Parfaite Union » de Mons fêta le 175e anniversaire de sa fondation, qu’elle plaçait au 24 février 1721, en présence des Grands Maîtres des Grands Orients de Belgique, de France et des Pays-Bas, du Suprême Conseil de Belgique et de la Grande Loge du Luxembourg, etc. [6]  Les jeux semblaient déjà faits, les choses vont s'enchaîner !

 

En 1897, Gustave Jottrand, 33e, de la loge de Mons, publiait dans la revue d’histoire de la Grande Loge Unie d’Angleterre, Ars Quatuor Coronatorum (AQC), un article intitulé : « On the Antiquity of Lodge La Parfaite Union, at Mons, Belgium. »[7] Cette communication fut immédiatement contestée par des membres de cette loge de recherche (voir les différents commentaires repris dans ce numéro d’AQC). Mais une publication dans AQC était comme parole d'évangile de ce côté-ci du Chanel. Cette même année, la loge de Mons déposait sa demande de modification du tableau de l’Ordre du Grand Orient de Belgique.

 

Ensuite, lors de la tenue du Grand Orient de Belgique du 19 juin 1898, le Grand Orateur Jean-Laurent Hasse (qui sera Grand Maître du Grand Orient de Belgique de 1905 à 1907) fit rapport de la demande de la loge « La Parfaite Union » de Mons d’une modification du tableau de l’Ordre, afin de la placer en tête dudit tableau. Cette demande avait été déposée en 1897 [8]. La commission chargée d’examiner la réclamation était composée de Goblet d’Alviella (ex-Grand Maître), Hasse et Tavernier (secrétaire de la commission).

Le rapport fut voté, à cette séance, à l’unanimité, et le tableau des 19 loges que comportaient à ce moment le Grand Orient de Belgique fut modifié en conséquence. La loge montoise, de sa 6e position d’alors, montait à la première et les cinq premières loges furent décalées à concurrence.

 

La lecture de ce rapport (tel que repris dans le Bulletin) montre qu’à aucun moment la loge « La Bonne Amitié » de Namur ne semble avoir été consultée ou qu’elle ait réagi, ni d’ailleurs, semble-t-il, qu’elle ait, ne fut-ce, chercher à conforter sa position. Même si c’est assez étonnant, que pouvaient faire les membres de la loge namuroise qui n’avaient aucun élément, sauf quelques bien maigres archives, apparemment sans grand intérêt pour justifier leur propre position, si l'on en croit le résultat de la visite du Grand-Inspecteur Dwelshauvers du Grand Orient ; en tout cas aucune des pièces consultées ne montre la moindre volonté de le faire.

 

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La réaction

 

Jeton du centenaire (1870) de la reconnaissance par la Grande Loge d'Écosse de la Loge La Bonne Amitié de Namur.

 

Dans un premier temps, elle ne sera pas le fait des membres de la loge namuroise, mais de l’ex-Grand Maître du Grand Orient de Belgique, Eugène Goblet d’Alviella, qui deviendra plus tard le Grand Commandeur du Suprême Conseil de Belgique, et ce n’est pas anodin pour cette histoire-ci. En effet, il écrivit la première histoire de la loge namuroise au XVIIIe siècle, qu'il publia également dans AQC, ainsi qu'en français.

 

Grâce aux archives de Moscou, nous possédons aujourd’hui des pièces du dossier d’époque de Goblet d’Alviella concernant cet objet [9]. Et nous pouvons mieux comprendre comment ce dernier fut convaincu par Mons.

Je relève ce fait assez troublant :

 

« Rapport du F∴ Goblet d’Alviella. »

[...]

« Néanmoins ce qui me faisait éprouver quelques doutes sur leur authenticité [ndr : concernant les lettres de constitution de la Parfaite Union de Mons], même après la décision de la grande loge provinciale, c’était les dates des 20 et 24 février 1721, respectivement assignées à l’octroi de ces Lettres Constitutives par des documents émanant de la R∴ L∴ « La Parfaite Union ». À ces dates, en effet, Lord Montague n’était pas encore investi de la Grande Maîtrise [ndr : de la Grande Loge d’Angleterre et de Westminster].

Sur ces entre-fait, j’ai appris du F Jottrand que quelques moments après mon départ de Mons, on avait retrouvé dans les archives de la Loge, un document qui élucide ce côté de la question.

Ce recueil, plus ancien que tous les documents précités, intitulé « Nouveau registre des Résolutions et verbaux », renfermant les tracés de la L∴ entre les années 1773 et 1779. Le F∴ Jottrand y a relevé que les Lettres constitutives de la L∴ lui avaient été délivrées par Lord Montague le 24 septembre 1721.

Dans ces conditions, il ne me reste plus qu’à me rallier aux conclusions du savant rapport rédigé par le T∴ Ill∴ F∴ Gustave Jottrand, en félicitant à mon tour les FF∴ Montois ... »

Signé Goblet d’Alviella

Pour copie conforme

Vallée de Bruxelles, le 8 avril 1896

Le chef du secrétariat du Suprême Conseil, Jules Gerard 30e. Cachet du Suprême Conseil. »

 

Ce coup de théâtre de ‘dernière minute’ est assez étonnant. Il permet de convaincre Goblet d’Alviella, qui signe finalement, malgré ses réticences et doutes, le rapport établissant l’ancienneté de Mons.

 

 

Cette date du 24 septembre 1721, est-elle effectivement celle reprise au niveau du registre lui-même, comme Gustave Jottrand l’affirmait ? La réponse est négative : c’est la date du 24 septembre 1771 qui y est inscrite [10], et Fernand Clement (voir plus loin) d’y insister en prenant même une photo, il était sans doute un peu interloqué [11].

« A∴ L∴ 0∴

De Mons,

Nouveau Registre des Résolutions et Verbaux de la Loge Constituées par le Très illustre frère Milord duc de Montagu, grand Maître de toutes les loges de la grande Bretagne en date du 24 7bre 1771. »

 

Lapsus calami de secrétaire ? Peut-être, mais ce n’est pas contesté. Ensuite, ce sera bien la date du 24 septembre 1721 qui sera reprise dans les études savantes qui furent publiées, corrigeant « spontanément » la source primaire, sans jamais mentionner ce fait.

 

D’où vient la première date, celle du 24 février 1721, que la loge montoise utilise toujours comme date de création ? Elle vient du tableau de loge la « Parfaite Union » de Mons, datant de 1777, qui est certifiée conforme de la main du marquis de Gages avec cette inscription :

« De la Parf∴ Union. Constituée par le T∴S∴ T∴ R∴ F∴ Duc de Montague le 24 février 1721, en faveur de Milord duc de Warthon, résignée par celui-ci au S∴ Guillaume Stanhope, le 15 novembre 1749, et ce dernier le 20 février 1770 au f∴ Fonson et confirmée le 28 avril 1776 par le TRF Marquis de Gages, Gr∴ M∴ Prov∴ » [12]

 

Plusieurs impossibilités apparaissent : la date du 24 février 1721, qui fut donc complétée comme il vient d’être dit. En effet le duc de Montagu n’était pas encore Grand Maître de la Grande Loge des « Moderns » à ce moment, il le devient le 24 juin 1721, il l’était donc en septembre de cette même année. Cependant, la date de la réunion de la Grande Loge ne se réalise que le 27 septembre, selon Anderson (or, selon Mons, tout se fait toujours un 24). Était-il d’ailleurs franc-maçon en février de cette année ? [13] Quant au duc de Warthon, il n’a été reçu que fin juillet 1721, et d’autre part, il n’a pas pu être dans les Pays-Bas autrichiens en 1721 puisqu’il était encore en Angleterre ; il n’est venu sur le continent qu’en 1725, en mission à Vienne pour le ‘prétendant’, ensuite il va en Espagne.

Applebee’s Original Weekly Journal, 5 August 1721, issue 2125 :

« Last Week his Grace the Duke of Wharton was admitted into the Society of Free-Masons ; the Ceremonies being perform’d at the King’s-Arms Tavern in St. Paul’s Church-Yard, and his Grace came Home to his House in the Pall-Mall in a white Leathern Apron » [14].

 

Il existe d’ailleurs une troisième version : le 24 juin 1721, tiré d’un diplôme de 1780 de la Parfaite Union de Mons [15].

 

Comment la loge montoise a-t-elle réglé la difficulté :

« Nous croyons que la Gr∴ Loge d’Angleterre a constitué la Parf∴ Un∴ dans une réunion tenue le 24 février 1721 et qu’elle a délivré la lettre patente à accorder ensuite de cette résolution, le 24 septembre 1721 » [16].

 

Sauf que, si l’on croit Anderson, il n’y a pas eu de réunion le 24 février; elles se font d'ailleurs généralement à des jours consacrés, comme le 27 décembre 1720 à la Saint-Jean l’évangéliste ou le 25 mars 1721 à la lady-day, le jour de l’annonciation. Cela reste néanmoins un point de détail.

 

Il reste également le problème de l’identification de «  Stanhope »: Guillaume (ou William) selon le document d’époque et le frère Speth de la loge Quatuor Coronati, Philippe selon Jottrand. Car si deux solutions semblent exister, elles posent toutes les deux des problèmes de temporalité [17][18].

 

Notons que les recherches récentes, des historiens anglais et américains mettent en doute l’existence même de la Grande Loge de Londres et Westminster (les « Moderns ») entre 1717 et 1721, jusqu’à l’arrivée du duc de Montagu. C’est aujourd’hui un des domaines de recherche maçonnique les plus passionnants [19][20]. Il va sans dire que la délivrance d’une constitution officielle par cette toute jeune Grande Loge, pour une loge hors Angleterre, en février 1721, d'extrêmement improbable, devient alors totalement impossible !

 

Doit-on ajouter que les historiens contemporains qui se sont penchés sur cette question, estiment que l’année de 1721, comme date de la création de la loge montoise par la Grande Loge de Londres, relève d’un de ses innombrables faux qui ont circulé au XVIIIe siècle. Hugo de Schampheleire, et nous pouvons aisément le suivre dans ses conclusions, qui avait pourtant trouvé l’existence d’une loge spontanée et éphémère à Rotterdam à partir des années 1721-2 [21], est catégorique : «Een flagrante anciënniteitsvervalsing die uit de 18de eeuw dateert. » (« Une falsification flagrante sur l’ancienneté qui date du 18e siècle »). Pour lui, la création de la loge montoise « La Parfaite Union » se situe « circa 1770 » [22]. Pour s’en convaincre, la lecture de son étude fouillée est conseillée.

 

Certains historiens, dont Hugo De Schampheleire, avancent par ailleurs l’hypothèse d’une introduction de la franc-maçonnerie dans la ville de Mons par le frère Nicolas-François le Louchier de Jéricot, qui érigeât une loge durant l’occupation française (1746-8), car « ayant eu la réputation de tenir Loge quand cette ville de Mons était occupée par les armées de la France » (rapport à l’Impératrice-Reine lors de son arrestation en 1756) [23]. Cette loge disparut lorsque les armées françaises quittèrent la place suite à la paix d’Aix-la-Chapelle.

En effet, lorsque le frère Albert Fontaine demanda à être agrégé à la "Parfaite Harmonie" de Mons en 1772, il le fit comme un maçon ayant 25 ans d’ancienneté, « ci-devant membre de la loge du F∴ Jericho, instituteur de la Maçonnerie dans cet Or∴ » [24]. Les termes « instituteur de la maçonnerie » sont parlants.

 

 

En 1935, la loge namuroise « La Bonne Amitié » réagit enfin et introduisit une réclamation auprès du Grand Orient de Belgique. Elle est l’œuvre de l’historien de la maçonnerie de l’époque, Fernand Clement. Nous lui devons des ouvrages aujourd’hui incontournables pour le chercheur concernant l’Histoire de la Maçonnerie Belge au XIXe siècle (1948) et celle de Hauts-Grades (1937).

 

Eugène Goblet d’Alviella (1846-1925), sans doute repentant, avait écrit la première histoire de la loge namuroise, qu’il publia dans Ars Quatuor Coronatorum n°20 en 1907 et en français en 1909 [25].

 

Fernand Clement (1883-1950) le suivit et écrivit également une histoire de la loge namuroise, publiée en 1924, en élargissant considérablement le propos [26]. Cet ingénieur, habitant Jemeppe sur Sambre, initié juste avant la première guerre, en 1914 à la Bonne Amitié, sera un proche de Goblet d’Alviella. Il apporta tout son appui à celui-ci au relèvement des colonnes du Chapitre namurois "L'Intérieur du Temple" en 1922 dont il est, à ce moment, le secrétaire-archiviste. Cette refondation se réalisa dans les suites des 150 ans de la reconnaissance de la loge namuroise par la Grande Loge d’Écosse. Il deviendra juste après la seconde guerre, de 1948 à 1950, année de son décès, Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil de Belgique, inscrivant ses pas dans ceux de son illustre prédécesseur et ami.

 

Le rapport, rédigé par Clement au nom de la Loge namuroise, fut déposé en 1935 au Grand Orient de Belgique. Il existe également en plaquette imprimée datée de 1936. Il garde toute sa pertinence. Le rapport en réponse de la loge montoise, imprimé en 1935, montre la difficulté d’une défense solide, se basant quasi exclusivement sur le vieux document (rapport) de 1898, il n'y a rien de nouveau ; de nombreux points soulevés sont passées sous silence. Clement rédigera encore une réponse à la réponse montoise (1936). Une commission fut désignée par le Grand Orient de Belgique ; elle se réunira une fois, puis plus rien [27].

 

Cependant, ces auteurs n’avaient pas encore connaissance, d’une troisième étude sur l’histoire de « La Bonne Amitié » faite par Froidcourt [28] et publié en 1938, ni du dossier Bonne Amitié de Namur et Parfaite Union de Mons, qui se trouvent à la BnF (ou dans les archives de Moscou), pour les pièces principales, ni du fameux certificat namurois « Roquet » de 1768.

 

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La filiation de la Concorde - Parfaite Union montoise sur le XVIIIe siècle

 

Loge La Concorde, Mons

 

Ce problème n’a pas fait l’objet d’un examen particulier, sans doute pour la raison simple que les dossiers BnF n’étaient pas à disposition à cette époque, ni sans doute ceux retrouvés dans les archives de Moscou. Or, cette filiation pose problème.

 

En 1800, une loge maçonnique est créée à l’Orient de Mons, « La Concorde ». Le dossier d’installation de cette loge se trouve notamment à la BnF.

(Les originaux de l’installation de la loge et du discours de l’orateur ont été récupérés par les archives de Moscou et se trouvent au CEDOM. Ils sont quasi identiques.)

Le dossier comporte 289 feuillets, le tracé de l’inauguration du nouveau Chapitre débute au feuillet 49, cet événement prend place en 1807. Les lettres capitulaires datent du 12 décembre 1806.

Du feuillet 94 au feuillet 150, se trouve la copie du Procès-verbal de l’Installation de la loge « La Concorde », qui se réalisa le 12 octobre 1800.

La loge installatrice est la loge des « Amis Philanthropes » et les frères installateurs sont les frères Passenaud ex-VM, Gaboria et Leblanc, 1er et 2nd Surveillants.

 

Que nous apprennent ces deux volumineux dossiers d’installation de la nouvelle loge « La Concorde », sur le passé historique du XVIIIe siècle dont la loge se targue aujourd’hui ?

Deux discours doivent retenir notre attention. Celui de l’orateur Etienne-François Girard, secrétaire du Préfet, venant de la loge des « Artistes » de Paris, et d’autre part, celui de Séverin Lamine, élu vénérable maître de la nouvelle loge, un homme du cru puisque c’est un ancien de la « Parfaite Harmonie » de Mons, la loge du Marquis de Gages.

 

Leurs discours, avec les emphases bien de l’époque, vont dans le même sens ; Girard :

« Oui, C∴ FF∴ ; honneur aux soutiens de la Maçonnerie à nos dignes FF∴ installateurs qui viennent faire étinceler parmi nous les rayons de feu qui jaillissent du G∴ O∴.

Le Temple Illustre et Sacré de la Maçonnerie semblait avoir été abandonné par ses ministres ; des mains profanes et barbares avaient renversé ses colonnes antiques et majestueuses, et déjà ces ruines vénérables étaient recouvertes d’herbes parasites, dont l’existence accusait à juste titre, d’oubli ou de faiblesse les sectateurs de son culte.

Cette inaction ne fut pas heureusement de longue durée. Des ouvriers courageux se mirent à l’ouvrage, leur zèle suppléa à leur talent. Déjà des colonnes étaient retirées des entrailles de la terre, et se relevaient sur le fondement du temple ; chacun de nous apporta sa portion de travail pour les affermir sur leurs bases ; mais nous n’étions pas dirigés par la première Lum∴.

Pour rendre nos travaux plus certains et plus Réguliers, nous demandâmes des Constitutions au G∴ O∴. Cette demande a été accueillie au gré de notre Espérance ; et les V∴ f∴ Commissaires nous apportent ce bienfait du G∴ O∴ » [29].

Discours intéressant d’un frère en quelque sorte, extérieur. Bien qu’accédant à la fonction importante d’orateur, on peut difficilement le taxer de parti pris : il y a bien eut une solution de continuité (une rupture) entre les loges du XVIIIe siècle et la création de la nouvelle loge "La Concorde" à Mons. Il n’y aura pas d’autres allusions au XVIIIe siècle dans son long discours.

 

 

Et c’est ce que dit également, très clairement, le président du jour de la nouvelle loge, qui, lui, est un ancien et pourrait être taxé de partialité ; et pourtant :

« Dans cette fête Solennelle de la Macrie∴ et précieuse pour notre Or∴, je crois qu’il convient de vous retracer en peu de mots ce qui a pu donner lieu à cette respectable réunion qui est pour nous une preuve de la bienveillance et du G∴ O∴ de France et de celui des Amis Philanthropes de Bruxelles que nous possédons parmi nous et à qui, CC∴ ff∴ de la Concorde, vous ferez l’accueil le plus amical, pour leur témoigner combien nous sommes sensibles à l’empressement et à l’aménité qu’ils mettent à s’acquitter de l’installation de notre Or∴ pour laquelle ils ont reçu les pouvoirs du G∴ O∴ de France.

Des anciens frères de la vraie et parfaite harmonie et de la parfaite union, deux Loges duement constituées en cette ville de Mons par la L∴ Provinciale de la Belgique et que des lois gênantes et contraire à la liberté de notre ordre, avaient empêché de se réunir depuis leur émanation joint quelques bons frères d’autres Orients profitant du retour aux vrais principes que notre nouveau Gouvernement professe et desquels il ne déviera pas, MM∴ ff∴, flattons nous en, se sont réunis au milieu de l’an 8, comme ils en avaient le droit, pour rendre hommage à la vraie Lum∴, émanation de la Divinité, et qui conduit les hommes à tout le bonheur dont le passage de la vie soit susceptible.

Ces ff∴ ainsi réunis, mais parmi lesquels il y avoit eu sur la plus heureuse des résolutions connues, différentes opinions jusqu’au 18 brumaire, et voulant en faire disparaître la plus légère nuance, sont convenus de former une nouvelle L∴ sous le nom de la Concorde et d’en demander la constitution au G∴ O∴ de France connu par ses Lumières, son attachement au Gouvernement et pour la protection que ce même Gouvernement lui accorde.

Depuis notre réunion, très Resp∴ et Cher ff∴ Installateurs, nous avons affilié à nos travaux différents ff∴ marquans que nous ne nommerons pas, et nous avons reçu plusieurs bons citoyens aujourd’hui nos Chers frères tous bien dignes de concourir à nos Sublimes travaux et parmi lesquels il en est déjà, qui par leur zèle, ont été appelés aux dignités de cette L∴ et en remplissent actuellement les fonctions. ... »

Discours du frère Séverin Lamine, ‘homme de loi’, un ancien de "La Parfaite Harmonie" et président de la loge (feuillet 110-111) [30].

 

Cette longue citation, la seule du dossier d’installation qui parle un peu du passé, montre des choses intéressantes. Aucune autre intervention ne parle du passé, de ce XVIIIe siècle si riche pour la maçonnerie montoise et si importante pour la maçonnerie des Pays-Bas autrichiens, même pas au cours des santés, ni lors de la prise de parole de frères (après les santés).

Les frères, issus majoritairement des anciennes loges de Mons, ont convenu de créer une « nouvelle loge » et en demande une « constitution ». Pour cet objet, la création d’une nouvelle loge, ils se sont réunis au milieu l’an 8 (1799-1800), c’est-à-dire, disent-ils, après le coup d’État du 18 brumaire (9 novembre 1799) qui va enfin les mettre d’accord !

Nous pouvons donc supposer qu’il y a eu des réunions avant le coup d’État, mais qu’elles n’avaient abouti à rien.

C’est donc bien le projet d’une nouvelle loge qui met les frères montois d’accord.

 

(C’est leur choix ! « différentes opinions jusqu’au 18 brumaire, et voulant en faire disparaître la plus légère nuance, sont convenus de former une nouvelle L∴ sous le nom de la Concorde » : on comprend d’ailleurs ainsi l’origine du nom de la nouvelle loge.)

 

Il n’y a d’ailleurs aucune demande des montois, ni à ce moment, ni par après, de reconnaître une quelconque ancienneté autre que celle de la date de création de leur nouvelle loge. Et donc, sans aucune contestation de la part de ceux-ci, au contraire c’est leur projet, cette loge prend sa place dans le tableau de l’Ordre à la date de sa création, en 1800, tant au GODF, qu’ensuite au Grand Orient des Pays-Bas, qu’au Grand Orient de Belgique.

 

On peut comparer avec la situation de la loge namuroise. Le dossier de celle-ci à la BnF [31], montre qu’elle demanda son « affiliation » (sic) au Grand Orient de France en 1808, en usant de tous ses titres portés dans son Rite écossais Primitif, et demandant que son ancienneté soit reconnue (ceci a été largement explicité plus haut). Ce qui fut fait. Il n’y a eu aucune « installation » de loge, sinon un courrier de Cambacérès attestant de son « agrégation » au GODF, d’une loge régulièrement patentée par la Grande Loge d’Écosse au XVIIIe siècle [32].

 

 

On ne doit donc pas s’étonner si, dans le compte rendu de l’inauguration du Chapitre de Mons, le 2 mars 1807 (feuillets 49 à 63), pas une seule fois le passé montois du siècle précédent, qui fut si important en termes de Rose-Croix, n’a été évoqué, ni par Dumond Du Pré, ni par aucun des participants, ni dans le discours de l’Orateur du Chapitre, de Frontville .

 

Nous terminons ce petit tour d’horizon par le premier tableau de la nouvelle loge « La Concorde » qui se trouve dans le dossier BnF. C’est, apparemment, le deuxième état connu de la loge à ce jour, il se présente comme un rectificatif du premier état qui daterait de mai 1800.

Tableau du 28 juillet 1800 (n'oublions pas que ce sont des tableaux réalisés par les frères montois de l'époque). Il comporte à ce moment 58 membres, ce qui montre la vivacité de la maçonnerie montoise. Un premier tableau aurait été envoyé (il ne se trouve pas dans le dossier BnF), mais celui-ci décrit précisément les rectifications et modifications par rapport à cette première ébauche.

 

Parmi ceux-ci :

23 membres proviennent de l’ancienne Parfaite Harmonie de Mons (disparue).

21 membres proviennent de l’ancienne Parfaite Union de Mons (disparue) : dont 3 omis dans le premier tableau.

1 membre vient des Artistes de Paris.

1 membre vient de Saint-Jean du Désert de Valenciennes.

1 membre vient de l’Union de Bruxelles (disparue).

1 membre vient de Saint-Pierre des Vrais Amis de Paris.

1 membre vient des Vrais Amis de Mons. (Il s'agit de Dolez Jean François. Il signe à côté de son nom et donc à côté du nom de l'ancienne loge qui lui est attribué: il confirme dès lors.)

9 nouveaux membres qui avaient été initiés/affiliés par la Concorde de Mons, dont un reçu depuis le premier tableau.

 

Ceci confirme la prépondérance des anciens de la loge disparue « La Parfaite Harmonie » dans la nouvelle loge.

Ce décompte correspond exactement, pour les 49 premiers de la liste, aux noms qu'on trouve dans le rapport montois de 1898, pp 27 et 30, si l'on en décompte les 9 nouveaux membres repris en dernier au tableau de juillet :

"Si nous prenons maintenant le registre matricule de la Concorde et y considérons les noms de ceux qui se réunirent pour reconstituer la Loge, nous voyons que les FFF:. étaient au nombre de 49 : 25 étaient renseignés comme initiés à la Parf:. Harm:., 20 comme initiés à la Parf:. Un:., 2 à des Loges de Paris, 1 à une Loge de Bruxelles et 1 à une loge de Valenciennes." [33]

 

Le problème n'est donc pas là. Il se situe dans les affirmations du rapport de 1898, repris par Nestor Cuvelliez, qui utilisent une curieuse logique. Ce rapport décrit donc une loge de 49 frères maçons, mais écarte la déclaration d'appartenance ancienne notée sur les tableaux réalisés par les frères de l'époque (et signée par ceux-ci), et remplace celle-ci par un décompte comparatif avec une liste de noms des membres de ces loges, de 1786 : de cette manière, seulement 18 viendraient de l’ancienne Parfaite Union et 12 de l’ancienne Parfaite Harmonie, alors que 19 viendraient d’autres Orients ou initiés à Mons. Cette liste de nom, ce n'est pas un tableau de Loge, a été réalisée sur demande du "fiscal" (le procureur général) de la Province où se trouvait la loge, lors de la fermeture forcée des Loges en 1786 suite aux décisions de Joseph II; les listes furent ensuite remises à la Chancellerie. Sauf que ces listes de 1786 existent toujours (Chancellerie, AGR) et le comparatif, que l'on peut réaliser aujourd'hui, montre que le décompte fait en 1898, repris par Cuvelliez, apparaît comme erroné, avec une tendance inversée [34].

 

Les quatre premiers Vénérables Maîtres viennent d’ailleurs de l’ancienne loge « La Parfaite Harmonie » : Antoine, Lamine qui le remplace au pied levé, Losson et Dumond Du Pré. C'est à l'image de la première commission qui dirigea la loge.

Cependant un Edmond (Dumond) DuPré est repris sur le tableau de 1800 (BnF) comme venant de "La Concorde". On repère 3 Dumont dans les tableaux et la liste de la "Parfaite Harmonie" du XVIIIe siècle (et aucun dans ceux de la "Parfaite Union") ; dans le dossier de la BnF, il est réputé avoir été membre de la loge de Maubeuge avant de rejoindre celle de la "Parfaite Harmonie" à Mons.

 

D’autre part, une loge « Les Vrais Amis » de Mons est citée dans ce tableau ? En tout état de cause, il n’a pas été possible de trouver une telle loge à l’Orient de Mons, ni durant l’ancien régime, ni durant la période française (Loge non-obédientielle? Il pourrait alors s'agir de la loge de "Lamotze" qui connu une vie éphémère durant le Directoire). Par contre il existe des loges portant ce nom à Gand, Bruxelles, Liège.

 

Lors de la venue du prince héritier Guillaume d’Orange (futur Guillaume II), le 18 mai 1819, une tenue extraordinaire fut organisée à la loge "La Concorde" de Mons pour recevoir dignement ce haut personnage. C’était l’occasion de faire valoir le prestige de la loge. Pas une seule fois, dans le tracé de la réunion qui fut imprimé et donc préalablement sanctionnée (la page de couverture -orange- est reproduite ci-dessus), le passé du XVIIIe siècle ne fut évoqué.

 

Pour être complet, signalons la publication de 1990 de l'historien montois bien connu MA Arnould qui propose des comptages un peu divergents, après diverses corrections que l'on a parfois du mal à suivre [35].

 

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Après la Révolution belge

 

Tracé de la tenue du 12 mai 1839, où la Loge montoise changea son nom de "La Concorde" en "La Parfaite Union".

 

En fait tout change après la révolution belge de 1830, lorsque la loge décida de modifier son nom. Les anciens membres de la loge La Concorde étaient décédés. On est le 22 septembre 1838, le F∴ Orateur

« propose de décider qu’à dater de ce jour la L∴ reprendra le tit∴ distinctif de la Parfaite Union sous lequel elle a été constitué le 24e j∴ du 12e m∴ 5721, par Milord le duc de Warthon. Cette proposition est immédiatement mise aux voix et accueillie à l’unanimité. » (p 14, réf suivante)

 

La digestion de l’histoire devient difficile (5720 et c’est Montagu qui constituerait, auraient été plus correct par apport à la légende première !). Les anciens étaient disparus, la mémoire collective des origines de la loge "La Concorde" était en train de se perdre. Les membres d’alors, manifestement largement ignorants des événements maçonniques vécus par leurs aînés, paradoxalement essayaient de se les approprier, ce qui, en soi, est louable. Une légende modifiée apparaît : Wharton Grand-Maître et février 1722 -en fait, il ne sera grand-maître que le 24 juin 1722-. Ils pouvaient alors s’accorder sur un projet qui apparaît comme contraire au souhait clairement manifesté par les fondateurs de leur loge. De plus, de façon très étonnante et en désaccord avec le poids réel des membres des anciennes Loges montoises, lors de la création de « La Concorde », ils choisirent le nom de « Parfaite Union », et non celui de « Parfaite Harmonie ».

 

Le 12 mai 1839, la loge inaugure son nouveau temple. Le tracé de cette mémorable séance fut imprimé, et donc sanctionné, par la loge de Mons [36].

 

Les erreurs continuent et expliquent sans doute (du moins en partie) le choix malheureux du nouveau nom :

Le Vénérable Maître du jour prend la parole :

« Le 24e j∴ du 12e m∴ 5721, Milord Duc de Warthon alluma le feu sacré à l’Or∴ de Mons. Le 15e j∴ du 9e m∴ 5749, il en confia la garde à Guillaume Stanhope, qui à son tour, chargea le 20e j∴ du 12e m∴ 5770, le T∴ Ill∴ F∴ Fonson d’en attiser l’étincelle. Le 28e j∴ du 6e m∴ 5776, parut sur la scène Maç∴, le T∴ Ill∴ F∴ Marquis de Gages S∴ G∴ M∴ des LL∴ belges, l’éclat et la splendeur de la Maç∴. Au G∴ M∴ Vener∴ de cet at∴ succéda le F∴ De Bagenrieux, à celui-ci le F∴ Dupré, au F∴ Dupré, le F∴ Rouselle, puis le F∴ Griez. Enfin, il y a 6 ans, vous avez remis le maill∴ dans mes mains. » (pp 19-20)

 

Quelques instants auparavant, le Grand Maître du Grand Orient, de Stassart, certainement cornaqué par des membres de la loge, sinon son Vénérable Maître, avait affirmé la même chose :

« C‘est de la L∴ de la Parf∴ Union qu’est sorti cet ill∴ Gr∴ M∴ de la Maç∴ Belge, le Marquis de Gages, dont ... » (p11).

 

Il n’y a donc aucun doute possible : en 1838-9, pour les membres de la loge "La Concorde" qui décidèrent la modification du nom de leur loge en "La Parfaite Union", le Grand-Maître duc de Wharton avait allumé et constitué la loge en février 1722 et le Marquis de Gages était issu de l’ancienne loge montoise dont ils avaient repris le nom ; l’histoire était à nouveau transformée et le marquis pouvait se retourner dans sa tombe ! (Et pourtant, il n’y a qu’une cinquantaine d’année qui les sépare de son entrée dans ce lieu éternel.)

 

À la génération suivante, certaines anomalies seront corrigées, mais ce sera pour mieux faire ressortir et utiliser ce qu’Hugo De Schampheleire, avec d’autres de ses collègues, appelle une falsification de l’histoire.

 

On peut s’arrêter ici. Espérons que cette introduction stimulera l'envie des historiens de découvrir, ajuster, faire avancer notre connaissance concernant le domaine maçonnique dans les Pays-Bas autrichiens et ensuite. Nous devons cependant souligner, que, pendant que la loge namuroise perdait ses archives au fur et à mesure de sa vie, la nouvelle loge montoise les a jalousement préservées, permettant aujourd’hui une connaissance de qualité de la maçonnerie des Pays-Bas autrichiens. De ce point de vue, nous leur sommes redevable.

 

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Conclusions sur l’ancienneté

 

Tableau de juillet 1800 de La Concorde. BnF,  Fonds maçonnique, FM2-556, loge de Mons.

 

Il n’y a, aujourd’hui, aucun doute raisonnable quant à l’antiquité de la loge "La Bonne Amitié" de Namur sur la loge "La Concorde-Parfaite Union" de Mons.

 

Déjà, à l’époque, Goblet d’Alviella était manifestement réticent à la modification du classement des loges au tableau de l’Ordre. Mais il l’a accepté parce que, sans doute, l’affaire était déjà trop engagée.

 

Son ami et disciple, Fernand Clement, membre de la loge namuroise, va reprendre l’étude de l’histoire de "La Bonne Amitié" que son mentor avait commencée. Il le fera avec minutie, c’était un homme précis. On peut certainement discuter l’un ou l’autre point, mais dans son ensemble, c’est un travail historique solide.

Ensuite, avec méthode, il pouvait étudier les pièces, tant montoises, que namuroises, qui avaient soutenues les prétentions de la loge de Mons en 1898.

En 1935, il introduisit, au nom des membres de la loge namuroise "La Bonne Amitié", une réclamation auprès du Grand Orient de Belgique. Son rapport est toujours pertinent.

Les circonstances font que cette réclamation, après un début d’attention, n’a ni été traitée, ni été clôturée par l’Obédience, elle est donc toujours pendante.

 

Depuis, de nouvelles pièces sont apparues qui confortent les raisonnements de Fernand Clement, mais qui, de plus, interrogent durement la réalité de la filiation maçonnique de la loge montoise actuelle « La Concorde–Parfaite Union » sur « La Parfaite Union » de Mons du XVIIIe siècle.

Cependant, dans les domaines scientifiques, rien n'est heureusement définitivement "settled". La recherche sur l'histoire maçonnique doit se poursuivre et j'espère que des données nouvelles viendront enrichir et surtout dynamiser cette recherche sur le XVIIIe siècle qu'un Hugo De Schampheleire, avec d'autres, ont déjà si magnifiquement défriché.

 

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Références

 

Liste des membres de la Loge "La Parfaite Harmonie" de Mons fournie à la Chancellerie en 1786. Archives Générales du Royaume.

 

  • 1. Hugo De Schampheleire. De Vrijmetselarij in de Oosten rijkse Nederlanden 1726-1786. Doctorale Scriptie. Vrij Universiteit Brussel, 2003.

 

  • 2. Auguste De Wargny. Annales chronologiques, littéraires et historiques de la maçonnerie des Pays-Bas. À dater du 1er janvier 1814, tome I, Bruxelles, Presses du Frère L. Jorez Fils, 1822, p 357.

 

  • 3. La PIER avait reçu, pour la partie « Parfaite Intelligence », ses Constitutions du Grand Orient de France à la date du 12 octobre 1775. La date de fondation de cette loge fait l’objet de discussion : 1770, ou avant sur foi d’un feuillet intitulé « Couplets adressés au Très Vénérable Frère Marquis de Gages, &c. &c., Grand-Maître de toutes les loges du Hainaut et dépendances, le jour qu’il visita la Loge de la Parfaite Intelligence de Liège » (fonds Froidcourt-Droixhe, ARB). Malheureusement le feuillet n’est pas daté ; cependant Froidcourt pense qu’il est de l’époque où le Marquis de Gages était un Grand Maître ‘provincial’ à la Grande Loge de France (~1765-69) (cf Froidcourt. François, Charles, comte de Velbruck, prince évêque de Liège, franc-maçon. Protin, Liège, 1936). Lors de la décision d’accorder la nouvelle constitution de 1775, le frère rapporteur, très probablement le fr. Pingré, grand orateur, propose : « Cette L∴ n’est point nommée sur un tableau général arrêté en 1766. Le Ven∴ fr∴ de la Chaussée n’en a aucune notice. Comme la L∴ paroit disposée à se contenter d’une constitution nouvelle, je conclus à ce qu’il soit construit à l’Orient de Liège une loge de Saint-Jean sous le titre distinctif de la Parfaite Intelligence à la date du 12 octobre 1775, date qui paroît être celle de la requête, en rappelant et en régularisant en tant que de besoin les travaux fait par elle depuis 5770 ». Et sur le courrier accompagnant les Lettres de constitution, il est rajouté à la main en bas de la page « en rappelant les travaux commencé en 1770, avec la faculté de prendre rang au G. O. à la date de l’ancien titre si la R. L. peut le retrouver » (BnF, FM2-555 Parfaite Intelligence). Selon Le Bihan, il faut comprendre que la loge peut prendre rang en 1770 si elle retrouve son ancien titre. (Alain La Bihan. Loges et chapitres de la Grande Loge et du Grand Orient de France, loges de province. Paris, CHESRF 1990, p 432.) Ceci est confirmé tant par le discours du Vénérable Maître que celui de l’orateur lors de l’installation de la loge, le 3 avril 1776; ici celui du Vénérable : « Le voilà donc enfin arrivé, Mes frères, ce moment fortuné si vainement attendu depuis six ans ! » (dossier BnF)

 

  • 4. Fernand Clement. Contribution à l'histoire de la R ∴ L ∴ La Bonne Amitié à l'Orient de Namur. Bulletin du Grand Orient de Belgique, 1924, pp 275-6.

 

  • 5. Bulletin du Grand Orient de Belgique, 5882, p 40. Il s'agit du grand-inspecteur Dwelshauvers.

 

  • 6. Médaille souvenir réalisée à cette occasion. Collection privée.

 

  • 7. Gustave Jottrand. On the Antiquity of Lodge La Parfaite Union, at Mons, Belgium. Ars Quatuor Coronatorum, n°10, 1897, pp 46-57.

 

  • 8. Bulletin du Grand Orient de Belgique n°24 et 25, 5896-5898, pp 86-90.

 

  • 9. Archives de Moscou. CEDOM. Boites Amis Philanthropes.

 

  • 10. Fernand Clement. Ancienneté des Loges de Mons et de Namur. 1936 : Rapport présenté à la Commission spéciale du Gr∴ Or∴ de Belgique le 26 mars 1935 au nom de la Loge de Namur, p 15. (Il existe également un Rapport n°2, daté de 1936, en réponse à la réponse montoise, qui montre la solidité de l’approche maçonnique de Fernand Clément sur le plan historique.)

 

  • 11. Cet intérêt nous est parvenu par le rapport dactylographié de 1935 (archives de Moscou) ; à la page 11 de ce rapport, « en voici une photographie »  qui devait sans doute y être collée !  Puis dans ce même rapport de Clement, cette fois imprimé de 1936 : « À défaut de pouvoir vous en donner ici une reproduction photographique – trop coûteuse- en voici une copie. » C’est à nouveau commenté dans le second rapport de Clement en réponse, également de 1936, p 13 : « Des arguments tirés d’un examen minutieux des Registres Montois, la Parfaite Union n’existait pas en 1771. Le F∴ Cuvellier a une foi robuste dans la thèse qu’il défend : rien ne lui semble anormal ! Ni la date de 1771 en première page du registre qui est un « lapsus calam ». Ni la surcharge de la date d’initiation du F∴ Fonson au sujet de laquelle d’ailleurs, il nous prête des insinuations toutes gratuites. De ce que le F∴ Fonson était Maçon en 1770, il se demande : comment dès lors prétendre que la Loge n’existait pas en 1771, comme si le F∴ Fonson n’avait pu recevoir la lumière dans un autre atelier que la Parfaite Union de Mons ! ... »

 

  • 12. Collectif. Ancienneté de la Resp∴ L∴ La Parfaite Union à l’Or∴ de Mons. Rapport. 1898., p 10.

 

  • 13. Le Dr William Stukeley note dans son journal personnel : « Jan. 6, 1721. I was made a Freemason at the Salutation Tavers, Tavistock Street, with Mr Collins and Capt. Rowe, who made the Famous engine. », et il rajoute dans son Commonplace book «  I was the first person made a Freemason in London for many years. We had great difficulty to find members enough to perform the ceremony. Immediately upon that it took a run, and ran itself out of breath thro’ the folly of the members. » Il indique par là que, jusqu’à la grande maîtrise de son ami le duc de Montagu, la maçonnerie londonienne ne parvenait, qu’avec peine, à survivre. Quant à savoir si une Grande Loge existait à ce moment-là ?

 

  • 14. Applebee’s Original Weekly Journal, 5 August 1721. In Robert Peter éditeur, British Freemasonry, 1717-1813. Vol. 5 : Representations. Éditions Routledge, 2016, p 9.

 

  • 15. Hugo De Schampheleire. De Vrijmetselarij in de Oosten rijkse Nederlanden 1726-1786. Doctorale Scriptie. Vrij Universiteit Brussel, 2003, p 36.

 

  • 16. Collectif. Ancienneté de la Resp∴ L∴ La Parfaite Union à l’Or∴ de Mons. Rapport. 1898., p 20.

 

  • 17. Nestor Cuvelliez. Deux siècles de maçonnerie montoise. Recueil d’Études Historiques. Mons « La Parfaite Union », 1959, p 9 : « … et d’autre part, on n’a jamais pu identifier ce lord Stanhope entre les mains de qui il aurait résigné ses fonctions ».

 

  • 18. Plus précisément, il existe un William Stanhope père, 1er comte de Harrington (1683-1756) et son fils William (1719-1776). On ne sait pas s'ils furent franc-maçons. Le père a probablement connu le duc de Wharton, mais sa date de décès (1756) rend l'exercice impossible, puisque ce serait en 1770 qu'un Stanhope aurait resigné la loge entre les mains de Fonson. Et pour le fils, c'est l'inverse, il était trop jeune (6 ans) lorsque Wharton quitta l'Angleterre en 1726 pour décéder en 1731. Ce deuxième William Stanhope, un militaire, se trouvait effectivement en 1746-8 sur le continent à faire la guerre, probablement dans les Pays-Bas autrichiens. Mons était occupé à ce moment par les troupes françaises (1746-8). Quant à Philip Stanhope, comte de Chesterfield (1694-1773), un diplomate et un cousin lointain de William, il est un franc-maçon très connu qui avait assisté à La Haye, avec Desagulier, à l'initiation du duc François de Lorraine en 1731. Il était à nouveau à La Haye où il négocia l'entrée des Provinces Unies dans la guerre ; sa mission réussie, il devint vice-roi d'Irlande en 1745, puis secrétaire d'État à Londres dès 1746, fonction qu'il quitta en 1748. Ensuite, il continuera à siéger à la Chambre des Lords, ne quittant plus l'Angleterre. Il n'était donc certainement pas dans les Pays-Bas autrichiens en 1749, pour autant qu'il s'y soit jamais rendu. De toute façon, c'est de William dont l'inscription fait mention. Je reporte le lecteur intéressé vers la discussion reprise dans AQC n°10 de 1897 [6] portant sur le problème "Stanhope" qui fait suite à l'article de Jottrand.

 

 

 

 

  • 22. Hugo de Schampheleire. De Vrijmetselarij in de Oosten rijkse Nederlanden 1726-1786. Doctorale Scriptie. Vrij Universiteit Brussel, 2003, pp 34-38 & 581-601.

 

  • 23. Paul Duchene. La Franc-Maçonnerie belge au XVIIIe siècle. Op. cit., p 147.

 

  • 24. Idem, p 152 ; sur base du registre de la Parfaite Harmonie, tenue du 10 mai 1772.

 

  • 25. Eugène Goblet d’Alviella. Essai sur l’origine et l’histoire de la R ∴ L ∴ La Bonne Amitié. (Extrait du Bulletin du Grand Orient de Belgique.) Bruxelles, 1909.

 

  • 26. Fernand Clement F. Contribution à l'histoire de la R ∴ L ∴ La Bonne Amitié à l'Orient de Namur. Bulletin du Grand Orient de Belgique, 1924.

 

  • 27. Nestor Cuvelliez. Deux siècles de maçonnerie montoise. Recueil d’Études Historiques. Mons « La Parfaite Union », 1959, p 10.

 

  • 28. Georges De Froidcourt. La Franc-maçonnerie à Namur avant 1830. In XXXIe session. Congrès de Namur. Fédération archéologique et historique de Belgique, 1938, pp 371-90.

 

  • 29. CEDOM. Archives de Moscou. N° 2 0503.

 

  • 30. BnF. Fonds maçonnique, FM2-556, loge de Mons.

 

  • 31. BnF. Fonds maçonnique, FM2-556, loge de Namur.

 

  • 32. Livre d’Or de la Bonne Amitié. Copie du courrier d’agrégation (1809). Archives de la Loge.

 

  • 33. Collectif. Ancienneté de la Resp∴ L∴ La Parfaite Union à l’Or∴ de Mons. Rapport. 1898., p 27.

 

  • 34. Nestor Cuvelliez. Deux siècles de maçonnerie montoise. Recueil d’Études Historiques. Mons « La Parfaite Union », 1959, p 15. Il ne cite pas sa source. En réalité, il reprend tels quels les chiffres proposés dans le rapport de 1898 par la loge montoise où un ‘décompte’ avait été réalisé entre les noms des membres des deux loges d’ancien régime rentrés à la Chancellerie en 1786 et le 'premier' tableau de 1800. D’un manière générale, ce n’est pas spécifique à Mons, les correspondances y sont mauvaises parce que, notamment, ces listes de nom (ce ne sont pas des tableaux de loge) dont l’orthographe est parfois hasardeuse (c’est général au XVIIIe siècle), ou modifiée lors du passage dans le nouveau régime, sont souvent incomplètes et on comprend facilement pourquoi compte tenu des circonstances (de fait, les tableaux de loge, repris dans Duchaine, apparaissent plus fournis), et peut-être également de mauvaises attributions de loge dans le tableau de 1800 de "La Concorde" (il y a par exemple un Criquilion repris dans le tableau de 1800 où l'ancienne loge indiquée est la "Parfaite Harmonie", alors que les deux tableaux repris par Duchaine, 1777 et 1783, -mais pas la liste de 1786-, attribuent un Criquelion à l'ancienne "Parfaite Union" (et pas de Criquelion sur les tableaux de la "Parfaite Harmonie", ni sur la liste); ou, nous en avons trouvé également une autre potentielle avec Dumond du Pré, cette fois en faveur de la "Parfaite Harmonie"). Remarquons que dans ce cas-ci, le décompte-comparatif réalisé en 1898 est loin du compte ! Par exemple, pour la "Parfaite Harmonie", le chiffre proposé par le rapport de 1898 est de 12 concordances, alors qu’un premier examen des concordances repérées sur base de la liste de 1786 (base du calcul du rapport de 1898) fournie aux autorités civiles (Chancellerie, AGR) et le tableau de "La Concorde" (BnF, moins les 9 nouveaux) de juin 1800 est de 17 noms ; et pour la correspondance Parfaite Union avec La Concorde, de 14 noms (au lieu de 18). Notons que, dans ce comparatif, généralement, les auteurs comptent 2 Harpegnie pour la Parfaite Harmonie et 3 Faider pour la Parfaite Union, alors que sur les 'listes', c'est respectivement 1 et 2. Ce sont ces deux derniers chiffres qui sont pris en compte ici, mais cela ne change pas grand chose.

 

  • 35. Maurice-Aurélien Arnould. La reprise d'activité maçonnique à Mons et dans le Département de Jemappes sous le Consulat et l'Empire. Annales du Cercle Archéologique de Mons, n°74, 1990. Il reprend des comptages proposés par Adolphe Cordier, qui sont pour le moins suspects, qu'il réforme sans dire comment. On comprend d'autant moins que les sources primaires sont disponibles et qu'il ne s'y appuie pas.

 

  • 36. Tracé de la Ten∴ Ext∴ du 12e j∴ du 3e m∴ de∴ l∴ V∴ L∴ 5839. 72 pp

 

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Médaille pour le '250e' anniversaire de la Parfaite Union de Mons. Les dates sont à déduire à partir de la titulature. Diamètre 6 cm. Signature Gust Jacobs sur le revers.

 

 

Rédigé par Christophe de Brouwer

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JP Bouyer 21/01/2020 17:44

A propos de ce mystérieux Lord Stanhope :

dans BARTIER, J., and J. BERTIER. “REGARDS SUR LA FRANC-MAÇONNERIE BELGE DU XVIII e. Annales Historiques De La Révolution Française, vol. 41, no. 197, 1969, pp. 469–485, on peut lire :

"Dans la principauté de Liège, la première loge semble avoir été la Nymphe de Chaudfontaine, instituée en 1749 par lord Stanhope"

(la source est sans doute Froidcourt, et Stanhope aurait à ce moment été en chemin pour prendre les eaux à Spa ; c'est précisément en 1749 que Stanhope serait passé par Mons)

Christophe de Brouwer 21/01/2020 18:04

Oui, c'est Froidcourt dans son livre sur Velbruck (pp 19-20). Mais il ne nous aide pas beaucoup car il reprend simplement les deux hypothèses: Speth (Guillaume Stanhope) d'une part et Jottrand (Philippe Stanhope) d'autre part. L'information est qu'un Milord Stanhope était apparemment à Chaudfontaine vers 1749.