In the Interests of the Brethren

Publié le 9 Mars 2017

 

Tradition ist nicht die anbetung der asche, sondern die weitergabe des feuers.

 

C'est une citation de Gustav Mahler (1860-1911)  : « La tradition ne consiste pas dans le culte des cendres, mais dans l’entretien du feu. »

 

On a également attribué cette citation à Jean Jaures (1859-1914) : "La tradition, ce n'est pas de veiller des cendres mais d'entretenir un brasier".

 

Peu importe, la maçonnerie s’est saisi de cette idée, et la replace à des moments choisis, elle plaît aux uns et aux autres.

Mais au fond, qu’est-ce que cela veut dire ? A part des banalités, on a peu de pistes de réflexion, car finalement le feu et les cendres sont intimement liés, les unes procèdent de l’autre.

 

Rudyard Kipling

 

Je vous en propose une.

Elle vient des idées développées par Frederik Herzberg (1923-2000), un docteur en psychologie et médecin, qui s’occupa des organisations industrielles. Il se posa la question des motivations de l’homme au travail. Qu’est-ce qui pousse l’homme à travailler ? [1]

 

Bien entendu, il n'est pas le seul à poser ce type de question. De nombreux scientifiques, fascinants des années 1950-1960, se la posèrent et ainsi façonnèrent les bases de l’étude des organisations, de leur systémique et de leur cybernétique.

Notons que la maçonnerie est une organisation humaine et dès lors peut parfaitement rentrer dans les analyses portant sur ce sujet. Mais ce n’est pas l’objet de cet article.

 

L’intérêt d’utiliser ici les écrits d’Herzberg, c’est sa référence à la Bible à travers une dichotomie qui va nous permettre, je pense, de réfléchir sur le feu et les cendres.

 

Il pose l’hypothèse que l’insatisfaction n’est pas le contraire de la satisfaction, mais deux entités indépendantes l’une à l’autre.

Ces deux entités représentent les motivations (rencontrer des besoins). Il les désignent comme étant celles d’Adam et celles d’Abraham.

Suivons-le pas à pas.

 

Herzberg utilise Rashi, un commentateur toujours d'actualité de la Bible.

Rabbi Chlomo ben Itzhak HaTzarfati (Rashi de Troyes, 1040-1105) [2], était et est un exégète célèbre de la bible hébraïque et du Talmud, lu tant par les juifs que par les chrétiens de son époque et ensuite. Il écrivait en hébreu rabbinique, mais fut traduit en latin, français et d'autres langues.

Voici ce qu'en dit Elie Wiesel: "Il est la première référence. Le premier secours. Le premier ami dont l'aide nous est précieuse, sinon indispensable, si nous avons à coeur de poursuivre une pensée, à travers des couloirs souterrains inconnus, jusqu'à ses origines lointaines." (Elie Wiesel [2, p 11])

 

 

Le mythe d'Adam

 

Adam fut chassé du paradis pour avoir manger un fruit de l'arbre interdit de la connaissance (un figuier d'après Rashi). Il se retrouve dans une position d’insatisfaction et tend à y retourner. Sa motivation sera essentiellement de diminuer son insatisfaction et de retrouver son confort paradisiaque.

 

Mais qui était Adam, lorsqu’il était au paradis, qu’est-ce qu’il recherchait ?

 

Rashi tente de répondre à l'identité d'Adam au paradis. Son commentaire indique, selon Herzberg, que cet homme, lorsqu’il était au paradis, devait être un simple d’esprit:

Après avoir mangé du fruit défendu: "Leurs yeux s’ouvrirent sous le rapport de l’intelligence, et non de la vue elle-même, comme le prouve la fin du verset : « ils surent qu’ils étaient nus ». L’aveugle aussi sait qu’il est nu ! Que veut dire alors : « ils surent qu’ils étaient nus » ? Ils ne détenaient qu’une seule mitswa, et ils s’en sont « dénudés ». (mitswa=commandement)

 

Genèse : (3)  (traduction du Rabbinat)

« … vos yeux seront dessillés, et vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal.

et précieux pour l'intelligence;

Leurs yeux à tous deux se dessillèrent, et ils connurent qu'ils étaient nus

qui t'a appris que tu étais nu? Cet arbre dont je t'avais défendu de manger, tu en as donc mangé? »

 

Notre culture judeo-chrétienne a fait de cet épisode le fondement de la culpabilité de l’homme, chassé du paradis. L’homme veut échapper à la punition, aux maux qui l’accablent.

En ce sens, selon Herzberg, il n’est pas différent des autres animaux (avec lesquels Adam se serait accouplés: Rashi: "Cela nous enseigne qu'Adam s’est uni à tous les animaux et à toutes les bêtes, mais qu’il n’a trouvé d’épanouissement que par son union avec ‘Hawa' " , commentant le verset 23 du chapitre 2 de la Genèse concernant la création de la femme: "Et l’homme dit: "Celle-ci, pour le coup, est un membre extrait de mes membres et une chair de ma chair; celle-ci sera nommée Icha, parce qu'elle a été prise de Ich."Et l’homme dit: "Celle-ci, pour le coup, est un membre extrait de mes membres et une chair de ma chair; celle-ci sera nommée Icha, parce qu'elle a été prise de Ich."Et l’homme dit: "Celle-ci, pour le coup, est un membre extrait de mes membres et une chair de ma chair; celle-ci sera nommée Icha, parce qu'elle a été prise de Ich."Et l’homme dit: "Celle-ci, pour le coup, est un membre extrait de mes membres et une chair de ma chair; celle-ci sera nommée Icha, parce qu'elle a été prise de Ich." )

 

Dès lors on peut résumer la motivation d’Adam, selon Herzberg : celle de rencontrer ses besoins, somme toute, primaires, essentiels, capable de diminuer son insatisfaction.

 

 

 

Le mythe d'Abraham

 

Commentaires de Rashi: "Je t’ai établi père d’une multitude de nations (av hamon). C’est un jeu de mots (notariqon). Ce sont les syllabes mêmes qui forment le nom d’Avraham : av hamon. La lettre reich qui se trouvait dans le nom d’Avram signifie qu’il était seulement père de Aram (Berakhoth 13a), son pays natal. Maintenant, il devient le père de toute l’humanité."

 

Genèse : (17) (traduction du Rabbinat)

"Abram étant âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans,

conduis-toi à mon gré, sois irréprochable, et je maintiendrai mon alliance avec toi, et je te multiplierai à l'infini.

...Ton nom ne s'énoncera plus, désormais, Abram: ton nom sera Abraham, car je te fais le père d'une multitude de nations.

Je te ferai fructifier prodigieusement; je ferai de toi des peuples, et des rois seront tes descendants."

 

Le registre est tout à fait différent. L’homme est devenu à l’image de Dieu, il peut donc réaliser des choses, comme s’il était Dieu.

On ne s’adresse plus à un homme simple d’esprit, mais à un homme fait, dans la plénitude de ses moyens. Cela signifie "que l'homme est un être de ressources, qu’il a reçu des virtualités innées ». Il va donc essayer de transformer ses virtualités en réalité. C’est le volet satisfaction des besoins. L’homme a besoin de se réaliser et d'être reconnu.

 

Néanmoins, il y a un bémol! Herzberg ne l'évoque pas, mais lorsque Abraham veut immoler son fils Isaac et que Dieu l'en empêche, ce dernier fait redescendre Abraham à sa condition d'homme, ce que constate Elie Wiesel [2, p69].

De façon très intéressante, en explicatif de cette redescente, Elie Wiesel, commentant Rashi, introduit la notion de double contrainte: " 'Hier tu m'as dit qu'Isaac serait mon descendant, et après tu m'as dit de sacrifier mon fils, et maintenant tu me dis ne touche pas au garçon.' Autrement dit, comment Dieu peut-il dire une chose et son contraire? Et voici que Dieu lui répond et sa réponse est tout bonnement stupéfiante. 'Ce n'est pas moi qui change mes décisions, c'est toi qui ne m'a pas compris! ' " [2, p71].

Ceci nous propose un élément de réflexion passionnant concernant la citation débutant l'article, parfaitement illustré par la nouvelle de Kipling "The man who would be king", mais elle nous mènerait trop loin dans le cadre de cette petite réflexion.

 

 

 

On peut reprendre la citation « La tradition ne consiste pas dans le culte des cendres, mais dans l’entretien du feu »   et essayer de proposer une piste (parmi d’autres) pour réfléchir à ce que serait la tradition.

 

Adam a été chassé du paradis, et donc ses besoins sont de retrouver le confort du paradis, son "ambiance". Bref la motivation de l'homme ici est d'être le moins insatisfait possible, et donc de ne pas perdre, de récupérer et d'améliorer son "ambiance" : emploi, rémunération, satisfaction du tube digestif, bons horaires, belle maison, vacances au ski, agréable réunion à la loge, etc. On est sur le versant "confort" et "insatisfaction": ne pas perdre son confort, au contraire l'améliorer sans cesse.

Plus on vieillit, plus la dimension confort devient sans doute importante. Adam est, à mon avis, vieux. C’est la tradition des cendres.

 

Abraham tend vers un autre type de besoin: il cherche à ếtre satisfait: il veut s’identifier à Dieu : il a des ressources, il a des virtualités, il veut s'accomplir, il veut être reconnu. On est sur le versant "satisfaction".

Malgré ses quatre-vingt dix neuf ans, Abraham est, à mon avis, jeune. C’est la tradition du feu.

 

Est-ce antinomique au précédent: cela peut l'être, mais pas nécessairement: ce sont deux dimensions distinctes selon Herzberg.

Et l'on est à la fois jeune et vieux, on est à la fois Adam et Abraham: c'est un problème d'équilibre.

Et plus on entretient le feu, plus il y a de cendre ?!

Est-ce à dire que plus l’homme se réalise, plus ses besoins primaires augmenteraient ? Sans doute.

 

Mais alors la leçon de la fable est simple :

Pour être heureux en maçonnerie, il faut sans cesse chercher à se réaliser dans les idéaux de philanthropie, d'égalité et de fraternité en utilisant les outils que la symbolique et le rituel nous proposent, car sinon il ne restera plus que de vieilles habitudes, des images d’Épinal et des incantations.

 

Image venant de "Great war fiction". https://greatwarfiction.wordpress.com/2007/09/05/kipling-and-shell-shock-the-healing-community/

 

La nouvelle de Rudyard Kipling (1865-1936)  "In the Interests of the Brethren" (Banquet Night) [3], écrite en 1917, a été publiée pour la première fois en 1918. Elle a été traduite en français « Dans l’intérêt des frères » par Pierre Gauchet et l'équipe de Renaissance Traditionnelle et publiée dans son n° 67 de juillet 1986.

 

Cette nouvelle donne tout son sens à la citation, car elle est à la fois le feu et les cendres : c’est, selon moi, une très belle illustration de la tradition maçonnique.

 

« J’achetais un canari dans une oisellerie quand il s’adressa à moi pour me suggérer de choisir un oiseau aux couleurs moins vives. ‘Leur couleur dépend de l’alimentation, me dit-il. Elle disparaît si vous ne savez pas les nourrir. Les canaris sont un de nos passe-temps favoris.

Il disparut avant que j’aie pu le remercier. C’était un homme entre deux âges, avec des cheveux gris et une courte barbe foncée, un peu comme un terrier de Sealyham qu'on aurait affublé de lunettes à monture d’argent. Je ne sais pourquoi son visage et sa voix me restèrent présents à l'esprit si distinctement que, des mois plus tard, sur un quai de gare, bondé d’un club de pêcheurs en route vers la Tamise, je me cognai contre lui, le reconnus, me retournai et ajoutai avec un signe de tête :

J’ai suivi votre conseil pour le canari’ … » [4]

 

 

Références

[1] F Herzberg. Work and the nature of man. 1966. Traduction française par C Voraz. Le travail et la nature de l'homme. Éditions Entreprise Moderne, 1971, pp 31-49.

[2] E Wiesel. Rashi. Grasset, 2010.

[3] R Kipling. Credits and debits. 1926. Nouvelle édition: House of Stratus, 2009.

[4] Dans l'intérêt des frères. Dervy (Renaissance Traditionnelle), 2012.

 

 

Rédigé par Christophe

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