Le bon docteur Darrigade

Publié le 12 Août 2014

Pierre Darrigade (1768-1836) est né dans les Landes à Pomarez.[1]

Un membre de cette famille, dont A Dulière a retrouvé l'aïeul commun, sera un coureur cycliste bien connu !

 

Il serait l' « eques a pelicani aurei » ? Ce nom se trouve dans un des rituels de novice-chevalier de l'Intérieur du Rite écossais Primitif de Namur qui nous soit parvenu et dont la transcription manuscrite peut lui être attribué.[2]

 

Issu d'une famille nombreuse (15 enfants) et pauvre, il monte en 1786 à Paris faire des études de chirurgien après être passé par Bordeaux. Durant ses études il vécut la révolution de 1789. Il habitait rue des Cordeliers comme Maras ! Dans ses courriers, il relate des événements de cette époque : la première montgolfière, la lutte du tiers-état, l'extrême misère de Paris, l'hiver rigoureux de 1789, la recherche de cadavre pour ses dissections, etc. Il sort premier de promotion en 1792. Il est envoyé comme sous-aide-major dans les armées du nord. C'est ainsi qu'il arrive à Namur à la suite de la bataille de Jemappes de cette même année, l'an 1 de la République ! Le retour des autrichiens le voit prisonnier à Namur. Il est libéré et reviendra à Namur après Fleurus (1794). Puis il fera des séjours à Amiens et Boulogne sur mer. Il se trouve définitivement à Namur à partir de 1796. Il obtiendra un acte de réforme en 1802.

 

Il habitera d'abord chez les Bivort, (membre ancien de la Loge namuroise, cf Duchaine [3]), à la rue de Fer (sur l'emplacement de l'ancienne maison communale).

Puis il acquerra une maison rue Lelièvre (actuellement n°6).

Il épousera en 1805 Agnes-Pauline, la fille d'André-Joseph Ackerman, marchand de vin (membre ancien de la Loge namuroise, cf Duchaine).

Il fera, comme son beau-père, une fortune importante avec les « biens nationaux ».

Pierre Darrigade dirigera l'hôpital de Namur, présidera le jury médical de Namur, puis la Commission médicale de la province de Namur à partir de 1822.

Avec son beau-frère François et Xavier Wasseige (président de la loge namuroise en 1812, entré entre 1786 et 1808)[4], il fait partie des 7 fondateurs du Val Saint-Lambert (1826, cristallerie), avec une participation majoritaire ! C'est Xavier Wasseige qui signe l'acte d'achat pour la nouvelle société du bien national « l'abbaye du Val Saint-Lambert ».

 

Pierre Darrigade est admis à la Loge namuroise, la Bonne Amitié, le 2 avril 1797.

Le 15 Août 1805, il y est reçu « Rose-croix », et 2 septembre 1806, « Préfet de l'Intérieur ».[5]

Sur le courrier de demande d' affiliation de la Loge namuroise au GOdF du 24 juin 1808, il y signe comme 2nd surveillant et Chevalier de l'Intérieur.[6]

Il donne sa démission le 10 novembre 1821, son nom n’apparaît plus dans le tableau du Rite de 1823 (Rite écossais Primitif, dit de Namur).

 

La Loge se réunit à cette époque à la rue des Brasseurs, dans un local qu'elle loue, appartenant d'abord à Ackerman père, ensuite à la famille Darrigade. Nous ne connaissons pas l'emplacement exact, mais il est possible que ce soit un bâtiment à l'arrière de la (les) maison(s) que les Darrigade possèdent rue des Fossés fleuris et qui donne sur la rue des Brasseurs.[7]

 

 

Son fils Jules, né en 1808, est avocat. Il sera également membre de la loge namuroise, il fera d'ailleurs partie de l'aventure du chapitre namurois « Caledonian » n°61 de Royal Arch à Namur, avec patente datant de 1845 du « Supreme Grand Royal Arch Chapter of Scotland »[8] ; en 1848, il y porte le titre de « Principal »[9].

Il épouse la fille d'une autre membre de la Loge, Maria-Emma Piéton, fille du maître des postes François Joseph Piéton (affilié à la Bonne Amitié en 1815), acquéreur du bien national, « l'abbaye de Gembloux », et fondateur des Facultés agronomiques qui s'y trouvent toujours. Comme son beau-père, il sera un des souscripteurs permettant la création de l'Université libre de Bruxelles.[10]

 

Le mariage rocambolesque de Jules Darrigade est relaté par John Bartier[11] :

« Ce maçon namurois, 'possesseur d'une fortune considérable' épouse 'une riche héritière, Melle Pieton'. La cérémonie civile terminée, nous apprend L'Observateur, ' l'heureux couple est parti immédiatement pour Paris, à l'effet d'y aller recevoir la bénédiction nuptiale que le clergé namurois avait refusé …' (3 octobre 1842). Là, nouvel échec, les prêtres parisiens se montrant aussi intransigeants que les namurois. Cette mésaventure ne décourage pas les jeunes mariés. Ils gagnent l'Italie, s'unissent religieusement … à Rome et rentrent à Namur, où ils célèbrent leur triomphe en donnant dans leur hôtel où règnent 'le luxe et l'urbanité' un grand bal (Journal de Bruxelles, 22 décembre 1842 et L'Éclaireur cité par L'Indépendance belge, 23 février 1843.) »

 

 

Sur la retraite des armées de Grouchy en 1815, un mémoire fait par un des blessés de cette armée, soigné à Namur par Pierre Darrigade, montre que celui-ci fut d'un grand dévouement :

« Je venois de subir l'amputation du bras droit, faite par monsieur Darrigade ; les talens et les soins de cet estimable docteur, qui secourut successivement et avec le même zèle tous les blessés restés dans cette ville sont de nature à éterniser son nom. »[12]

 

Emmanuel de Grouchy (1766-1847, marquis d'ancien régime, membre de la Loge « Ferdinand aux Neufs étoiles » de Strasbourg : tableau de 1782)[13], se trouvait à Wavre où il était en prise avec des prussiens, lorsqu'il apprit la défaite de Napoléon à Mont St Jean, le 18 juin 1815.

Il va se retirer, talonné par les prussiens. Grouchy va utiliser Namur comme place forte (quoique démantelée par Joseph II) pour retarder ces derniers. (Ce sont les généraux Dominique-Joseph Vandamme et François-Antoine Teste qui réaliseront cette défense.)

C'est une troupe d'environ 30 000 hommes, en bon état, qui vont défiler durant près de 24 heures dans les rues de Namur du 19 au 20 juin, de la porte de Bruxelles, passant par le pont de la Sambre pour sortir par la porte de la Plante, et ainsi gagner Dinant par la rive gauche (la droite est difficilement pratiquable à l'époque) et y traverser la Meuse, de là réaliser la montée sur Falmignoul et redescendre vers Givet, place forte susceptible d'arrêter complètement les prussiens, ce qui fut d'ailleurs le cas (et qui permit de maintenir Givet en France). Sa troupe avance lentement, environ 3-4 km/heure, et encore. Tenir un maximum d'heures la ville de Namur était donc crucial (car ce fut une question d'heures). Ce fut pleinement réussi. L'attaque des prussiens commença le 20, vers 3 heures de l'après-midi. La porte de Bruxelles, occupée par une poignée de soldats, résistât deux petites heures. Deux canons en batterie avaient été placés sur le rempart de la Vierge défendant celle-ci, provoquant des ravages chez les prussiens. Puis le pont de Sambre, étroit, qui n'avait pas sauté, fut également tenu quelque temps et enfin, un feu allumé à la porte de la Plante (coincée entre la Meuse et les falaises bordant le fleuve), atteint par les troupes prussiennes un peu après 19h, les retardèrent encore. Cela permit aux troupes de Grouchy d'atteindre Dinant sans encombre, les troupes prussiennes ne démarrant de Namur, finalement, que le 21 juin.[14][15] Le bilan prussien aurait été lourd avec environ 300 morts (et donc un grand nombre de blessés), pour des pertes françaises apparemment très faibles.

 

Si Grouchy amena les blessés transportables avec lui, ceux qui ne l'étaient pas, restèrent à Namur et y furent soignés.

 

Est-ce à dire que la Loge namuroise, en tant que telle, s'occupa des blessés de l'armée de Grouchy, comme la tradition nous l'a transmise ? Même si c'est fort possible, rien ne permet de l'affirmer. En réalité, la question est sans grand intérêt. Dans la mesure où les membres de la Loge forme un maillage, et que, parmi les officiers français, devaient se trouver bon nombre de francs-maçons, on peut penser que Pierre Darrigade, membre manifestement important et influent de la Loge, se soit appuyé sur certaines composantes de ces maillages pour aider les soldats blessés intransportables.

 

 

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Cette relation, écrite en 2012, fut publiée dans le Logos n°74 de 2012.

 

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Références

 

1 Une partie importante des informations de cette notice vient du livre d'André Dulière. Pierre Darrigade, chirurgien aux armées de la révolution. Impr. Bourdeaux-Capelle, 1972.

 

2 C De Brouwer. Les 250 ans du Rite écossais Primitif dit de Namur. 1ère partie. Renaissance Traditionnelle n°272, 2013.

 

3 Paul Duchaine. La Franc-maçonnerie belge au XVIIIème. Bruxelles, Pierre Van Fleteren, 1911. (réédition).

 

4 Fernand Clement. Contribution à l'Histoire de la RL « La Bonne Amitié » à l'Orient de Namur. Paru dans le Bulletin du GOB, 1924, p 185.

 

5 George de Froidcourt. La Franc-maçonnerie à Namur avant 1830. In XXXIème session. Congrès de Namur.

 

6 Dossier Bonne Amitié, archive du GOdF : BnF : FM2 556.

 

7 André-M Goffin. Documents relatifs au patrimoine immobilier de Namur intra muros. AGR, 2003, n°956 et 1010.

 

8 Laws of the Supreme Grand Royal Arch Chapter of Scotland. 1869.

 

9 Fernand Clement, déjà cité, p 255.

 

10 Léon VanderKinderen. 1834-1884. L'Université de Bruxelles. Impr Weissembruch. 1884.

 

11 John Bartier. Laïcité et franc-maçonnerie. Ed. Université de Bruxelles, 1982, p100.

 

12 André Dulière. Pierre Darrigade, déjà cité ; document appartenant à la Société archéologique de Namur.

 

13 Humanisme. 1975, p 61.

 

14 Jules Borgnet. Promenades dans Namur. p335 et suivantes. 1851-59. La relation de Borgnet concernant la traversée de Namur par les troupes de Grouchy a été réalisée, écrit-il, notamment avec des témoins de l'époque.

 

15 André Dulière. Les nouveaux fantômes des rues de Namur. Presses de l'Avenir, Namur. 1983, pp 258-270.

 

 

 

Le bon docteur Darrigade

Rédigé par Christophe

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