Surprise au détour d'un livre, l'OSCE !

Publié le 7 Juillet 2016

 

En essayant de retrouver un document, je suis tombé sur un livre en néerlandais, de 1953, réalisé pour les 150 ans du Grand Chapitre des Pays-Bas, qui traînait dans un tas. Assez banal somme toute. Je l'avais déjà juste feuilleté.

Je refis l'exercice, et ...

 

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Nous savons que les Pays-Bas furent un conservatoire partiel du Rite français. Le Grand Chapitre des Pays-Bas fut créé en 1803 à partir de plusieurs Chapitres hollandais (10 chapitres). Il ne s'agissait pas à cette époque de Rite français en Hollande (d'autant que l'occupation française est vraiment très mal perçue ...), mais bien de chapitres Rose-Croix. D'ailleurs la création de ce Grand Chapitre fut une réaction au "risque" de main-mise par le Grand Orient de France sur la maçonnerie batave durant la période napoléonienne qui vise et réalise finalement l'annexion du pays.
Je ne prétends pas que ce livre est important, de plus il a son âge et ses approximations, mais ce n'est pas inintéressant. Il a été écrit par un auteur sérieux. D'autant que sa date de parution, 1953, le place hors les controverses des années 1990-2000. C'est en quelque sorte une relation ingénue !

 

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Jan Snoek avait été interviewé par Pierre Mollier sur ce "Grand Chapitre des Pays-Bas", au détour d'une journée d'étude, et ce dernier avait publié l'entretien dans Renaissance Traditionnelle (2001). Malgré le défaut de référence, inhérent à l'exercice, j'avais lu avec des yeux gourmands cette relation tant il me semblait qu'un voile bien obscur sur notre histoire maçonnique se laissait pister. J'en ai donc gardé la mémoire.

Je conseille au lecteur intéressé d'aller y voir !

 

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Reprenant mon regard superficiel sur le livre des 150 ans, voilà que celui-ci accroche, pour l'année 1774 !, le nom de « la Tour du Pin » et de l' « Ordre Sublime des Chevaliers Élus » (OSCE), dont l'existence est attestée en 1749-50.

 

Une des singularités du Rite écossais primitif de Namur est la présence du rituel templier de l'OSCE dans sa série sous le nom de « Grand Élu de la Vérité ». D'où venait-il ?

Et pourquoi est-il présent alors que, bis repetita, le rite namurois était coiffé par un Ordre Intérieur de Stricte Observance Templière. Il devait donc représenter une certaine tradition que les namurois de l'époque devaient trouver importante pour eux.

 

Il existe d'autres rituels templiers de l'OSCE, également tardifs, et notamment celui publié par le baron de Tschoudy (Metz) en 1781, ainsi que celui publié par Naudon qu'il date de 1765 environ.

 

Nous avions bien entendu les données sur Frederic de Vegesack, ayant appartenu à l'OSCE, relaté par Alain Bernheim (Eq. a Quaestione Studiosa, 2002). Je conseille la lecture de cet article qui pose des (bonnes) questions. Nous avions ainsi une indication possible (la meilleure sans doute) d'une origine pour le rituel namurois.

 

Cela restait bien maigre, d'autant que la Stricte Observance, rouleau compresseur, s'était répandue dans tout l'espace autrichien, en ce compris belgo-autrichien via ses régiments, mais également ceux envoyés par les Provinces Unies sur le territoire suite au Traité de la Barrière de 1715 (notons par exemple que différents bataillons des régiments d'Orange-Nassau furent casernés à la citadelle de Namur, surtout entre 1770 et 1773).

 

Sauf le cas Vegesack, jamais je n'avais été interpellé par une donnée nominale tardive explicite concernant l'OSCE.

Il est vrai que les recherches concernant l'OSCE sont relativement récentes. Il est possible que les premiers arbres découverts cachent en réalité une forêt.

C'est donc une donnée peut-être importante, pas nouvelle en soi, que cette évocation tardive (1774) de l'OSCE dans les Provinces Unies (Pays-Bas).

Elle affirme, dans un pays de vieille tradition maçonnique, dont les liens avec l'Angleterre maçonnique sont forts (voir Boerenbeker, 1970), l'importance de l'OSCE au niveau des Hauts-Grades.

Elle serait l'autorité (encore en 1774) gouvernant des Hauts-Grades dans ce pays, un centre culturel de première importance.

Bien sûr, pour Namur, cela conforte l'hypothèse d'un lien explicatif, d'autant que le terme de « Grand Élu » est commun. Mais cela dépasse réellement ce cadre : une forêt se laisse entrevoir !

D'autre part, le terme de "Grand Élu" pourrait indiquer le grade de "Grand Écossais": mais cela ne correspond manifestement pas à l'environnement général du certificat.

 

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De quoi s'agit-il ?

 

Nous trouvons, dans ce livre, la retranscription d'un diplôme/certificat, datant de 1774, qui affirme que l'OSCE est l'émanation du pouvoir maçonnique de hauts-grades. Son objet est le partage avec le Grand Maître du Grand Orient des Pays-Bas de l'époque (van Boetzelaer) des pouvoirs sur les hauts-grades détenus jusqu'alors par le premier Grand Maître du Grand Orient des Pays-Bas (Albrecht Nicolaas van Aerssen Beijeren (1723-90),  personnalité issue d'une des grandes familles des Pays-Bas de l'âge d'or, le XVIIe. Cette famille a donné des diplomates, militaires de hauts rangs et un gouverneur du Suriname  -Guyane-).

 

Nous savions, par l'exemple de Vegesack, que l'OSCE resta, longtemps après sa création (on ne sait pas ce qu'il en advint), invoquée comme source de positions dans les hauts-grades.

En effet, le baron Friedrich von Vegesack, capitaine aux régiments d'Orange-Nassau, lorsqu'il fut reçu en 1749 dans l'OSCE, résidait aux Pays-Bas et à Hambourg. Nous savons qu'il existait à cette époque un Chapitre de l'OSCE à Amsterdam (Bernheim, 2002). En outre, dans sa deuxième lettre à von Hund, le 5 août 1767, il invoque l'OSCE qui l'a armé chevalier « a Leone insurgente », ce qui ne manqua pas d'étonner von Hund.

 

On a ici l'exemple, en Hollande, d'un personnage de premier plan de la maçonnerie continentale, le baron Albert-Nicolas van Aerssen Beijeren, premier grand-maître du Grand Orient des Pays-Bas de 1756 à 1758, qui fut également investi par le comte de la Tour du Pin de l'OSCE. Il ne se trouve pas repris dans la liste des membres de l'OSCE de Poitiers et Quimper, datant de 1749-50, ce qui est intéressant en soi.

 

Il écrit en tant que Grand Maître de l'Ordre Sublime des Chevaliers Grands Élus, et le diplôme/certificat est signé par le chancelier de l'Ordre, ce qui laisse penser que cet Ordre subsistait dans les Provinces Unies jusqu’alors ?

 

Il transmet, le 24 septembre 1774, en co-tutelle, ses pouvoirs à son successeur de l'époque, le baron van Boetzelaer, qui sera le Grand Maître du Grand Orient des Pays-Bas de 1759 à 1798. Ce dernier va créer une Grande Loge écossaise en 1776, s'occupant exclusivement de Hauts-grades. Le Rose-Croix ne semble pas à l'honneur, contrairement aux Pays-Bas autrichiens (Jan Snoek, 2001). Cette Grande Loge écossaise des Hauts-grades ne sera pas fort dynamique. Elle se réunira parcimonieusement.

 

Néanmoins, elle essayera d'établir des relations fortes avec la Stricte Observance en 1778.

La proposition vise à :

« om in de Broederlyke Correspondentie te treeden, gelyk mede de vriendelyke aanbieding om onder het opzigt en bewind der doorlugtige Broeders Groot Meesters den Hertogh Ferdinand van Brunswyck Lüneburg en Prins Frederik van Hessen-Kassel, met het Groot Oosten van Duitschland een alliantie aan te gaan, waarmede men zig veel nut en voordeel beloofde. »

 

[« pour entrer en correspondance fraternelle, ainsi que l'offre amicale de réaliser une alliance sous la supervision et l'administration* des illustres Frères Grands Maîtres, le duc Ferdinand de Brunswick-Lunebourg et le prince Frédéric de Hesse-Kassel, avec le Grand Orient d'Allemagne, pour lesquelles on se promettait beaucoup d'intérêt et de profit. »] (van Loo, p 16)

 

(*het bewind, traduit ici par l'administration, a le sens fort de 'pouvoir', 'règne', avoir la main sur quelque chose: aan het bewind komen = arriver au pouvoir)

 

Il me semble qu'on est clairement dans la situation d'un Ordre templier qui désire entrer, non seulement en correspondance, mais dans une structure compatible avec elle, qui est la Stricte Observance Templière.

 

Les tractations sont toujours en cours en 1779.

 

En 1780, Frederic de Hesse-Cassel envoie au Grand Secrétaire Dubois un courrier concernant l'érection d'un Grand Chapitre provincial rectifié, qui serait ensuite élevé en Grand Prieuré de la 6ème Province lors du Convent de Wilhelmsbad de 1782. (Frederic de Hesse-Cassel est le frère de Charles. Il deviendra gouverneur de Maastricht. Son épouse était une Nassau-Usingen.)

(La 6ème province templière est celle de Grande Bretagne, comprenant en outre l'Irlande, l'Islande, le Dannemark, les Pays-Bas, la Scandinavie, et la façade française de la Manche en ce compris la Région parisienne.)

 

Un écho de ceci se trouve dans le "Le Forestier", où ce dernier décrit la mise en place d'un Grand Chapitre batave le 18 mars 1780, dont le préfet est van Boetzelaar sous le nom d' "Eques a Sole" et le supérieur et protecteur serait Ferdinand ( ? : le nom de l'eques correspond à Frederic)  de Hesse-Cassel ("Eques a Septem Sagittis"). On en trouve également une courte relation dans le livre de Maarschalk (1872) où la désignation de Frederic de Hesse-Cassel comme protecteur aurait été acquise le 6 juin 1779 lors de la réunion de la Grande Loge, et la ratification du Traité, le 19 mars 1780.

 

Aucun observateur ne sera envoyé en 1782 au Convent de Wilhelmsbad et en 1784, on ne parle plus de la Stricte Observance. En 1786 eut lieu la 5ème et dernière réunion de la Grande Loge écossaise, qui tombe en sommeil (van Loo, pp 13-16).

 

C'est l'occupation française et la crainte du passage de la maçonnerie des Pays-Bas sous l'autorité du Grand Orient de France qui va précipiter les choses et raviver son intérêt, dès 1801. Il se transforme en Grand Chapitre des Pays-Bas, en 1803, centré sur le Rose-Croix, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes. Ce Grand Chapitre existe toujours aujourd'hui aux Pays-Bas.

 

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Voici le texte du diplôme/certificat (van Loo, pp 11-12):

 

« A tous et un chacun de nos Illustres très Respectables, Vénérables et aimés Frères.

Nous ALBERT NICOLAS BARON D'AERSEN BAVIËRE, SEIGNEUR DE VOSHOL, MEETEREN, GELDERMALSEN, TRIANGEL, HOGERHEIDE, ETC, ETC. Grand Maître perpétuel de l'Ordre Sublime des Grands Chevaliers Élus, ensemble des grades intermédiaires de la Maçonnerie Écossaise du Petit Élu, de l'Illustre, du Chevalier de l'Étoile, et des deux Aigles etc. dans la République des Sept Provinces Unies, ressort de la Généralité et Colonies dépendantes etc. etc. etc. Salut.

 

Savoir faisons, qu'ayant acquis depuis plusieurs années par la faveur du très Noble, très Illustre et très Excellent Frère Comte de la Tour Dupin, Souverain Grand Maître de tous les Conseils, Chapitres et Loges Écossaises ou autre du Grand Globe de France, le pouvoir et la faculté de conférer ces différents Grades, d'en former des Loges et de nous mettre à leur tête en qualité de Grand Maître pour les régir et gouverner notre vie durant, soit par nous-même ou par un Représentant que nous pourrions en trouver digne, le tout sous la Juridiction susdite de la République des Provinces Unies.

 

A ces causes, voyant les brillants progrès, que la Maçonnerie fait de plus en plus dans nos Provinces sous les glorieux auspices de son Grand Maître actuel, le très Noble, très Éclairé, et très Respectable Frère CHARLES, BARON DE BOETZELAER, nous avons cru devoir encore pour le bien et la propagation de l'Ordre le revêtir du même pouvoir et de la même faculté, relativement à ces Grades Supérieurs ; le substituant à notre lieu et place et l'autorisant à agir en notre nom, pendant notre absence, sous promesse de Ratification ; ordonnant à tous nos Vénérables Frères Écossais et Élus de reconnaître le dit Respectable Frère CHARLES BARON DE BOETZELAER en sa nouvelle qualité de très Noble, très Illustre dans nos Provinces ; et de lui rendre les hommages de vénération et d'obéissance qui lui sont dus à ce titre.

En foy de quoi nous avons signé les présentes et y avons fait apposer le sceau de nos Armes et le Grand Sceau de l'Ordre fondamental de la Maçonnerie.

A La Haye en Hollande, le vingt quatrième jour du Neuvième mois de l'An de Lumière 5774.

 

Par mandement du très Noble, très Éclairé et très Respectable Grand Maître National de l'Ordre

 

J.P.J. DUBOIS, Gr. Secret. De la R.G.L. des Prov. Unies et chancelier de l'Ordre des Ch. Gr. El.

 

 

* Il nous reste à retrouver l'original de ce document, et son sceau !

* Et essayer de mieux comprendre l'influence de l'OSCE dans la deuxième moitié du XVIIIe : les quelques éléments épars qui nous sont parvenus nous font soupçonner l'existence d'une forêt cachée par ces quelques arbres.

* Faut-il faire un rapprochement aux termes "d'Écossais et d'Élu" repris dans la patente de 1755 de la Loge écossaise de la "Bien-Aimée" d'Amsterdam (publié notamment par le livret Het Kapittel, “La Bien Aimée”, Amsterdam 1755–1980), retranscrit en français par Pierre Noel dans son commentaire à l'article consacré aux "Maçons templiers à Namur" ?  Il existe également un courrier de 1756 de ce Pieter Bucherius Bunel, cité dans la patente et maître en chaire de la Loge, traitant du même objet (Écossais et Élus) pour la Loge écossaise "La Bien-Aimée" (AQC 5, 1892). Je ne pense cependant pas que nous soyons ici dans un cadre "templier".

 

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Références.

 

  • PJ van Loo. Geschiedenis van het HoofdKapittel der Hoge Graden in Nederland. 1953, pp 11-16.

 

  • André Kervella et Philippe Lestienne. Un haut-grade templier dans les milieux jacobites en 1750 : l'Ordre Sublime des Chevaliers Élus aux sources de la Stricte Observance. Renaissance Traditionnelle n°112, 1997.

 

  • Philippe Lestienne. Réponse « au courrier des lecteurs ». Renaissance traditionnelle n°114, 1998, pp 153-55.

 

  • Jan Snoek. Les difficiles relations entre systèmes de hauts grades maçonniques. Un cas d'école récent, la controverse entre Grand Chapitre et Suprême Conseil aux Pays-Bas. Renaissance Traditionnelle n°125, 2001, pp 64-72.

 

  • Eq. a Quaestione Studiosa. Friedrich, Baron von Vegesack, Eq. a Leone insurgente, et l’émergence des Hauts Grades aux Pays-Bas. Renaissance Traditionnelle n°131-132, 2002, pp 237-49.

 

  • (Tschoudy.) G.J.G.E. Chevalier Kados ; connu aussi sous les titres de Chevalier Élu, de Chevalier de l'Aigle-Noir. A Paris, chez le Frère Vérité. 1781.

 

  • Paul Naudon. Histoire, rituels et tuileur des Hauts Grades Maçonniques. Édition de 1993. Dervy, pp 417-429.

 

 

  • EA Boerenbeker. The relations between Dutch and English Freemasonry from 1734 to 1771. AQC n°83, 1970, pp 149-176.

 

  • Christophe de Brouwer. Les 250 ans du Rite Écossais Primitif, dit de Namur. Renaissance Traditionnelle. 1ère partie : n° 172, 2013 ; 2d partie : 173-174, 2014.

 

  • René Le Forestier. La Franc-maçonnerie templière et occultiste aux XVIIIe et XIXe siècles. Éditions La Table d'Émeraude 1987, tome II, pp 535-6.

 

  • H Maarschalk. Geschiedenis van de Orde der Vrijmetselaren in Nederland. Breda, 1872, pp 78-9.

 

  • JD Oortman-Gerlings. Early history of the High Degrees in the Netherlands. AQC 5, 1892, pp 158-162.

 

 

 

 

Surprise au détour d'un livre, l'OSCE !

Rédigé par Christophe

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