La maçonnerie révolutionnaire

Publié le 3 Mars 2016

« Et ouvertement je vouai mon cœur à la terre grave et souffrante, et souvent, dans la nuit sacrée, je lui promis de l'aimer fidèlement jusqu'à la mort, sans peur, avec son lourd fardeau de fatalité, et de ne mépriser aucune de ses énigmes. Ainsi, je me liai à elle d'un lien mortel. »

(Holderin. La mort d'Empédocle. Citation en ouverture du livre d'Albert Camus : « L'Homme révolté »)

 

 

La maçonnerie durant la révolution française

 

 

On sait peu de chose sur la Maçonnerie durant la période initiale 1789-1795 de la Révolution Française, soit 6 ans, c'est à dire jusqu'au Directoire qui débute le 22 août 1795.

 

C'est une période où la maçonnerie s'effaça pratiquement complètement, les Loges arrêtant leurs travaux ou disparaissant.

 

Claude-Antoine Thory (1757-1827) :

  • 1792 : « Le G. Orient de France accorde encore, cette année, trois constitutions. Son administration et ses travaux sont interrompus par les troubles civils. »
  • 1793 : « Malgré la dissolution de toutes les Loges de France, plusieurs Officiers du Grand Orient maintinrent ses travaux autant que les circonstances purent le permettre, pendant les cours de 1793 et 1794. ... »

 

Certaines Loges reprendront petit à petit vie à partir de l'époque du Directoire et plus encore, durant le Consulat, puis vint l'épanouissement de la franc-maçonnerie d'Empire.

 

 

Quelques dates durant cette période :

  • Ouverture des États Généraux : 5 mai 1789
  • Fuite de Louis XVI : 20-21 juin 1791
  • Abolition de la monarchie : 21 septembre 1792
  • Exécution de Louis XVI : 21 janvier 1793
  • Mise en place du Comité de Salut Public : 25 mars 1793
  • Exécution de Robespierre : 29 juillet 1794
  • Fin du Comité de Salut Public et début du Directoire : 22 août 1795

 

Pour la Franc-maçonnerie, les choses se passaient mal, il fallut regrouper les maçons encore actifs, en quelques loges disséminées sur le territoire. En effet, 18 Loges seulement sur tout le territoire français répondirent à l'appel à la fin de cette période !  D'autres devaient également vivoter, mais en cachette.

La maçonnerie, même si elle ne fut pas interdite, fut souvent suspecte. On trouvait des maçons dans toutes les factions. La prudence était de mise.

 

(A titre de comparaison, le premier Empire français comptera 672 loges sur le territoire français et 969 Loges sur l'ensemble du territoire impérial.)

 

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Le Grand-Orient voit ses forces décliner à "pas grand-chose".

Après avoir subi la fuite du duc Anne-Charles-Sigismond de Luxembourg dès 1789, c'est au tour du Grand Maître Philippe-Égalité d'Orléans. Il démissionne le 5 janvier 1793. A mot couvert, il propose l'interdiction de la Franc-maçonnerie. Cela ne le sauvera pas de la guillotine qui le rattrape fin de la même année.

 

Louis Tassin de L'Etang avait repris la charge de Grand Administrateur des mains de Luxembourg.

 

Durant cette période, à Paris, les Francs-Maçons se regroupèrent dans deux Loges.  « Le Centre des Amis » avait été fondé en 1793 sur les restes de la Loge régimentaire des gardes suisse « Guillaume Tell » et sous la présidence de Roettiers de Montaleau. Tassin, membre de cette Loge, sera guillotiné en mai 1794 … Roettiers, quoique arrêté, y échappera.

(Cette Loge passera au rite écossais rectifié en 1808, elle disparaîtra peu avant la moitié du siècle.)

 

L'autre Loge remarquable, les « Amis de la Liberté », avait été créée également durant ces années-là, en 1790.

 

Ces deux Loges formèrent la maçonnerie parisienne durant cette période … mais ...

 

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Iconographies :

 

  • 1/ Avant 1792, et après: deux jetons des "Amis de la Liberté".
  • 2/ 1793, un plomb de la Loge « Le Centre des Amis »
  • 3/ 1795, un Courrier du Comité de Salut Public.
  • 4/ 1794, mandat d'arrêt de Danton

 

 

Manifestement, l'histoire de la franc-maçonnerie durant cette période reste encore à faire.

 

 

Quelques documents illustratifs.

 

1/ Les deux jetons sont attribuées à la Loge les « Amis de la Liberté » par Marc Labouret (n° 98 et 99). Ils marqueraient deux étapes de la Loge : celle de la période révolutionnaire monarchique (<1792) et celle qui la suit.

 

 

 

2/ Cette gravure sur plomb de 1793 (exemplaire unique?) est reprise sur une des faces du premier jeton fabriqué pour la Loge « Le Centre des Amis », Marc Labouret, n°162.

Le "Centre des Amis", loge surprenante, sous la houlette de Roettiers de Montaleau, va agréger des maçons importants des loges disparues lors des débuts de la Révolution française, comme Desveux et l'abbé Saurine (dès 1793), venant l'un et l'autre des "Amis Intimes", ou Bacon de la Chevalerie qui vient des Neufs Soeurs, et dont certains seront guillotinés durant la terreur (Tassin, Laffilard).

 

 

3/ Un document de 1795, émanant du Comité de Salut Public.

En soit, c'est une pièce administrative, sans grand intérêt sinon les signatures, et surtout, en bas à droite et en marge sur le côté gauche, deux signatures à caractère maçonnique.

Qui sont-ils ? 

C'est une époque où la maçonnerie est encore suspecte, néanmoins nous avons l'exemple ici de deux (trois?) affirmations maçonniques sur un document officiel banal, outre le fait que Cambacéres, les deux Merlin, Lacombe, Chazal, Carnot sont franc-maçons (mais ne l'indique pas dans leur signature). (Pour Dubois-Crancé et Pelet, je ne sais pas.)  

Bref, il y a 11 signatures, dont au moins 8 sont celles de franc-maçons !

 

 

 

4/ Le mandat d'arrêt de Danton:

Sur le mandat d'arrêt de Danton du 30 mars 1794, franc-maçon au « Neuf Soeurs », émanant du Comité de Salut Public, on trouve également des signatures avec indication maçonnique : celles d'Elie Lacoste, de Moyse Bayle et probablement de Bertrand Barère de Vieuzac (il aurait sauvé de nombreux FM de la guillotine) ainsi que d'André Amar (un proche de Baboeuf). Et ce ne sont pas les seuls francs-maçons signataires, on y trouve Carnot, Robespierre, Vadier, Couthon, Prieur, ...

Les francs-maçons, à titre individuel, sont donc nombreux aux avant-postes de l'époque révolutionnaire. Ils ne se seront pas fait, du moins certains d'entre eux, beaucoup de cadeaux: à Lyon par exemple, "tous les Maçons exécutés le seront pas d'autres Maçons, Fouché et Couthon." (Ladret). A Paris, il en ira apparemment de même.

 

(Image Wikimedia Commons)

 

Références :

  • Claude-Antoine Thory. Acta Latomorum I. 1815 (réédition Slatkine, 1980.)

  • André Combes. Les trois siècle de la Franc-maçonnerie française. Edimaf, 1987.

  • Pierre Lamarque. Les Francs-maçons aux États Généraux de 1789 et à l'Assemblée Nationale. Edimaf, 1981.

  • Sous la direction d'Eric Saunier. Encyclopédie de la Franc-Maçonnerie. La Pochothèque, 2000 (voir la notice sur les deux Loges).

  • Marc Labouret. Les métaux et la mémoire. Maison Platt Éditeur, 2007.

  • Yves Hivert-Messeca. L'Europe sous l'accacia, tome II. Dervy, 2014.

  • Daniel Kerjan. Les débuts de la franc-maçonnerie française. De la Grande Loge au Grand Orient 1688-1793. Dervy, 2014.

  • Albert Ladret. Le Grand Siècle de la Franc-Maçonnerie. La Franc-Maçonnerie lyonnaise au XVIIIe siècle. Dervy, 1976, p 256.

 

 

 

 

Rédigé par Christophe

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lionel maine 05/03/2016 18:28

Effectivement, alors qu'on a beaucoup glosé et fantasmé sur le rôle de la Franc-Maçonnerie dans la Révolution, un chantier est à peine déblayé : les effets de la Révolution, et de l'Empire, sur la Franc-Maçonnerie continentale.