À propos de Charles-Alexandre de Lorraine ...

Publié le 16 Septembre 2018

Qui est  Charles-Alexandre de Lorraine ?

 

Je vous propose, non pas une biographie, mais quelques éclairages sur ce personnage qui fut gouverneur général des Pays-Bas autrichiens de 1741 à 1780, et dont l'importance est incontestable pour la maçonnerie de notre région belgique, qu'il protège, la laissant croître, s'enrichir d'influences finalement très européennes, s'organiser loin de Vienne, avec une grande liberté rituélique.

 

Cette courte étude fait suite à celle concernant le parc de Bruxelles. D'ailleurs une grande partie de ce texte-ci est tiré du texte précédent, amputé à concurrence.

 

Pourquoi l'avoir séparé ? D'une part, nous nous étions éloignés du sujet principal qui était le parc de Bruxelles, tout en rallongeant fortement le texte initial. Et d'autre part, et c'est ce qui m'a convaincu de réaliser cette césure du texte précédent, ce texte-ci forme une sorte d'introduction à des perspectives peu empruntées jusqu'ici dans l'étude de la maçonnerie de notre région et que je vais essayer de paver modestement dans les mois qui viennent.

 

 

Charles-Alexandre de Lorraine est né à Lunéville en Lorraine le 12 décembre 1712, il meurt dans son château de Tervueren, près de Bruxelles, le 4 juillet 1780, quelques mois avant sa belle-soeur l'Impératrice-Reine Marie-Thérèse (29 novembre 1780). Il fut le gouverneur général des Pays-Bas autrichien de 1741 à sa mort en 1780.

 

On a l'image, probablement partiellement fausse, d'une personnalité conviviale, qui aimait la fête, la musique et le théâtre, les femmes et la bonne chère.

 

Il pouvait cependant montrer de l'obstination ; à Vienne on le trouvait têtu, sinon borné,  "incapable" (selon François Fejtö dans son livre "Joseph II", 1953). Et pourtant !

Dans ces Pays-Bas méridionaux à l'enchevêtrement inextricable des pouvoirs, avec des provinces (les 'États') réellement autonomes ayant notamment seul le pouvoir de lever l'impôt, trois Conseils centraux collatéraux (d'État -robes courtes-, Privé -robes longues- et des Finances, mis en place par Charles Quint), un pouvoir d'injonction et de contrôle de Vienne à travers son ministre plénipotentiaire, Charles-Alexandre mènera sa barque avec maîtrise. Ce n'était pas évident, cela ressemblait à un carcan administratif "kafkaïen"(!). Plutôt que combattre cette mosaïque de pouvoir (comme Joseph II le fera avec le désastre en bout de course: la révolution brabançonne de 1789), il va l'utiliser, et pour cela il fallait bien comprendre, à la fois l'étrange mécanique et les hommes qui l'actionnaient.

 

On a souvent écrit que la méthode qui caractérise le gouvernement impérial de Marie-Thérèse est de type mercantiliste. Et cela convenait aux Pays-Bas autrichiens. Le pays connut enfin un début de réformes administratives, une croissance démographique, économique, dans les arts, le carcan financier de ses obligations liés au traité de la Barrière (1715) sur fond de banqueroute laissée par un XVIIe siècle funeste, put, par une politique volontariste mais prudente, être levé, ce qui libérera les forces vives du pays. C'est le début de l'industrialisation moderne et 'les Pays-Bas autrichiens' fut la première sur le continent, à s'y engager. Elle dégageait alors un revenu au moins double de celui de la Bavière que Joseph II voulut échanger avec tant de maladresses en 1786.  De la fin de la guerre de succession en 1748 à son décès en 1780, le capitaine fut à la hauteur, quoiqu'en disent ses détracteurs viennois, il put s'appuyer sur des 'collaborateurs' (comme on dit aujourd'hui), car il savait déléguer, et il eut la chance d'en avoir d'excellents.

 

"Je ne crois pas que nous ayons besoin de changer en quoi que ce soit la Constitution et les principes de l'administration de ce pays. C'est notre seul État heureux, qui paie beaucoup d'impôt et auquel nous devons notre position prépondérante en Europe ... Vous savez combien les peuples de ces provinces tiennent à leurs préjugés traditionnels -peut-être ridicules; mais puisqu'ils sont obéissants et fidèles et qu'ils paient plus d'impôts que nos provinces allemandes épuisées et mécontentes, que pouvons-nous leur demander de plus?" (lettre de Marie-Thérèse à son fils Joseph II qui préparait son voyage aux Pays-Bas autrichiens qui aura lieu en 1781. Dans Fetjö, déjà cit.)

 

Ce résultat est d'autant plus remarquable que le plan de réforme des 'impôts' de 1748, imposé par Marie-Thérèse, n'avait pas inclus les Pays-Bas autrichiens au motif que "si leur éloignement la conduit à prendre ce parti, elle y était aussi poussée par les dévastations que la guerre y a laissées." (Jean-Paul Bled. Marie-Thérèse d'Autriche. Éd. Perrin (Tempus), 2001, p 143.)

 

C’était un homme réglé comme une horloge, et son emploi du temps aussi (ses "carnets secrets" en témoigne). L’étiquette était importante pour lui, et il n’en dérogeait pas ou très peu. Il fallait respecter les règles, et il remplissait quotidiennement et scrupuleusement ses 'devoirs' de gouverneur. Ce qui veut dire que les gens qu’il côtoyait volontiers étaient triés et généralement de hautes lignées. 
 

 

Il traîne également l'image d'un piètre stratège militaire, mais plutôt bon organisateur, ce qui lui permit de se comporter très convenablement dans ses nombreuses campagnes. Finalement, les seules défaites militaires significatives, assez lourdes il est vrai, le furent face à Frédéric II. Mais même là, il put éviter le désastre. D'ailleurs, Frédéric II montrait apparemment de l'estime pour lui et prenait en exemple sa traversée du Rhin en 1744, suivie par la prise de l'Alsace, aux portes de 'sa' Lorraine. Mais ce fut sans suite, victime de la politique. C'était sans doute son fait d'armes le plus remarquable, montrant d'excellentes capacités d'organisation.

Charles de Lorraine ne manquait ni de courage, ni d'audace, et se forgea de solides amitiés.

 

 

Statue ornant la façade du palais de Charles de Lorraine à Bruxelles, à la droite de l’hémicycle de l’entrée.

 

Sa famille :

 

Très aimé dans les Pays-Bas autrichiens, alors qu'à Vienne même, il n'était pas apprécié par l'administration impériale.

 

Il n'empêche que sa belle-soeur, l'Impératrice-Reine Marie-Thérèse, qui possédait les Pays-Bas autrichiens en propre, lui garda à la fois une amitié familiale sans défaut, elle aimait son beau-frère qui devait lui rappeler son mari, tant de points communs lient les deux Lorraine, et sa confiance dans la manière dont il gouvernait cette région si éloignée du Centre viennois, mais si proche de la Lorraine. Elle comprenait sans doute mal cette région, et lui, à l'inverse, la comprenait fort bien.

 

C'était une femme pragmatique. Les résultats mercantiles de l'entreprise "Pays-Bas autrichiens" étaient fort bons, les grandes lignes de la politique habsbourgeoise respectées, et même si elle n'était pas sans critique, cela lui suffisait. Tandis que son fils Joseph II, un idéologue dirions-nous aujourd'hui, oublia le bon sens. Le Joséphisme était certes une idéologie intéressante, d'avant garde, bien dans l'Aufklärung, mais c'était néanmoins un absolutisme. Il voulut l'imposer à marche forcée et provoqua le contraire de ce qu'il souhaitait. L'archaïsme et l'ultramontanisme de sa grande-tante, l'archiduchesse Marie-Elisabeth d'Autriche (1680-1741), sœur de l'empereur Charles VI, qui gouverna les Pays-Bas Autrichiens avant Charles-Alexandre et qui professait un anti-jansénisme virulent, refit surface, provoquant la révolution brabançonne de 1789 et bloqua à nouveau le pays, comme au temps de l'archiduchesse.

 

Les deux frères Lorraine étaient comme siamois:

"D'autant que ses centres d'intérêts coïncident presque trait pour trait avec ceux de son frère François-Étienne : même goût pour l'astronomie, la physique, les mathématiques, la chimie, l'expérimentation, les collections d'antiques et les monnaies, la botanique, l'histoire naturelle et la géologie et dont les collections étaient considérées comme les plus importantes d'Europe." (Lemaire; Les intérêts scientifiques ..., p 137.)

 

 

Les deux frères, François 1er et Charles-Alexandre.

 

Les ducs de Lorraine sont proches de la famille d'Autriche, la grand-mère de Charles-Alexandre est la sœur de l'empereur Léopold 1er. Son père, appelé Léopold en l'honneur de son oncle, récupère les duchés de Lorraine et de Bar à la paix de Ryswick en 1697, traité qui termina la guerre de la ligue d'Augsbourg ou guerre des neuf ans. Ce dernier fit une brillante carrière dans les armées impériales.

 

Léopold de Lorraine et son épouse Elisabeth-Charlotte d'Orléans eurent 14 enfants. La plupart disparurent en bas âge. Quatre enfants survécurent à l'âge adulte. L’aîné François (1708-1765), qui deviendra l'empereur François 1er, sera le seul à avoir une postérité. Sa soeur Elisabeth-Thérèse (1711-1741) épousa le roi de Sardaigne, elle décéda à son troisième enfant. Puis viennent les deux plus jeunes, Charles-Alexandre (1712-1780) et sa sœur Anne-Charlotte, la benjamine (1714-1773).

 

Charles-Alexandre de Lorraine

 

Les deux cadets, fort attachés l'un à l'autre, vivront, durant la seconde partie de leur vie, dans les Pays-Bas autrichiens. Sa jeune sœur Anne-Charlotte, déjà abbesse de Remiremont en Lorraine, qu'elle quitta en 1745, deviendra abbesse séculière du Chapitre de dames nobles de l'abbaye et collégiale Sainte-Waudru à Mons en 1754. Elle aura sa propre Cour. Mais clairement, dès ce moment, elle tiendra le rôle de 1ère dame de la Cour de Bruxelles auprès de son frère.

 

Anne-Charlotte de Lorraine

 

En effet, cette fonction manquait puisque son frère Charles-Alexandre était veuf. Il avait épousé une sœur de l'Impératrice-Reine, Marie-Anne d'Autriche qui décéda le 16 décembre 1744 à Bruxelles, quelques semaines après avoir mis au monde son premier enfant, mort-né.

 

L'histoire raconte que, apprenant les exploits de son mari sur le Rhin -voir plus haut-, elle organisa une grande procession à Bruxelles à sa gloire à laquelle elle participa et provoqua ainsi un accouchement mal venu.

 

Marie-Anne d'Autriche

 

 

 

Les goûts de Charles-Alexandre sont éclectiques.

 

Sur le plan artistique, le théâtre de la Monnaie à Bruxelles était un lieu qu'il fréquentait assidûment, conscient qu'un théâtre de qualité rehaussait la renommée de Bruxelles.

Par ailleurs, un petit théâtre à l'italienne (le théâtre du parc qui existe toujours) et un vaux-hall avaient été prévu dès l’origine dans les plans du parc de Bruxelles, peut-être était-ce à sa demande ou pour lui faire plaisir ? Toujours est-il qu'il avait été un fidèle du petit théâtre que Mme de Vaux avait fait construire dans la warande (et qui disparaîtra avec les transformations du parc de Bruxelles).

 

Indéniablement, les Pays-Bas autrichiens, et Bruxelles en particulier, bien que d'un statut moindre, profitèrent, grâce au gouvernement de Charles-Alexandre de Lorraine et par sa position géographique, des échanges culturels entre Paris et Vienne (très francophile à cette époque), en servant bien souvent d'intermédiaire, mais en proposant aussi des éléments culturels originaux. (Marie Cornaz, Jean-Philippe Van Aelbrouck.)

 

"Le théâtre de Bruxelles est, à proprement parler, une école où viennent se décrasser les Acteurs qui se sentent assez de talens pour monter sur les planches de Paris." Rien de nouveau sous le soleil!  (dans Nouvelles lettres sur l'état présent des Pays-Bas autrichiens, 1782. In 'Le XVIIIe siècle dans le palais de Charles de Lorraine', p117.)

 

C’est un homme curieux des choses et amoureux du beau, à l'image de son frère. Il pratiquait volontiers, avec beaucoup de compétence d'ailleurs, dans ses cabinets de curiosité, des expériences de ‘chymie’ et de ’physique’ (p.ex. l’électricité: on voit sur la gravure d'Harrewyn reprise plus haut, dans le fond, une machine électrostatique avec un globe de verre - Lemaire). Il s’était entouré de tas de machine. Il participait financièrement à des entreprises (usines) qui mettaient en œuvre des nouvelles méthodes chymiques ou physiques, car il croyait en leur prospérité. On possède par exemple les plans de sa main d'une usine de cuivre à Mariemont.


 

En bas, face et revers du jeton d’étrennes "Pacis Artes", 1763, on remarque un "R", pour Jacques Roettiers. Il s'agit du père d'Alexandre Roettiers de Montaleau, qui réalisa plusieurs jetons à l'effigie de Charles-Alexandre (Europalia, vol I, pp 220-1).

 

 

Il avait un esprit inventif et aimait dessiner ce qu’il avait en tête, ses cahiers sont remplis de croquis.

C’était un collectionneur dans l’âme, et malheureusement ses collections furent brutalement dispersés à sa mort par son neveu et légataire, Joseph II, qui n’appréciait apparemment pas cette sorte de générosité vers les belles choses. Ce dernier va ainsi, dans une sorte de rage vengeresse, à la consternation et réprobation de sa mère qui meurt peu après, disperser rapidement tout l’héritage foncier de l’oncle, jusqu’à faire enlever les lambris, décorations, marbres des murs du palais de Nassau que l’oncle avait acquis sur ses deniers et profondément remanié/reconstruit, , … de même les plantations du 'jardin' devant le palais qui prirent le chemin de Vienne, on les remplaçât par un pavement !  Et par exemple, les très majestueux tableaux en marqueterie de la salle d’audience furent démontés et également envoyés à Vienne. Ils peuvent être admirés aujourd’hui à l’Österreiches Museum für angewandte Kunst (cf Le XVIIIe siècle dans le palais de Charles de Lorraine, p 34)

 

Bien sûr, il fallait éponger les dettes de l’oncle, mais d’un autre côté, les immenses prêts des Pays-Bas à l’Empire pour sa guerre de 7 ans, qui l’avait quasi ruiné, finalement, après montage et maquillage des comptes, en accord avec Charles de Lorraine, ne furent pas remboursés. Et que dire des régiments belgo-autrichiens, glorieux certes, mais qui furent décimés durant cette guerre.

 

 

De même la très belle bibliothèque personnelle de Charles de Lorraine finira, soit à Vienne, soit dans les catalogues de vente, et c’est ainsi qu’on connaît assez bien ce qu’elle contenait, celle d’un ‘honnête homme’. On est cependant frappé par l’importance des livres (>500 ouvrages) portant sur l’alchimie, l’ésotérisme ou la cabale. Il y avait également l'un ou l'autre manuscrits. Pour l’époque, cela en faisait une des, ou peut-être la plus belle bibliothèque de ce type. 

 

 

Statue ornant la façade du palais de Charles de Lorraine, à la droite de l’hémicycle de l’entrée.


Bien que plus des trois quart de son palais aient disparu, il semblerait que, pour la partie restante, les allusions ésotériques, surtout alchimiques, y soient toujours fort présentes, du moins c’est ce que laisse supposer les descriptifs et ce qu’il en reste dans le palais, surtout l’escalier d'honneur.

 

Une bonne approche se trouve dans « Le XVIIIe siècle dans le palais de Charles de Lorraine » (surtout pp 13 à 34). Pour une analyse plus fouillée de cette demeure qualifiée par l’auteur de « philosophale », l’article « L’Hercule chymiste » de J Van Lennep est très recommandable et référencée (dans Europalia 1987, vol I) : « La décoration du palais de Bruxelles [le palais de Charles de Lorraine] est le fleuron significatif d’un siècle qui porta à un très haut degré diverses formes de la pensée ésotérique, notamment l’alchimie. » Cet ensemble est dû au sculpteur Laurent Delvaux (1695-1778). Mais qui en a fait les dessins ou du moins l’ordonnancement général ?

 

Sous un sein, un angelot chevauchant un sphinx, le bras droit enroulé d'un serpent, l’autre un doigt sur la bouche. Sommet de l'escalier d'honneur du palais de Charles de Lorraine, dont le départ se réalise par l’étonnante sculpture de l’ « hercule chymiste » (Hercule vainqueur du sanglier d'Erymanthe).

 

Sur le plan politique et religieux, bien que les avis divergent, nous pouvons penser qu'il était sans doute relativement proche des idées politiques développées par Van Espen et puis, de façon assez radicale, par Febronius, ce qu'on a nommé de façon sans doute un peu facilement le jansénisme politique gallican ou régalien, faisant référence à la déclaration des 4 articles, dite de 'La Régale', de Louis XIV de 1682, mais, dans ce cas-ci, avec des accents spécifiques à la famille Habsbourg-Lorraine. Notons simplement ici que l'évolution du 'jansénisme' aux XVII et XVIIIe siècles fut différent dans les Pays-Bas méridionaux et plus largement dans les espaces catholiques hors de France qu'en France. C'était une philosophie politique que les dirigeants des Pays-Bas faisaient leur (Charles-Alexandre -tout comme son frère François-, Cobenzl et Starhemberg, Neny**, etc.), préconisant un arrêt de l'interventionnisme de l'Église du pape, non seulement dans les affaires de l'État, mais aussi partiellement dans celle de l'Église de leur Région, qu'ils veulent plus indépendante de Rome et moins de leur autorité, faisant reculer l'ultramontanisme si enraciné dans nos régions, et réalisant ce mot de Voltaire "L'Église est dans l'État et non l'État dans l'Église" ! (Hervé Hasquin)

 

(Contrairement à la France, parler d'une église nationale serait un excès de langage pour les Pays-Bas autrichiens, elle n'a jamais vraiment existé durant l'ancien régime. Par contre l'épiscopalisme est une réalité ancienne, relativement partagée entre les évêques, qu'il fallait canaliser vers l'Autorité civile. Pour bien comprendre, prenons l'exemple du Chapitre de dames nobles de Sainte-Waudru de Mons dont la sœur de Charles de Lorraine, Anne-Charlotte, en sera l'abbesse séculière. Au temps de Fénelon, archevêque de Cambrai, ce Chapitre dépendait du diocèse de Tournai, lequel relevait de l'archi-diocèse de Cambrai. On comprend que la tendance épiscopalienne, dans le sens d'une indépendance régionale, de l'évêque de Tournai, en sortira renforcée, d'autant que la nomination d'un nouvel évêque par le pape était obligatoirement réalisée sur la proposition de l'Autorité civile, dans ce cas celle du Gouverneur en accord avec l'Impératrice-Reine, en collaboration des conseils collatéraux, d'État et Privé, dont c'était la responsabilité conjointe.)

 

**Patrice-François de Neny, 1716-1787, fut le président du Conseil privé de 1758 à 1783. Ce Conseil, devenu petit à petit principal (cumule les domaines législatifs larges, en ce compris celui de 'Conseil d'État' au sens actuel), avait une longue tradition de 'jansénisme politique'. La famille de (Mac-)Neny était d'origine irlandaise. L'Impératrice-Reine lui octroya le titre de comte. Neny eut une correspondance suivie avec des représentants importants du courant janséniste, surtout avec Dupac de Bellegarde et même avec Febronius (l'évêque de Hontheim). Cette correspondance existe toujours. Son appartenance à la franc-maçonnerie est discutée, on manque d'élément direct. Notons cependant qu'un 'Neny' apparaît sur la liste des membres de la loge  "La Discrète Impériale" d'Alost, il pourrait s'agir de son fils Philippe Goswin.

 

 

D'ailleurs, la Lorraine n'était-elle pas une terre 'janséniste' par excellence?

 

Son neveu, Joseph II, dans les traces de ses parents, fut, en quelque sorte un adepte "pur et dur" de ce jansénisme politique, qualifié bientôt de fébronianisme, de Fébronius, l’évêque coadjuteur von Hontheim de Trèves (1701-1790). Ce traitement de l'espace religieux fit partie de ce qu'on a appelé le 'Joséphisme'. Bien que cette politique soit en continuité avec celle de sa mère, elle le sera en accéléré et de façon plus radicale. Ce sont ses maladresses qui provoquèrent l'effet contraire aux Pays-Bas autrichiens.

Sa mère, l'Impératrice-Reine, toute dévote qu'elle était, n'en était pas éloignée, bien au contraire, et elle refusa la mise à l'index des ouvrages de leur auteur, l’évêque de Trèves, von Hontheim, dans tous ses États. Il ne faut pas oublier que la mère de Marie-Thérèse, Élisabeth Christine de Brunswick-Wolfenbüttel, était une protestante convaincue qui refusa dans un premier temps de se convertir au catholicisme. Lorsqu'elle le fera pour épouser l'empereur Charles VI, elle introduira dans son nouveau milieu les idées et livres jansénistes, qui sont assez proches de sa foi d'origine, et ceux-ci ne quitteront plus la Cour impériale durant presque tout le XVIIIe siècle. Même si elle ne professait pas un anti-jésuitisme actif, l'Impératrice-Reine remplacera en 1767, son confesseur Jésuite par un janséniste très connu et important sur la place de Vienne, Ignaz Müller, ce qui fit l'effet d'une 'bombe' à Rome (Peter Hersche).

 


Charles-Alexandre de Lorraine était un homme manifestement fidèle et généreux. Dans son testament, il voulut maintenir à sa 'maison', c'est-à-dire celles et ceux qui furent à son service durant des années, les ressources pécuniaires nécessaires après sa mort, et ce fut respecté.

Autre exemple d'altruisme, ‘il’ mit la bibliothèque de Bourgogne, en partie détruite par l’incendie de 1731, accessible au public dès 1772, et il va considérablement l’enrichir, de lui-même, mais aussi grâce à l’excellent ministre plénipotentiaire précédent Charles Cobenzl, avec qui il s'était parfois rudement opposé, cependant leur collaboration se déroula sur un mode apaisé après l'affaire du 'sel' (1766); les bibliothèques des abbayes supprimées la dotèrent également, ainsi que grâce à la restitution de manuscrits détournés par le maréchal de Saxe, lesquels avaient déjà fait « l’objet d’un trafic honteux », ceci grâce à l’aide de sa belle-sœur, l’Impératrice-Reine qui les réclama à Louis XV, lors de la conclusion de la paix. Une petite partie retourna à Bruxelles, un autre resta à Paris et une grande partie ne fut pas retrouvée. 
Lors de l’arrivée des Français en 1794, elle subit à nouveau un large pillage, mais qui, par après, fut partiellement réparé, grâce notamment aux ordonnances de Napoléon, puis de façon plus large, pour les pièces principales, avec la fin de l'Empire, en 1814-5, où notamment les incunables de la bibliothèque de Bourgogne revinrent, ainsi que les Rubens, Van Dijk et autres.

 

 

Le blason de l'Académie, toujours utilisé, est celui de Bourgogne posée sur une croix de Bourgogne (dont on ne voit ici que le bout des deux montants supérieurs). On remarque aux pieds des enfants, en pleine lecture, assis sur d'autres livres fermés, une équerre, un compas, un encrier, un parchemin. On y observe également deux sphères, dont celle de gauche est armillaire. Ceci rappelle une des sculptures de Godecharle du parc de Bruxelles, mais aussi une très belle gravure d'Antoine Cardon aîné dédié à l'Académie, datant de la même époque (détail ci-dessous).

 

 

La bibliothèque de Bourgogne fut d'abord placée dans la « Domus Isabella » (du nom de l’Infante Isabelle) qui se situait là où se trouve aujourd’hui la statue du général comte Belliard (cf parc de Bruxelles).

Cette même année 1772, Charles-Alexandre, ou plutôt son gouvernement, en accord avec l'Impératrice-Reine, créa l’Académie impériale et royale des Sciences et Belles Lettres, que l’on désigne aujourd’hui encore comme la (académie) "Thérésienne" ; l’Institution est bien vivace. Elle se réunissait à l’origine au même endroit. Bien que dérangeant la symétrie du projet Place-Parc (cf l'article Parc de Bruxelles), l'architecte Guimard ne put se résoudre à démolir la Domus. Ce sera fait par décision du Département de la Dyle en 1796. L’escalier qui la remplaça fut appelé ‘escalier de la bibliothèque’, puis aujourd’hui, rue Horta.

 

Détail de la gravure d'Antoine Cardon l'aîné portant sur l'Académie. On doit à cet artiste de nombreuses gravures maçonniques, dont celles reprises dans "L'Ordre des Francs-Maçons trahi et le secret des Mopses révélé" paru à Amsterdam en 1763, ou les premières vignettes de la loge "Les Amis Philanthropes", etc. Il était membre de la loge l' "Union" de Bruxelles. (cf Charles de Lorraine et son temps, p 55.)

 

 

 


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Franc-maçonnerie.

 

Adolphe Cordier, dans son livre paru en 1854, signale Charles-Alexandre 1/ comme franc-maçon, 2/ possédant une loge privée Saint-Charles qui se réunissait dans son palais de Bruxelles, et 3/ que cette loge possédait un chapitre Rose-Croix. Nous allons aborder successivement ces trois points.

 

Nous savons que Cordier, qui avait manifestement accès à un grand nombre de documents aujourd’hui disparus, ne s’embarrassait pas trop d’exactitude. Il tord la réalité lorsque cela lui convient ou se trouve parfois en délicatesse avec celle-ci. En cela il ne déroge pas par rapport à beaucoup d’auteurs de son époque. Néanmoins, c’est un auteur qui apporte beaucoup de connaissance sur la maçonnerie dans les Pays-Bas autrichiens du XVIIIe siècle. On doit donc le lire avec critique et essayer de croiser les données proposées. C’est une démarche, en soi, très banale.

 

Dans le cas présent, il affirme avoir entre les mains le règlement de deux loges, d’une part celui de la Saint-Charles à Bruxelles, dont le prince était le fondateur et vénérable maître. Il résume sur trois pages ce règlement qu’il n’arrive pas à dater, explique-t-il. Le règlement mentionne que cette loge avait reçu patente du comte de Clermont et qu’elle resta sous l’Obédience du Grand Orient de France, présidé par le duc de Chartres (pp 343 à 345). Ensuite il expose le règlement de la loge l’Unanimité à Tournai, également fondée par Charles de Lorraine, le 4 mars 1765 (cette fois il possède une date précise) et reçut ses patentes de la « Grande Loge Saint-André d’Édimbourg » (pp 345 à 348)

 

Je pense qu’on ne doit pas mettre en doute l'honnêteté de Cordier, du moins dans l’existence de règlements portant sur deux loges distinctes, dont on n'a aucune trace sinon celles-là, et les grandes lignes de sa relation. Dans le cas contraire, l’invention d’un Règlement aurait largement suffit, celui de Bruxelles. Par contre, les faux existent, circulent et sont plutôt nombreux. Lui-même, montois, use et abuse de la légende apocryphe, mais qui existait depuis la fin du XVIIIe siècle, portant sur la création de sa loge, la Parfaite Union de Mons.

 

 

Fragment de la gravure de Charles de Lorraine (voir ci-dessus) par Harrewyn, avant 1764.

Le bout de gravure ci-dessus, aux pieds de Charles de Lorraine, réalisée avant 1764 (année du décès du graveur), montre quelques unes de ses passions, dont certainement l'artillerie, mais aussi les sciences, avec différents instruments de ses cabinets de curiosité.


1/ Charles-Alexandre franc-maçon ?  Cordier n'est pas le premier à l'avoir écrit au XIXe siècle. Georg Kloss le faisait remarquer, dans son livre "Geschichte der Freimaurerei in Frankreich" de 1852, en s'appuyant sur  la "Défense apologétique" de 1747.

 

Nous possédons en tout cas deux données d’époque. 


*D’une part une lettre de Saulx-Tavannes à Bertin de Rocheret, de 1738, concernant son désir de recevoir notamment Charles de Lorraine dans une loge militaire (il a 26 ans). Cela se faisait très simplement à l’époque, deux trois frères recevaient un autre, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le chiffre 7 soit atteint et la loge pouvait alors fonctionner, ou si la loge était déjà installée, à sa charge de confirmer la réception lors de la plus proche réunion (un peu comme pour Leopold Ier). Dans Pierre Chevallier, Histoire de la franc-maçonnerie, tome I, p 196.

 

Cette année 1738 correspond à la fin de la guerre de succession de Pologne où Charles-Alexandre avait suffisamment brillé pour accéder au grade de général-major. Il s'engagea alors dans la campagne contre les Turcs, piètre campagne mais où il réussit, malgré tout, à tirer son épingle du jeu. Puis il accompagna son frère et sa jeune épouse Marie-Thérèse (mariés en 1736) en Toscane, partis gouverner leur nouveau duché, échangé contre la Lorraine. Charles VI décéda en octobre 1740 et débute la guerre de succession où Charles-Alexandre va plutôt bien s'en sortir, ce qui lui permit en 1743 de devenir feld-marchal ... jusqu'au moment où il se heurta à Frédéric II. C'est en 1741 qu'il devient gouverneur général des Pays-Bas et en 1744 qu'il épouse la sœur de Marie-Thérèse, l'archiduchesse Marie-Anne qui ne vivra pas longtemps.

 

*Quelques années plus tard, -la guerre de succession va vers sa fin-, dans la « Défense apologétique des franc-maçons » de 1747 (il a 35 ans), cela semble fait : « On en compte d’initiés dans l’Ordre. François-Estienne de Lorraine, Grand-Duc de Toscane, aujourd’hui Empereur ; Charles-Alexandre de Lorraine son frère ; Charles-Frederic Roi de Prusse, Chef de la fameuse Loge de Berlin, & Grand-Maître de toutes les loges de Prusse ; presque tous les princes d’Allemagne ; en Angleterre depuis le prince de Galles jusques aux Bourgeois de Londres, pourvû qu’il y ait de la Probité & des Moeurs ; en France, où l’Ordre n’est que toléré, ... » 

 

Notons également la déclaration de Charles de Lorraine, commentée dans Abafi, tome I, 1890, p 327 : « Der Statthalter der Niederlande Herzog Karl von Lothringen erklärte nämlich der Kaiserin, seiner Schägerin, dass er Protector sämmtlicher niederländischer Logen sei und ersuchte daher Ihre Majestät ‘mit denen gegen die Prager angefangene Commissionen nicht fürzuschreiten’. »

Nous sommes en 1766, l'affaire du 'sel' (gabelle) était en train de se terminer selon ses vues, son frère était décédé l'année précédente. Ceci explique peut-être cela. Il se déclare protecteur des Loges des Pays-Bas autrichiens dans un courrier adressé à sa belle-sœur l’Impératrice-Reine, à qui il demande de ne pas poursuivre l'action débutée à Prague. C'est véritablement faire acte d'insoumission. Cela ne démontre sans doute pas son appartenance, encore que ce serait, dans ce cas de figure, particulièrement inhabituel et peu compréhensible. Ajoutons à cela sa bonne connaissance de l'Ordre et de l'ésotérisme rosicrucien (cf Claudine Lemaire, Les intérêts scientifiques ..., pp 131-40).

 

 

Et par exemple, cette auteur (pp 131-2) met l'accent sur un document assez étonnant : il s'agit d'une "Carte philosophique et mathématique" dédiée au duc Charles-Alexandre de Lorraine, éditée à Schaerbeek (Bruxelles) en 1775, réalisée par le fameux occultiste Touzay-Duchenteau (un martiniste, membre des Philalèthes). La carte est proche de la philosophie développée par les Élus-coëns. Touzay-Duchenteau périt d'une de ses expériences faite lors d'une réunion de la loge parisienne "Les Amis Réunis".

 

 

 

Il faut souligner qu'il existe peu de documents privés émanant de Charles-Alexandre, sinon quelques uns de ses "carnets secrets" qui sont avant tout des agendas où le prince tenait une comptabilité précise de ses dépenses, jusqu'aux aumônes qu'il distribuait. Ils auraient disparu sur ordre de l'Impératrice-Reine, "qui avait spécifié qu'après sa mort, tous ses papiers privés devaient être brûlés" (C Lemaire; Les intérêts scientifiques, p 107).

 

Dès lors, nous pouvons avancer, avec prudence, que ce prince a été reçu durant l’intervalle de temps 1738-1747. Mais qu’ensuite, la plus grande discrétion fut de mise, tout comme pour son 'grand' frère, l’Empereur François Ier, avec qui il s'entendait par ailleurs très bien (la famille de Lorraine est une famille soudée).
 

 

 

Statue de bronze de Charles de Lorraine, due à Jehotte en 1848. Elle est placée près de l'entrée du palais de celui-ci. Elle avait été prévue pour la place royale, en remplacement de l'ancienne statue, mais finalement la Ville de Bruxelles lui préféra Godefroid de Bouillon. Dommage, après les révolutionnaires, le voilà victime du romantisme !

 

2/ Ceci dit, il peut y avoir un fond de vérité. Charles-Alexandre n’aurait pas été le premier, ni le dernier grand prince a avoir créé dans son environnement proche (physiquement et socialement) une loge privée, d’autant que cela va dans le sens du respect de l’étiquette et de la discrétion vis-à-vis de sa belle-sœur, peu favorable à la franc-maçonnerie. Dans ces cas, il est sans doute nécessaire qu’une personne, qui partage sa vie privée, soit dans la confidence. Or cela peut être le cas. Son ‘Homme de chambre’ (1er valet de chambre) Pierre Gamond, un érudit lorrain, était franc-maçon. Malgré ses tâches de surintendant du prince et du château de Mariemont, il accompagna son maître partout, même dans ses campagnes militaires. Il ne dépendait que de Charles-Alexandre. Il y avait d’ailleurs un véritable ‘lobby’ lorrain autour du prince (Charles de Lorraine à Mariemont, Europalia).

 

Et pour les autres membres de cette éventuelle loge privée, qui aurait pratiqué bien évidemment les hauts-grades, il faut constater qu’il n’a que l’embarras du choix, un grand nombre (apparemment une majorité) de hauts personnages de sa Cour, souvent chevaliers de la Toison d’Or, étaient francs-maçons.

 

Pour la colonne d'harmonie, si importante dans les loges de ce temps, tout était à disposition!

On peut citer ici (ce n'est pas le seul), le violoniste et compositeur bruxellois Pierre Van Maldere (1729-1768), qui rejoignit rapidement sa Cour. Proche du prince, il l'accompagna plusieurs fois à Vienne où il put présenter ses œuvres. Il deviendra 'valet de Chambre' du prince et codirecteur du théâtre de la Monnaie. C'était un franc-maçon, reçu en 1757 à la loge bruxelloise l' "Union".

Sa renommée dépassait largement nos frontières à cette époque. Concert à Paris :  "Le Mercure de France du mois de septembre 1754 rapporte cette séance avec enthousiasme : ' M. Vanmalder Maître des concerts et premier violon de S. A. S. le Prince Charles de Lorraine, joua un concerto de violon de sa composition. Ce virtuose a un archet fier, beaucoup de précision et des pratiques à lui. C’est un grand talent ' ". (Marie Cornaz, p 189).

 

D’ailleurs on peut en avoir une petite idée : qui, de la Cour, est assez intime pour venir à Mariemont lorsqu’elle se déplace dans ce séjour wallon ? Le château n’est pas très grand et on y vient sur invitation. Outre sa sœur Marie-Charlotte et des membres de sa propre Cour, on trouve les noms de : d’Ursel, de Ligne, de Merode, de Gavre, d’Argenteau, de Hornes, d’Havré, de Stolberg, de Mastaing, de Ferraris, de Salm, de Saar, de Spang, de Lede, de Lanois, de Reutner, d’Aremberg, de Chasteleer, de Ham, de Gottigines, de Starhemberg. (cf Mariemont, Europalia, 1987). La question n’est pas tant de savoir qui, dans cette liste, est franc-maçon, mais qui ne l’est pas !

 

Château de Mariemont depuis les jardins, 1777.

 

 

3/ Les Hauts-Grades et l’Écosse. Reprenons le fil des critiques de Jean Van Wim, qui émet une virulente charge contre tout apport d'Écosse.

 

Il va de soi que ce haut personnage ne se serait pas contenté des trois premiers grades symboliques, si le point précédent s’avère exact. Bien entendu, ce féru d’ésotérisme, d’alchimie et de cabale aurait nagé avec plaisir dans le Rose-Croix et surtout dans les grades templiers de la Stricte Observance Templière (SOT). Pour le Rose-Croix, cela ne posait pas de gros problèmes, ils sont largement admis et pratiqués dans les Pays-Bas autrichiens, mais les seconds exaltent une odeur d'indépendance vis à vis de l'autorité ecclésiastique et temporelle, et sont peu appréciés, tant par le marquis de Gages et sa Grande Loge provinciale, que par le pouvoir autrichien. Il s’agissait d’être prudent et discret. Or, l’un et l’autre sont des grades pratiqués par la Loge de Namur, qui fut régulièrement patentée par la Grande Loge d’Écosse en février 1770.

 

Pour les seconds, ils étaient pratiqués sous le terme de (chevalier de) l’Intérieur du Temple (le nom est d’ailleurs resté). La question qui se pose dans ce cas, c’est la filiation. Or elle est possible à travers les princes de Gavre. Le premier prince de Gavre, Charles-Emmanuel, né en 1694, est un peu plus âgé que Charles-Alexandre. Nous ne savons pas s’il fut franc-maçon. Il sera Grand Échanson héréditaire de Flandre, Grand Bailli du Brabant, général & maître de camp de l’armée impériale, puis Gouverneur de la province de Namur. Il devint Grand-Maréchal de la Cour, Grand Chambellan et chevalier de la Toison d’Or. C’est un proche du prince Charles-Alexandre. Il décède en 1772. De façon tout à fait inhabituelle, son fils François-Joseph** va très rapidement lui succéder dans quasi toutes ses fonctions. En effet, il lui succède comme Gouverneur de la province de Namur, alors que cette fonction avait été supprimée dans toutes les provinces sauf au Hainaut et donc ici à Namur, semble-t-il comme une marque spéciale d'amitié et de reconnaissance pour les princes d'Arenberg (Hainaut) et les princes de Gavre (Namur). Il devient Grand-Chambellan et chevalier de la Toison d’Or, Grand Maréchal de la Cour et président du Conseil aulique. Il obtiendra le grade de général-major de l’armée impériale. (Baurin) C’est également un très proche de Charles-Alexandre. Et par exemple, comme son père avant lui, on le voit au château de Mariemont. Il ‘maçonne’ avec entrain et on le sait appartenir à plusieurs Loges dont l’ « Heureuse Rencontre » de Bruxelles (cf Guy Schrans). Peut-être a-t-il appartenu à la Loge de Namur, toujours est-il que son fils … Charles-Alexandre, tenu sur les fonts baptismaux par Charles de Lorraine en personne, y fut reçu très jeune, à l’âge de 15 ou 16 ans, et nagera activement et avec délice dans les nombreux hauts-grades que cette Loge particulière pouvait lui offrit, et pas seulement.

 

**La 'rudesse' du prince François-Joseph de Gavre avec certaines autorités ecclésiastiques namuroises (par exemple avec l’écolâtre Ransonnet qui avait intenté un procès contre les franc-maçons en 1754) montre que c'était manifestement quelqu'un de favorable aux idées du jansénisme politique gallican.

Lorsque le prince François-Joseph de Gavre permet à son fils aîné Charles-Alexandre de Gavre d'être reçu à la loge namuroise la Parfaite Union / Bonne Amitié, à l'âge de 15-16 ans, il commet un véritable acte politique: d'une part cette loge est composée à moitié de protestants, des officiers des régiments dépendant des Provinces Unies qui occupent la citadelle de Namur, et pas n'importe lesquels, puisqu'on y trouve un prince de Solms-Braumfels qui régnera sur sa principauté, cousin proche du Stadhouder d'Orange-Nassau. Mais c'est aussi, d'autre part, une loge composée majoritairement de non-nobles, notamment impliqués, pour ce qui concerne les bourgeois, dans les forges, exploitations de derle, de charbon et de minerais, qui étaient en train de prendre un formidable essor. (Christophe de Brouwer)

 

 

Ce n'est d'ailleurs pas la seule possibilité, puisque, par exemple, le régiment belgo-autrichien Ferraris (artillerie) transportait une loge de la SOT. (cf Chr de Brouwer). Or on connaît la connivence entre son propriétaire, le comte Joseph de Ferraris (1726-1814), un natif de Lunéville, général d'artillerie, franc-maçon, un hôte assidu de Mariemont, et Charles de Lorraine à travers leur passion commune pour la physique et la chymie. De plus, c'est Charles de Lorraine qui voulut et créa (son rôle fut déterminant) un corps d'artillerie aux Pays-Bas autrichiens au sortir de la guerre de succession d'Autriche (Galand, p 87). Ce régiment fut assez essentiel aux armées autrichiennes durant la guerre de 7 ans. C'est Ferraris, encore lui, qui dressa une carte détaillée des Pays-Bas autrichiens en (à partir de) 1769, de type quasi 'écologique' car reprenant des données sociales, économiques, etc., à l'accord-demande de Charles-Alexandre. Cette carte est devenue depuis célèbre, et elle étonne encore aujourd'hui par sa qualité.  

 

 

 

Références

 

  • Adolphe Cordier. Histoire de l'Ordre maçonnique en Belgique. 1854.

 

  • G Des Marez. La Place Royale à Bruxelles. Genèse de l’œuvre, sa conception et ses auteurs. Hayez Imprimeur, Bruxelles, 1923.

 

  • Claudine Lemaire. Histoire du Palais d’Orange-Lorraine de 1750 à 1980. 1ère partie. In Bulletin trimestriel du Crédit Communal de Belgique, n°135, 1981.

 

  • G Baurin. Les gouverneurs du Comté de Namur 1430-1794. Auto-édition, 1984.

 

  • Collectif. Charles-Alexandre de Lorraine. Gouverneur général des Pays-Bas autrichien vol I; Charles-Alexandre de Lorraine. L'homme, le maréchal, le grand-maître Vol II; Charles-Alexandre de Lorraine à Mariemont.  Europalia Österreich, catalogues,1987.

 

  • Hervé Hasquin, "Le Joséphisme et ses racines". In "La Belgique autrichienne 1713-1794". (dans le cadre d'Europalia Österreich), Crédit Communal, 1987.

 

  • Collectif. Les Habsbourg et la Lorraine. Presses Universitaires de Nancy, 1988.

 

  • Claudine Lemaire. Les intérêts scientifiques de Charles-Alexandre de Lorraine. In Nouvelles Annales du Prince de Ligne, tome 3, Éditions Hayez, 1988, pp 103-46.

 

  • Peter Hersche. Les Jansénites en Autriche et en Allemagne face à la Révolution. In Jansénisme et Révolution. Chroniques de la Société de Port-Royal n°39, 1990.

 

  • Collectif. Charles de Lorraine et son temps. Bibliothèque Royale, 1991.

 

  • Michèle Galand. Charles de Lorraine, Gouverneur Général des Pays-Bas autrichiens (1744-1780). Éditions de l’Université de Bruxelles, 1993.

 

  • Guy Schrans. Vrijmetselaars te Gent in de XVIIIde eeuwLiberaal Archief, Gent, 1997.

 

  • Collectif. Le XVIIIe siècle dans le palais de Charles de Lorraine. Pour les Musées Royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles : Éditions Brepols, 2000.

 

  • Jean-Philippe Van Aelbrouck. Comédiens et danseurs du théâtre de la Monnaie à Vienne. In "Bruxellois à Vienne, Viennois à Bruxelles". Études sur le XVIIIe siècle, Vol 32, Édition de l'Université de Bruxelles, 2004.

 

  • Marie Cornaz. La circulation de la musique et des musiciens entre Bruxelles et Vienne durant le gouvernement de Charles de Lorraine. In "Bruxellois à Vienne, Viennois à Bruxelles" . Études sur le XVIIIe siècle, Vol 32, Édition de l'Université de Bruxelles, 2004.

 

  • Brigitte D’Hainaut -Zveny. Des parcours dans un dispositif symbolique. In "Espaces et parcours dans la ville, Bruxelles au XVIIIe siècle". Études sur le XVIIIe siècle, Vol 35, Éditions de l'Université de Bruxelles, 2007.

 

  • Jean Van Wim. Bruxelles maçonnique. Faux mystères et vrais symboles. Éditions Cortex, 2007.

 

  • Christophe de Brouwer. Les 250 ans du Rite écossais Primitif. Renaissance Traditionnelle n°172, 2013.

 

 

 

Statue ornant la façade du palais de Charles de Lorraine, à la gauche de l’hémicycle de l’entrée.

 

 

Rédigé par Christophe de Brouwer

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Jacques Huyghebaert 18/09/2018 07:40

Bravo, félicitations, c'est chaque fois un véritable plaisir de lire tes articles. Jacques Huyghebaert

J. P. Bouyer 17/09/2018 18:06

Sur Cardon, voir un complément d'information sur
http://mvmm.org/c/docs/cardon.html

Christophe de Brouwer 17/09/2018 18:35

Merci, j'ai placé le lien dans l'article lui-même, à "Cardon" (deux occurrences).