La Loge Françoise

Publié le 2 Mai 2017

L’histoire de la franc-maçonnerie des Pays-Bas au XVIIIe siècle est passionnante, c’est une des premières implantations maçonniques, sinon la première, hors Angleterre, ce qui, pour l’époque, est tout-à-fait compréhensible compte tenu des relations étroites entre les deux pays. Et pourtant cette maçonnerie primitive est, me semble-t-il, mal connue.

L’exemple le plus emblématique de l'histoire de la Franc-maçonnerie des Pays-Bas durant les premières années d'existence au XVIIIe siècle, est probablement le déplacement de Desagulier à La Haye en 1731 pour l’initiation du Duc François de Lorraine, futur empereur.

 

J’ai eu la chance d’acquérir un petit livre, « Lijst van Loges », de 1961, entièrement annoté et référencé par une personne vraiment compétente écrivant tantôt en néerlandais, tantôt en français. On y trouve, collée, une photocopie de la page découverte dans un registre de la ville de Rotterdam par Hugo de Schampheleire concernant une loge composée d’anglais et d’écossais où se trouve l'affirmation de son existence pendant quelques années à partir de 1721-2.

 

Extrait du registre du bourgmestre et des régents de la ville de Rotterdam, 1735

 

Et d’autre part, un peu par hasard, j'étais tombé sur une sorte de syllabus en A4 (par ailleurs bien connu des historiens de la FM s’occupant de cette partie de l’Europe), qui ne paie pas de mine, rafistolé avec du papier collant, « Een grootmeestersverkiezing in 1756 », par le Dr W Kat. Ceci date de 1974 et fut tiré à 550 exemplaire au nom de la Loge « La Bien-Aimée » d’Amsterdam. Surprise, s’y trouve notamment la reproduction des « Annales et archives des Francs-maçons ... en forme de journal » de 1734, écrit par Louis Dagran, ainsi que d’autres fac-simile, dont, pour la période considérée, les deux pages de l’« extrait des archives ».

 

D’autres éléments peuvent être trouvés ailleurs, par exemple dans le « Geschiedenis van de Orde van Vrijmetselaren onder het Grootoosten der Nederlanden » de 1967, de Van Loo, ou dans l’ancien ouvrage de Maarchalk « Geschiedenis van de Orde der Vrijmetselaren in Nederland », de 1872. Par contre le « Geschiedenis van Hoofdkapittel der Hoge Graden in Nederland » de Van Loo, de 1953, traite d’une période ultérieure, comportant une rencontre inattendue avec l'Ordre Sublime des Chevaliers élus (OSCE).

 

La signature de Jean Rousset de Missy, courrier du 10 octobre 1754 (voir plus bas).

 

Bien sûr, on trouvera des éléments d’approfondissement de tel ou tel aspect notamment dans les travaux historiques portant sur les loges, mais également dans des articles de synthèse comme celui, très cité et c'est mérité, d’Hendrik Gerlach (qui recoupe les données avec les articulets parus dans les journaux d'époque), paru pour la première fois en 1975, dans le « Driekwart eeuw hirtorisch leven in Den Haag », ou également en langue française l’article de Arylle Chevalier.

 

Un ami m'avait demandé mon opinion (?!) sur l'appartenance ou non de Willem IV Karel Hendrik Friso d'Orange-Nassau (Guillaume IV) à la franc-maçonnerie? Je pense que la question n'est pas résolue. Cependant, d'une part H Gerlach la juge probable (waarschijnlijk), et d'autre part Van Loo (Geschiedenis van de Orde, pp 11-2) est nettement plus positif et estime qu'il fut reçu à Londres, avec des membres de sa suite (dont Hendrik Lijnslager, loge "De la Paix" à Amsterdam, qui finira sa riche carrière de marin comme vice-amiral), lors de son mariage avec Anne de Hannovre, fille de George II, en 1734. Il avance que la Friesche loge "Antiqua virtute et fide" (1734) était sa loge. D'autres éléments viennent s'y ajouter et notamment l'Interdit qui frappa la maçonnerie des Pays-Bas, surtout dans les provinces de Hollande, fin 1735, dont la raison principale sont les tensions qui existaient à ce moment (c'est récurent et parfois très violent) entre la maison (le parti) d'Orange dont les quelques loges existantes sont très proches et la République batave.

A droite, le portrait de Hendrik Lijnslager, comme capitaine de marine à l'amirauté d'Amsterdam. Le tableau se trouve au Rijksmuseum d'Amsterdam. Wikicommons.

Guillaume IV n'était à ce moment pas stadhouder de Hollande: il n'y avait plus de stadhoudérat. C'est la République qui dominait. Mais la guerre de succession d'Autriche et la menace des troupes françaises (la bataille de Fontenoy date de 1745), rebascula le pouvoir au profit de la maison d'Orange et le stadhoudérat s'imposa à nouveau aux 7 Provinces. Il quitta en 1747 Leeuwarden (en Frise) pour La Haye afin de prendre ses fonctions et la loge de Leeuwarden disparut à ce moment.

N'oublions pas les liens forts qui liaient cette maison à la famille royale anglaise, ceci peut également expliquer cela. Notons enfin que les successeurs de Guillaume IV d'Orange-Nassau auront des liens forts avec la franc-maçonnerie de leur pays.

 

Dessin que l'on doit au négociant Jacobus Dirkszoon, 1735 ("Le Véritable Zèle", La Haye).

 

Premières Loges :

J’ai essayé de reconstituer tout au moins l’apparition des loges durant cette période. Notons que la plupart de celles-ci existent toujours.

En voici le partage :

 

* Loge anglo-écossaise, ~1721, La Haye.

 

* Loge temporaire avec Desagulier et Stanhope pour l’initiation de François de Loraine, 1731, La Haye.

 

* La « Loge françoise des Libres et Francs Maçons », La Haye, 1734, avec Vincent La Chapelle, qui portera ensuite les noms de « Loge du Grand-Maître », ensuite « L’Union », ensuite « La Sincérité » et enfin « L’Union royale » lors de sa fusion avec « La Royale ». (Cette loge reçut rapidement, en 1735, des patentes de Londres -via le duc de Richmond-).

* « De Friesche Loge » ou « Antiqua Virtute et Fide », 1734 – 1747, Leeuwarden (Loge du futur stadhouder Guillaume IV d’Orange-Nassau, et/ou de son entourage.)

* « Le Véritable Zèle Hollandoise et Françoise », qui deviendra « Le Véritable Zèle », 1735, La Haye, avec Louis Dagran.

* Loge « De la Paix », ensuite « La Bien-Aimée », 1735, Amsterdam, avec Jean Rousset de Missy  qui en fut le premier Vénérable Maître.


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Fin 1735, la franc-maçonnerie est interdite aux Pays-Bas.

En 1736, Joan Kuenen (de la loge du Grand Maître) publie la première traduction en français (et néerlandais) des constitutions d’Anderson.

En 1744, les loges reprirent officieusement leurs travaux, l'Interdit n'avait pas été levé mais les 7 Provinces se montraient à nouveau favorables au parti "Orange" (Kat).

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* « La Concorde », loge régimentaire, 1745, Maastricht, Venlo, … .

* « Free and accepted Masons », 1747, St-Eustatius (dans les caraïbes : non repris dans les annales de Louis Dragan).

* « D’Orange », 1748 , Rotterdam.

* « L’Harmonie » (également prénommée « De La Sincérité »), 1749, Sluis.

* « Het Heeren Logement » puis « La Fidélité », 1749, Amsterdam (loge uniquement accessible aux régents, d'où le nom premier).

* « Les Coeurs Unis », 1749 ?, La Haye. (Non repris dans les annales de Louis Dagran à cette date.)

* « Sint-Lodewijk », 1749, Nijmegen.

* « Loge de Juste », 1751, loge mixte, La Haye, fondée par le baron de Wassenaer, alors Grand-Maître. Sa durée de vie sera assez éphémère. (Non repris dans les Annales de Dagran.)

* « La Royale », puis « L’Union Royale » lors de sa fusion avec « L’Union », 1752, La Haye.

* (« La Bien-Aimée », 1754, Amsterdam : Louis Dagran, substitut Grand-Maître, semblait ne pas reconnaître la filiation de la Bien-Aimée sur la loge « De la Paix », dont le nom aurait simplement changé. Les membres de cette loge affirmaient au contraire cette filiation, le courrier de Rousset de Missy du 10 octobre 1754 appuyant cette affirmation (cf l'extrait avec sa signature): on était à ce moment dans les débuts des discussions laborieuses de constitution d'un Grand Orient et notamment du rang des loges: ceci expliquait cela.)

* « Concordia Vincit Animos » (patente de la Grande Loge d’Écosse), 1755, Amsterdam.

* « La Charité », 1755, Amsterdam.

* « La Parfaite Union », 1755, St-Eustatius. (Non repris dans les Annales de Dagran.)

* (« Des Coeurs Unis », 1756, La Haye. Louis Dagran donne cette date de création dans ses annales.)

* « La Paix », 1756, Amsterdam.

* « L’Indissoluble », 1756, La Haye.

* « Lodge of Perseverance », 1756. Pas d’autres éléments. (non repris dans les Annales de Dagran.)

 

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Création du Grand Orient des Pays-Bas (1756).

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Extrait des "Annales et archives ... en forme de journal" de Louis Dagran.
 

Références :

  • Hugo de Schampheleire. La plus ancienne loge du Continent : Rotterdam, fondée avant 1721-1722. » Renaissance Traditionnelle n°45, 1981, p 25.

  • Collectif. Lijst van Loges, 1961.

  • W Kat. Een grootmeestersverkiezing in 1756. Édition La Bien-Aimée, Amsterdam, 1974.

  • PJ Van Loo. Geschiedenis van de Orde van Vrijmetselaren onder het Grootoosten der Nederlanden. Maçonnieke Stichting Ritus en Tempelbouw, 1967.

  • H Maarchalk. Geschiedenis van de Orde der Vrijmetselaren in Nederland. Éditions Nieuwenhuis, Breda, 1872.

  • PJ Van Loo. Geschiedenis van Hoofdkapittel der Hoge Graden in Nederland. Uitgegeven bij het 150-jarig bestaan van het Hoofdkapittel, 1953.

  • Hendrik Gerlach. De Grondvesting van de nederlandse vrijmetselarij te 's Gravenhage. Thoth, n°32/2, 1981, pp 47-75. (paru initialement dans « Driekwart eeuw historisch leven in Den Haag » en 1975.)

  • Arille Chevalier. Les débuts de la franc-maçonnerie hollandaise : l’interdit de 1735 et la première traduction française du Livre des Constitutions. Renaissance Traditionnelle n°135-136, 2003, pp 146-185 .

  • Malcolm Davies. « The grand lodge of adoption, la loge de Juste, The Hague, 1751 : a short-lived experiment in mixed freemasonry, or a victim of elegant exploitation ? » in Heidle, Snoek: Women's Agency and Rituals in Mixed and Female Masonic Orders. Édition Brill, 2008, pp 51- 88.

 

Julius Röntgen (1855-1932) , germano-hollandais, est un compositeur très intéressant des Pays-Bas, professeur au Conservatoire d'Amsterdam. C'est un cousin du célèbre physicien !

Rédigé par Christophe

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