François Bovesse au temps de rex -partie 7-

Publié le 22 Août 2026

Parties publiées concernant François Bovesse, franc-maçon :

 

1. François Bovesse franc-maçon, un poète, certainement.

2. François Bovesse franc-maçon et la Bonne Amitié à l'Orient de Namur.

3. François Bovesse franc-maçon, tel un Hiram.

4. François Bovesse franc-maçon, complot sur le nom de la Loge.

5. François Bovesse franc-maçon et le « Fait Wallon ».

6. Le Mouvement Wallon au sein de la loge namuroise La Bonne Amitié.

7. François Bovesse au temps de rex.

 

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Préambule. 

Il manquait un chapitre à cette série d’articles, une plongée à travers et selon les travers de la politique de l’entre-deux-guerre, et de la période de guerre si révélatrice de la nature humaine. Nous allons essayer d’en brosser une tableau, certes très superficiel, de cette période dense et troublée où François Bovesse, tout rond et bonhomme qu’il était, montra une solidité de roc. Cette plongée est une tentative réellement risquée, tant a déjà été écrit et souvent fort bien écrit sur une matière véritablement complexe par des personnes autrement plus compétentes, matière dont je ne prétends nullement faire le tour. D’autre part, je réalise que certains raccourcis peuvent choquer, que certains développements prennent la forme, pour certains, de partis pris, et partant critiquables.
Dans ce travail-ci, il sera très peu question de franc-maçonnerie. Le but poursuivi est de replacer François Bovesse dans son époque troublée et de comprendre ce qu'il représente de remarquable.

 

  • En rédigeant ces quelques lignes, et parce qu'il y participe, me vient à l’esprit l’assassinat, fusillé en 1944, de mon oncle François de Kinder (qui avait épousé une sœur de mon père et beau-frère du premier ministre Hubert Pierlot qui avait épousé sa soeur), envoyé en mission en décembre 1943 pour approcher le roi au nom du gouvernement et préparer avec lui, l’avenir post-guerre. Mission peu concluante, c’est d’ailleurs à ce moment que le roi, pourtant au fait de la mission "Xavier" (nom de code), écrivit son ‘testament’ (février 1944), que Churchill qualifie de "papier immonde" ("filthy paper"). Le retour du missionné sur Londres retardé à plusieurs reprises, lui fut fatal : il fut pris et fusillé par les Allemands. [de Staercke, pp 57-70] [Verhoeyen] [Van den Dungen, epub 583-607/1040: petite erreur dans le texte, Yves de Brouwer est le cousin germain (et non le frère) de l'épouse de De Kinder]
  • Une pensée, également pour la même raison, au cousin de ma mère (née de Cartier), l’ambassadeur de Belgique à Londres durant la guerre, Émile de Cartier de Marchienne, qui se missionna du rôle qui se révélera important, somme toute assez particulier, de remettre en selle le gouvernement Pierlot à la dérive, dès leur arrivée, au compte goutte, à Londres, et il y parvint. [Stengers] [Schmitz]

 

Lettre envoyée à ma grand-mère maternelle, Josa de Cartier, suite au meurtre de son plus jeune fils à Ohain le 4 septembre 1944, par des troupes allemandes en retraite. De plus, elle était sans nouvelle de ses deux autres fils et pouvait craindre à juste titre pour leur vie, le premier résistant et caché,  le deuxième qui, à ses dernières nouvelles, était interné au camp de Sachsenhausen puis Oranienburg en Allemagne. (En fait il s'en échappera, rejoindra le front de l'est où il devint officier de l'armée rouge et fit la campagne de l'Est [Schmitz]). Archives de l'auteur.

 

Je suis parfaitement conscient que ce préambule risque de me faire apparaître comme partial. J’assume. Citez-moi un historien qui ne soit pas partial, ne fut-ce que par l’angle de vue choisi pour présenter un événement ou les acteurs de cet événement. C’est évident. Le problème est que certains de ces historiens (que je ne suis pas) n’assume pas leur subjectivité, leur partialité. La question se situe là, et les embûches à l'analyse sont nombreuses. N'oublions pas non plus que je raconte la vie de l'époque de mes grands-parents et de la jeunesse de mes parents, ma propre jeunesse en perçut de nombreux échos, c'est donc très proche. Pour la génération de mes enfants et plus encore de mes petits enfants, cela devient abstrait, lointain. Pour le reste, les données sont référencées et donc chacun peut suivre le cheminement des événements et leur interprétation.

 

Chapitrage:

Préambule

1. Définir le fascisme

2. Définir le corporatisme

3. Le capitalisme en Belgique

Intro

Maurice Lippens

Le Centre d'étude pour la réforme de l'État - 1936

Le Centre d'étude pour la réforme de l'État - 1940

4. Les débuts du rexisme

5. Le rexisme, un feu follet qui cache la forêt

Athene Palace

Évolution

Victor Leemans

Charles d'Aspremont-Lynden

6. La continuité du monde des affaires

7. Une autre continuité, le monde du travail

UTMI

STO

Henri Velge

8. Une continuité politique, le roi Leopold III

9. Une belle figure, Marcel-Henri Jaspar (1901-1982), ami de François Bovesse

L’âge des protagonistes

Pérégrination

Carrière politique et combats anti-fasciste et anti-nazi

Relations avec les rois Albert Ier et Léopold III

10. Bovesse face au chaos ?

Il les connaît tous !

Bovesse très peu lié au monde industriel-financier

Qu’en est-il de François Bovesse et du corporatisme ?

Bovesse et la guerre d’Espagne

Haut-Commissaire du gouvernement aux réfugiés

Bovesse, le roi et son entourage

Bovesse ou le refus de l’« adaptation »

Bovesse et la "dictature royale"

Essai de synthèse de son engagement dans la Résistance

Conclusion

Références

 

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Juste avant l'élection du 24 mai 1936. Comme on le voit, les meetings sont (en partie) payant, une façon de remplir les caisses. Image wikicommons.

 

1. Définir le fascisme.

 

Premier écueil, définir le fascisme par des caractéristiques (autoritarisme, antiparlementarisme, économie corporatiste autoritaire, populisme, centralisation sur un chef, nationalisme, etc) sont insatisfaisantes, sinon aujourd’hui, servir comme « insulte polyvalente » (Jacques Julliard). Chacune de ces caractéristiques peuvent se retrouver dans des mouvements ou partis politiques considérés comme démocratiques, et, à l’inverse, ce que l’on considère comme mouvement fasciste peut ne pas réunir l’ensemble des caractéristiques ou en comporter d’autres, chacune étant particulière à la région où elle s’implante. L’absence d’une idéologie bien définie au fascisme devrait nous conduire vers une autre piste.

 

Pierre Milza, dans son livre « Les fascismes », le définit de manière fonctionnelle (et non descriptive), comme étant « une contre-révolution préventive ». Bien qu’on ne puisse pas suivre celui-ci dans son absolution des mouvements de la droite française (Jeunesse patriotique/Croix-de-feu) vis-à-vis du fascisme, l’idée de contre-révolution est intéressante. Cependant, il faut contextualiser: c'est un mouvement de masse, possédant une esthétique et une autonomie relative par rapport au capital. La violence sociale y est toujours présente.

 

Mussolini a fait des petits, ici en Argentine, 1932. Image wikicommon.

 

1. Replaçons-nous à l’époque. Nous sortons de la guerre 14-18, avec l’apparition de l’Union soviétique en 1917. Cette guerre se prolonge d’ailleurs à l’est dans la guerre Polono-Soviétique, qui se termine avec la paix de Riga de 18 mars 1921, très coûteuse en vies humaines, où l’URSS perd de larges portions de territoires qui seront récupérés en 1939 par Staline (où il est question de la ligne « Curzon »).

Le « bochévisme », c’est nouveau, est contenu mais pour combien de temps. Le communisme fait peur, cette peur est clairement instrumentalisée par les classes dirigeantes capitalistes : « tout plutôt que le bolchévisme ».

2. La reconversion industrielle après la guerre et les problèmes de surproduction qui font chuter les bénéfices. Elle est causée par une forte concentration capitaliste des années 1920, d’abord aux USA, laquelle crée une surproduction structurelle qui, en contre-coup, provoque une chute dramatique des profits. C’est une des, ou la cause, selon Annie Lacroix-Riz, de la crise de 1929. Notons dans ce cadre la dévaluation du franc belge de 28 % en 1935 -avant l’élection de mai 1936-, ce qui représente un perte important de la richesse de la population.

3. L’élargissement du vote aux classes ouvrières, le suffrage universel, fait craindre aux classes dirigeantes de perdre leur monopole face à une montée inexorable du socialisme (ainsi que sa composante communiste) et du syndicalisme de gauche (majoritaire à cette époque). Le tout est accéléré non seulement par le désordre économique qui s’accompagne d’un resserrement salarial aggravé par une dévaluation du franc belge, mais aussi d’un désordre politique (gouvernements instables, parlementarisme déconsidéré, scandales).

4. Conséquence du point précédent, la perte de crédit des élites de cette époque, ainsi que du système parlementaire particratique, atteint des proportions importantes et nourrit son rejet progressif par une large partie de la population de plus en plus frustrée des réalités socio-économiques.

 

'Milice fasciste' (casquée) prenant d'assaut la salle d'une réunion communiste à Bruxelles en 1934. Image wikicommon.

 

Le fascisme serait donc, c’est la thèse « fonctionnaliste » que je retiens principalement, une des réponses utilisables par les classes dirigeantes, pas la seule, d’empêcher le renouvellement de l’agitation sociale et du chaos politique qui a suivi la première guerre, dans différents pays, mais certainement en Italie, en Allemagne, en Espagne, etc.

En d’autres termes, le fascisme est un outil du capital (« un mode particulier de gestion du capitalisme »), un « Ordre nouveau » (en reprenant Maurice De Wilde), qui ne remet en question ni la propriété privée, ni la ‘légitimité’ de la concentration financière. Il se traduit par le rejet catégorique de la démocratie (notamment par l’antiparlementarisme), du multipartisme et des syndicats. Et propose de remplacer cela par la concentration du pouvoir, nécessairement autoritaire, sur une oligarchie financière, un système corporatiste découpé en secteurs industriels (cartélisation), le contrôle des flux (intrants et extrants) et une surveillance (voire une planification) étatique encadrant les-dits secteurs industriels. Les moyens peuvent diverger selon les pays, mais l’utilisation de la violence sociale est assez systématique.

 

Réunion du VNV autour de l'écrivain et poète Ward Hermans (1897-1992) en 1941. Image wikicommon.

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Archives de l'auteur

2. Définir le corporatisme.

 

[Speyer, pp 65-66], un démocrate, opposant radical au corporatisme politique, définit ainsi celui-ci, nous sommes en 1935, le débat est devenu vif en Belgique (voir plus loin sa critique catégorique du corporatisme politique) : « Le corporatisme politique, qui n’est donc que du « vieux-neuf », c’est-à-dire la représentation des intérêts affublée d’un nom nouveau, est basé sur une conception théorique qui peut se résumer comme suit : le suffrage universel, qui depuis l’année 1919 constitue le fondement principal de l’ordre politique existant, ne permet pas au Parlement d’avoir un caractère vraiment représentatif. Élues par ce procédé, les Chambres ne représentent plus les forces vives de la nation, les réalités du moment, mais de vagues tendances théoriques, souvent désuètes et sans importance réelle pour l'avenir du pays. La base véritable de la représentation de la volonté nationale doit donc se chercher ailleurs et elle doit se trouver, non pas comme aujourd'hui dans le nombre, mais dans les forces sociales, les groupements sociaux, qui reflètent la diversité de la vie sociale. »

 

Archives de l'auteur

 

Si le fascisme est toujours corporatiste, le corporatisme n’est pas nécessairement fasciste. Définir le corporatisme est tout aussi difficile, tant il est multiforme. Le maurassisme est, par exemple, une des formes de corporatisme. Selon Dirk Luyten, le corporatisme « renvoie à un modèle de société dans lequel on cherche à instaurer la coopération entre les classes. Celle-ci est réalisée en réunissant le capital et le travail dans des organes spéciaux, appelés corporations. Dans le corporatisme, il n'y a pas de place pour la lutte des classes ni pour la grève. Un deuxième élément central de l'idéologie corporatiste est le principe de subsidiarité. Selon ce principe, des organes spéciaux (des corporations) doivent être créés entre l'État et l'individu, vers lesquels l'État délègue ses compétences sur le plan socio-économique. Le corporatisme est donc à la fois anti-individualiste et anti-étatiste. » [Luyten, 1992] Il se présente de différentes manières : corporatisme politique, économique, social, financier, juridique, le cas échéant autoritaire, mais aussi corporatisme moral ou même religieux avec l’encyclique « Quadragesimo Anno » du pape Pie XI, de 1931, qui se présente comme un manifeste à la fois anti-socialiste-communiste et anti-libéral. Cette encyclique prône une autre voie (un corporatisme basé sur la subsidiarité) et qui eut une grande influence en Belgique tant dans les milieux ouvriers chrétiens (CSC) que dans le patronat conservateur. La période de guerre fut un véritable laboratoire du corporatisme autoritaire sous toutes ses formes en Belgique, mais en réalité la modélisation, ses contours, sont discutés depuis l’instauration du suffrage universel masculin en Belgique (Lophem, 1918). Ce nouveau mode de suffrage, selon de larges franges conservatrices, essentiellement catholiques, mais pas seulement, fut catastrophique. Il a mené, selon eux, à l’instabilité politique (ce qui n’est pas faux), à la décadence industrielle (la Belgique se remet difficilement de la 1ère guerre qui a vu un ravage de ses outils industriels, par exemple, 11 sur ses 54 haut-fourneaux furent démontés pour aller en Allemagne [Gillingham, p19]), d'autres étaient complètement délabrés, à l’appauvrissement général, à une perte de cohérence dans la décision politique et économique, à l’affaiblissement moral couplé à la montée de l’individualisme. Le cardinal Van Roey (primat de Belgique), en juillet 1942, selon le compte rendu d'une discussion avec des personnalités catholiques: " Je sais pourtant parce que j'étais là (vicaire général), que lorsque le cardinal Mercier a appris que le roi Albert avait choisi la voie qu'il a choisie à Lophem, il a été très indigné, il voulait faire une lettre pastorale pour désapprouver le roi et le gouvernement ... Des hommes qui étaient pourtant de bons patriotes sont venus le voir, le dissuader, et il les a écoutés et suivis." [Dantoing, 1991, p 449]

Pour nombre de ceux-là, communisme-socialisme (syndicalisme) et libéralisme (par extension, franc-maçonnerie) sont coupables. Avec la montée du nazisme, l’aspect raciste s’insinuera plus solidement dans le corpus idéologique du corporatisme.

 

Le définir, nous l’avons dit, n’est pas simple.

  • Son fil rouge est la volonté de substituer à la concurrence et à la lutte des classes une régulation corporatiste, souvent autoritaire qui garantisse la stabilité sociale et la pérennité de l’ordre capitaliste.

  • Le corporatisme est une doctrine et un système d’organisation sociale qui repose sur l’idée que la société n’est pas une collection d’individus isolés, ni une lutte de classes, mais un ensemble de corps intermédiaires naturels (les professions, les métiers, les industries). L’État reconnaît, organise et parfois crée ces corps, et leur confère un rôle dans la régulation économique et politique.

  • Le corporatisme, dans une forme complète/épanouie, est donc un système de contrôle intégral des activités économiques et sociales par l’entremise de groupements professionnels obligatoires, sous la tutelle étroite de l’État, dont l’objectif est de dissoudre les conflits de classe dans une prétendue harmonie organique, et, du moins pour les élites dirigeantes, en préservant les rapports de domination existants. Il règle/planifie notamment les flux de matières premières dont peut disposer telle ou telle industrie dans son groupe, et les quantités/prix des matières travaillées en sortie de celles-ci.

  • Le corporatisme moral est la dimension anthropologique du système : il ne s’agit pas seulement d’organiser les forces productives, mais de former l’homme nouveau que requiert l’ordre corporatif. C’est cette dimension qui a séduit les milieux catholiques sociaux (cf l’encyclique « Quadragesimo Anno »), mais aussi qui a permis au corporatisme de se présenter comme une « troisième voie » humaniste – alors que dans les faits, elle a servi à légitimer l’autoritarisme et la domination patronale.

 

Éditions DDB, à ancrage catholique, sont encore à cette époque dans 'ma' famille. Elles deviendront françaises après guerre. Archives de l'auteur


 

On comprend dès lors que le corporatisme, dans sa forme finale, est un projet visant la refondation de la société, substituant à la lutte des classes et au libéralisme, une organisation obligatoire par corps professionnels, sous tutelle étatique, fondée sur une morale du devoir et de l’harmonie, dont la (ou une) finalité est la stabilité, l’efficacité et, de fait, la préservation des hiérarchies.

 

De nombreuses propositions, études, avant-projets de loi et réglementations sont nés en Belgique, issu de la matrice idéologique corporatiste, les années 30 représentant l’âge d’or de cette poussée. Rex, bien qu’il ait puisé dans la même veine antiparlementaire et pro-corporatiste, en représente une expression plus populiste et autoritaire. Le Centre d’Études pour la Réforme de l’État (CERE) de Maurice Lippens incarne, lui, l’aile technocratique et élitiste de ce vaste mouvement. Créé en 1936 à la demande du Premier ministre Paul Van Zeeland, il remit ses conclusions en 1937. (voir plus loin, Lippens)

  • Dès le printemps-été de 1940, l’opinion avait été « chauffé à blanc » par des années de discours antiparlementaires, anti-partis et pro-corporatistes, elle accueillit donc favorablement l’évolution vers ce mode d’organisation de la société, nonobstant la défaite de mai, plébiscita le roi Léopold III tout en rejetant le gouvernement Pierlot, voué au mépris. L’inversion du sentiment populaire prit du temps, mais devint clairement perceptible dès 1941 avec le remariage du roi [Struye], puis prit de la consistance avec les lois sur le travail obligatoire de 1942 où les silences du roi pesèrent. Cette évolution n’est pas propre à la Belgique, la France de Pétain en est un autre exemple.

  • D’ailleurs le gouvernement Pierlot, largement discrédité à ce moment dans l’opinion belge, devant la défaite française, ne se tourna pas vers Londres, mais, proposant sa démission collective au roi, ira se réfugier auprès de Pétain à Vichy. C’est, pour faire court, à la fois sous les coups de boutoir du ministre M-H Jaspar et sur le refus allemand de traiter avec eux (car ils ont cherché désespérément ces contacts), que les choses évolueront. Jaspar n’avait pas suivi le gouvernement dans son acceptation de la défaite, ni son émigration vers Vichy. Au contraire, il partit immédiatement à Londres dès la défaite française consommée, faire sa déclaration du 23 juin à la BBC pour continuer la lutte contre le nazisme, dans les pas du général de Gaulle. C’est une des raisons, probablement le déclencheur du mouvement, qui fit que quatre (autres) membres de ce gouvernement, en désordre et en ordre dispersé, iront reformer celui-ci à Londres (en octobre, les 4 étaient enfin réunis). Ceux-ci ne lui pardonneront pas d’avoir été clairvoyant et volontaire alors qu’eux, à tout le moins déconsidérés, capitulaient durant cette période difficile. [Stengers] [Hasquin, 2004]

Durant l’été 1940, la Belgique étant sous domination allemande, le roi Léopold III donna un aval officieux à Maurice Lippens de relancer les travaux du CERE, ce qui aboutit à la création du « Comité Lippens » (ou Centre Lippens), chargé d’élaborer un projet corporatiste, ainsi qu'au groupe Wodon celui d'une Constitution autoritaire – confié à Henri Velge –. Tout ceci visait à supprimer de fait le suffrage universel et à instaurer un État corporatiste autoritaire autour du roi. Par ailleurs, un réseau d’industriels et de juristes se recomposa (pas très différent de ceux d’avant-guerre) au sein du Comité Galopin (1940), chargé de définir la stratégie "du moindre mal" dans la collaboration économique contrôlée avec l’occupant. Ceci sera développé aux chapitres suivants.

 

1940, Archives de l'auteur

 

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Alexandre Galopin (1879-1944), gouverneur de la Société Générale de Belgique, assassiné par De Vlag le 28 février 1944. (image wikicommons, retravaillée, coloriée)

 

3. Le capitalisme en Belgique

 

Intro.

 

Cette manière d’aborder le corporatisme, ou même le fascisme, nous indique que, pour le comprendre en Belgique, nous devons nous centrer sur les relations du capital et ses champions dont les mouvements à caractère fascisant et certainement, pour notre propos, Degrelle et le rexisme, mais aussi le VNV, (Ver)Dinaso, et d’autres.

Si durant l'occupation, l'intervention de l'État dans l'économie s'était accrue, ce fut par la création d'organes corporatistes spéciaux sur le modèle nazi. Avec la conséquence que de l'économie fut dirigée encore plus fermement par le milieu financier et industriel, et qui, pour cette raison, chercha la poursuite d’un système similaire après l'occupation. [Wouters]

 

Ainsi des idées d’« Ordre nouveau » se répandirent largement parmi les responsables économico-financiers, ainsi que dans la classe politique et forment une sorte de brouillard assez épais dans lequel de multiples acteurs, parfois les mêmes, évoluent sans cesse entre démocratie et antiparlementarisme (cela couvre plusieurs choses : suppression du parlement et des syndicats, remplacé par un corporatisme par secteur industriel, parti unique, ministres techniques, autoritarisme autour du Roi, ...).

Aucun parti n’est épargné par ce ‘brouillard opaque’, même si le parti catholique, son aile conservatrice, apparaît la plus attirée/favorable. Et si le roi Leopold III n’eut, dans les faits, aucune prise sur les décisions économique et financière de l’époque de guerre, il n’en a ni la capacité réelle, ni la compétence, il n’empêche, sur le plan symbolique et politique, et c’est important, il n’y apparaît pas étranger, au contraire, il semble avoir adhéré au corporatisme autoritaire, voir à l'ordre nouveau (voir section 8).

 

Relevons trois personnalités très proches du roi (il y en a d’autres), qui ont navigué dans ce brouillard : pensons à Hendrik De Man (1885-1952), président du POB (qu’il dissoudra, ainsi que le syndicat socialiste en 1940 dans sa course au corporatisme planifié et autoritaire), ministre des gouvernements Van Zeeland en même temps que François Bovesse ; Maurice Lippens (1875-1956), libéral et franc-maçon, ministre du gouvernement de Broqueville 3 en même temps que François Bovesse ; Paul de Launoit (1891-1981), catholique, à la tête du groupe Brufina-Cofinindus-banque de Bruxelles qui rivalise avec la Générale de Belgique.

Il n’est pas nécessaire de revenir sur le parcours de De Man, tant a été dit sur cet homme d’une intelligence brillante, venant du marxisme pour prôner un corporatisme intégral et proche conseiller du roi durant l’année 1940 et une partie de l’année 1941, avant de disparaître de la scène belge.

 

Cabinet Jaspar II; 1927-1931. Image wikicommons.

Cerclés, trois personnalités cités dans ce travail: en haut à gauche, Henri Baels, ministre catholique des travaux publics et de l'agriculture: c'est le père de Lilian, future épouse de Leopold III; en haut au centre, Maurice Lippens, franc-maçon, ministre libéral des chemins de fer, des postes et de la télégraphie, qui cédera les deux dernières compétences à Pierre Forthomme qui lui les cédera à François Bovesse en 1931, c'est l'homme du CERE; assis, en bas à droite, Paul-Emile Janson, franc-maçon, ministre libéral de la Justice mort en 1944 à Buchenwald, c'est l'oncle de Paul-Émile Spaak: 1er ministre de 1937 à 1938, il succède à Van Zeeland et son successeur est précisément Spaak. (Henri Jaspar, 1er ministre catholique, est assis au centre: c'est l'oncle de Marcel-Henri Jaspar dont question plus loin.)

 

 

Maurice Lippens. (1875-1956). 

C’est le grand-père de feu Leopold Lippens, le légendaire bourgmestre de Knokke-Heist et de son frère Maurice de la mal nommée banque Fortis. Son père, Hippolyte, fut bourgmestre de la ville de Gand durant une bonne décennie; sur le plan maçonnique, il était membre de la loge « La Liberté » de cette ville, loge qui affilia par exemple Madier-Monjau, ami de Proudhon, en 1866 (année de sa création), après son initiation au rite primitif à Namur en 1860. Son fils Maurice fut reçu à la loge gantoise Le Septentrion fin janvier 1901. Il fut beaucoup de choses : libéral, gouverneur de Flandre-Orientale (Bovesse le fut pour Namur), ministre des Chemins de fer, Postes et Télégraphes (Bovesse le fut après lui), il côtoya Bovesse dans le gouvernement de Broqueville 3, lui comme ministre des arts et des sciences (Instruction publique). Il fut également président du sénat et gouverneur général du Congo Belge.

 

Le CERE -1936.

Maurice Lippens crée le Comité d’étude pour la réforme de l’État (CERE) en 1936, à la demande du gouvernement Van Zeeland 2 (où Bovesse est ministre de la justice), suite à la victoire de Rex aux élections de cette année et le discrédit que subit la démocratie (en tant que système) de cette époque.

Différentes commissions furent institués, dont la troisième s’occupa de l’organisation professionnelle (les socialistes refusèrent d’y participer). On y trouve des personnalités favorables au corporatisme (par ex. Arendt, Velge) ou opposants (par ex. Speyer). C’est là que le jeune Gaston Eyskens fit ses premières armes. L’aboutissement des travaux de cette commission donna la proposition de loi « Paul Hymans », alors ministre libéral des Affaires économiques en 1938. Celui-ci -1865-1941- fut plusieurs fois ministre des Affaires étrangères, 1e président de l’Assemblée la Société des Nations, vice-président de l’ULB, franc-maçon aux Amis Philanthropes. Ce projet de loi n’eut pas de suite.[Luyten, 1990]

 

Toutes commissions confondues, quelques personnalités qui en firent partie :

 

*Pour le groupe permanent, Maurice Lippens (1875-1956, président), René Marcq (1882-1947, ULB, avocat ; après guerre, il prend la « direction de la Commission d’information instituée en 1946 par le roi Léopold III » qui rendra son rapport en 1947) qui sera son président exécutif, Pierre Wigny (1905-1986, avocat, sera ministre des Affaires étrangères après guerre) son secrétaire général et cheville ouvrière, ainsi que Louis Camu (1905-1976, juriste, commissaire royal à la Réforme administrative (1936-1937), arrêté en 1944 par la Gestapo, il survivra à plusieurs camps de concentration, libéré en 1945, ami proche de Max-Leo Gerard, il lui succédera comme président de la Banque de Bruxelles après guerre), Henri Velge (1888-1951, juriste, voir plus loin), Louis de Lichtervelde (1889-1959, historien, chef de cabinet de Broqueville, vice-président de Brufina, donc un homme de Paul de Launoit), et Paul Tschoffen (1878-1961, juriste, bâtonnier, député catholique de Liège, plusieurs fois ministre, proche du roi en 1940, il rejoint Londres en 1942, conseiller à Ougrée-Marihaye, c’est également un homme de Paul de Launoit).

 

*Y ont participé, à divers titres, selon leur compétence, par exemple :

  • pour les financiers-industriels : Leon Bekaert (1891-1961, industriel flamand, figure majeure du comité « Galopin », également membre du comité Gilles), Fernand Collin (1885-1962, président de la Kredietbank, membre du comité Galopin), René Boël (1899-1990, industries sidérurgiques), Ernest-John Solvay (1895-1972, industries chimiques), Max-Leo Gérard (1879-1955, ingénieur, ministre des finances en 1936, président de la banque de Bruxelles de 1939 à 1952), Gustave Jossaert (1880-1953, juriste, représentant du secteur financier et industriel ; fera partie du gouvernement Pierlot à Londres dès 1942).

  • Pour les hauts fonctionnaires et magistrats : Raoul Hayoit de Termicourt (1893-1970, procureur général), Gerard Romsée (1901-1975, VNV, devient secrétaire général de l’intérieur durant la guerre ; condamné à mort en 1945, libéré en 1954, réhabilité en 1966), Etienne de la Vallée Poussin (1903-1996, juriste et magistrat), Gaston Schuindt (1889-1948, magistrat, devient secrétaire général de la justice durant la guerre ; condamné à 5 ans de prison, il meurt peu après)

  • Pour les politiques : Eugène Soudan (1880-1960, franc-maçon, étude à l’ULB, avocat, flamand, le seul socialiste de l’équipe, ministre de la justice -Van Zeeland I-, sera déporté à Buchenwald, il en réchappe de justesse), Maurice Orban (1889-1977, ministre catholique à plusieurs reprises).

  • Personnalité académique : Fernand Baudhuin (1894-1977, économiste, professeur à l’UCL), le révérend père Joseph Arendt (1895-1973, jésuite, économiste, professeur à l’UCL, mais surtout spécialiste de l’encyclique corporatiste Quadragesimo Anno de 1931 et conseiller du syndicat chrétien CSC).
    Herbert Speyer (1870-1942, libéral, professeur à l’ULB, sénateur, qui, parce que d’origine juive, put/dut se réfugier à Londres pendant la guerre où il présida le Comité permanent de Législation du ministère de la Justice et dont les archives se trouvent à l’ULB). La présence d’Herbert Speyer pourrait paraître à contresens, mais montre que le CERE de 1936 travaillait avec des sensibilités diverses. En effet, dans son livre paru en 1935, [Speyer] apparaît un opposant catégorique au corporatisme politique : « l'établissement d’un régime de suffrage corporatif exige l’adoption préalable d’un système totalitaire, c’est-à-dire la suppression complète et absolue de toute espèce de liberté politique » ou « En dernière analyse, on voit que le corporatisme politique aboutit ou bien à la création d’un système qui sacrifie manifestement l'intérêt général aux intérêts particuliers, ou bien à une dictature (royale ou autre, peu importe), qui méconnaît complètement les principes les plus élémentaires du self government démocratique » ou « le corporatisme est le compagnon inséparable de la dictature. Dès que l’un surgit, l’autre apparaît. En même temps que les libertés publiques disparaissent et que les camps de concentration se remplissent, le corporatisme s'affirme : il en fut ainsi en Italie, en Autriche, au Portugal, en Allemagne et hier encore en Bulgarie ». Et ceci fut écrit en 1935 !

  • Journaliste : Lode Claes (1913-1997 ; membre du Verdinaso avant guerre, pendant la guerre échevin du grand Bruxelles sur proposition du VNV, après la guerre, condamné, il sort de prison en 1948, puis rejoint l’équipe du journal De Standaard et sera sénateur de la Volksunie).

 

(Certains, comme Romsée, deviendront sous l’Occupation des collaborateurs actifs ; d’autres, comme Hayoit de Termicourt -si important par ses avis juridique au roi durant l’été 1940-, resteront des conseillers juridiques proches du roi.)

 

Le rapport final de 1937 (~650 pages) reflète une volonté de profonde réforme de la démocratie libérale, mais pas de réelle rupture : État plus autoritaire (renforcement des pouvoirs du roi et du gouvernement), corporatiste (limitation du parlementarisme) et technocratique. Le CERE fut donc un élément important de ce brouillard opaque d’avant-guerre.

 

En résumé, ce Comité émettra des conclusions en 1937, elles ne seront pas appliquées :

Ses principales propositions peuvent être résumées ainsi :

  • Renforcement du pouvoir exécutif : Le rapport préconise de donner plus de poids et d'autonomie au gouvernement et au Roi, afin de remédier à l'instabilité ministérielle et à l'inefficacité perçue du système parlementaire

  • Réforme du Parlement : Il propose de limiter le rôle du Parlement en créant des "Conseils auxiliaires" représentant les intérêts économiques et sociaux (industrie, agriculture, etc.), qui auraient un rôle consultatif et pourraient influer sur la législation.

  • Corporatisme et organisation professionnelle : Le rapport s'inspire des idées corporatistes alors en vogue en Europe. Il envisage la création d'organisations professionnelles obligatoires pour encadrer les relations sociales et économiques, et limiter les conflits de classes sociales.

  • Autorité et technocratie : Il prône un État plus autoritaire et technocratique, où les experts et les représentants des groupes d'intérêts auraient une place plus importante, au détriment des élus politiques et des partis.

  • Sur le plan linguistique -7e commission- (un cheval de bataille de François Bovesse), il prône la création de Conseils culturels (ce qui fut fait) et la scission du ministère de l’éducation nationale (ce qui se fera bien bien plus tard, en 1989).

 

Namur, 1940. Image améliorée et coloriée, issue de wikicommons.

 

Le Comité d’étude pour la réforme de l’État -1940

Le CERE reprendra du service rapidement en juin 1940 (quelques jours après la capitulation), à la demande du roi qui reçoit Maurice Lippens le 10 juin [Gerard-Libois, 1991, pp 54-55]  (Comme De Man ou Paul Tschoffen -1878-1961-, Lippens avait porte ouverte au palais, d'autant plus que Louis Fredericq, le chef de cabinet du roi à ce moment, était membre de la même loge gantoise que lui, ils se connaissaient dès lors bien.) Ce nouveau comité comprenait e.a. Léon Bekaert, Léon Cornil, Paul Heymans, Louis Camu comme président et André de Staercke comme secrétaire (il rejoignit Londres dès 1942 où il devint chef de cabinet de Pierlot), outre de nombreux anciens membres de 1936. [De Wilde] [Gillingham] La liste des membres se trouve reprise dans l'article de [Luyten, 1993]. On y trouve comme membre Robert Gruslin, membre de la loge de Namur depuis 1929, qui rédigea principalement, de concert avec Pierre Wigny, le rapport sur l'enseignement. 

Le rapport général, reprenant les différentes sections, fut remis fin de la même année au roi (le 23 décembre selon un courrier adressé par Lippens au roi [Gérard-Libois, 1991, p57]). Celui-ci était beaucoup plus radical, en rupture même par rapport au rapport de 1937 : fin du parlementarisme, nouvelle constitution, organisation industrielle entièrement corporatiste, exécutif autoritaire sous la direction du roi: " Le régime parlementaire était accusé d'impuissance. Les contrepoids rigoureux entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif aboutissaient à rendre le travail gouvernemental difficile, voire impossible. De plus, le système parlementaire était cause de gaspillage d'argent pour des raisons électorales. Le régime parlementaire fut caractérisé comme une dictature : « La dictature d’une assemblée, dictature anonyme d’une majorité indispensable, est celle qu’il importe le plus d’éviter : c’est la seule qui ait jamais mérité le nom de Terreur »".[Luyten, Centrum Lippens, 1993, p 883]

Si le rapport ne trouva pas l’aval des vainqueurs (car ils ne voulaient pas d’une Belgique semi-indépendante à la Vichy), néanmoins, le travail fourni, en collaboration avec les secrétaires généraux et avec la bienveillance du Comité Galopin (certains étaient membres des deux groupes, comme Fernand Collin, ou Léon Bekaert), collait somme toute fort bien avec l’idéologie/régime/organisation nouvelle mise en place à ce moment. Comme on peut le constater, toujours cette continuité avant-guerre, guerre. [voir également Gérard-Libois, 1971, pp 207-210]

 

Nous devons cependant insister sur les liens multiples de ces élites avec l’ensemble des acteurs de l’époque, en ce compris le gouvernement de Londres. C’est bien ce gouvernement, avant son départ pour la France, qui, le 15 mai 1940, met en place le « Comité Galopin » (du nom du gouverneur de la Générale, Alexandre Galopin -1879-1944-, assassiné le 28 février 1944 par des membres nazis de De Vlag). Brouillard opaque que nous évoquions, relations ambiguës, et lorsque le gouvernement reprit ses esprits à Londres (à partir d’octobre 40, vraiment très très progressivement), il créa le « Comité Gilles », chargé de surveiller notamment le « Comité Galopin », mais aussi aider la résistance (de façon discriminatoire, voir plus loin) et préparer l’après-guerre. L’exemple le plus frappant est celui de Léon Bekaert (1891-1961) : reprenant les entreprises de son père à Zwevelgem (trefilerie), c’est un catholique flamand conservateur convaincu par le corporatisme chrétien et autoritaire, levier utile pour le développement de la Flandre, membre d’honneur de l’arbeidsorde (voir plus loin, Victor Leemans). Il sera membre du CERE en 1940, du groupe Wodon (voir Henri Velge), du comité Galopin, de la banque d’émission (ci-après), proche de Léopold III qui le présentera comme la personne idéale pour coordonner (commissaire-général) le collège des secrétaires-généraux (également mis en place par le gouvernement avant de partir en France), mais refusé par la VNV et les Allemands. Et il fit également partie du « comité Gilles ». Il sera brièvement arrêté par les Allemands début 1944. Après la guerre, il sera, entre autres, le président de Fabrimetal.

 

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Opuscule de Léon Degrelle, illustré par Hergé en 1932. C'est encore une époque où Degrelle avait le soutien de la hiérarchie de l'Église, comme le montre le courrier de félicitation du cardinal Van Roey. (archives de l'auteur)

 

4. Les débuts du rexisme.

 

"Le fascisme et le communisme, qui étaient encore des phénomènes marginaux sur la scène internationale des années vingt, apparaissent comme des mouvements d’avenir. L’Europe voit ainsi surgir une série de dictatures de droite ou d’extrême droite. Sur les trente-neuf États européens, seuls treize régimes démocratiques subsistent en 1939. Là où elle parvient à se maintenir, la gauche cherche des réponses à ce déferlement. Le rapprochement avec les communistes au sein d’un front populaire est l’une d’entre elles." [Gérard, epub 318/522] En outre, en 1935, Hitler était arrivé au pouvoir, et l'Allemagne, après l'Italie, semblait se relever "miraculeusement" grâce au corporatisme, à l'abandon du parlementarisme, à l'interdiction du communisme, à l'effacement du socialisme et du syndicalisme libre, et à un pouvoir centré sur son leader. De quoi inspirer non seulement une partie de l'élite belge, mais aussi une partie de la population.

 

Le rexisme est indissociable de son créateur et mentor, Léon Degrelle. Les débuts ressemblent à une réunion de copains boy-scouts attardés, ultra catholiques, gagnés par le « maurassisme ». Car, jusqu’à l'élection de 1936 (il a fallu remplir les cadres), c’était avant tout un mouvement de jeunes. La culotte de golf de Tintin, explorateur intrépide, empruntée semble-t-il à Degrelle, en est la caricature. Car oui, au « Vingtième », collègues et amis, Georges Remy (Hergé), Paul Jamin (Jam, Alidor), Léon Degrelle et d’autres, sous la houlette de l’abbé Norbert Wallez, son directeur, se côtoyaient, s’appréciaient et partageaient une vision du monde assez commune. Les idées, complexes, défendues par Charles Maurras, avaient marqué cette jeunesse: nationalisme intégral, défense identitaire (préférence nationale et anti-immigration), royaliste doublé d’anti-parlementarisme (de type ancien régime), catholicisme traditionnel, autoritaire mais décentralisme et pacificisme (non violence). À son époque, anti-dreyfusard, proche d’une droite conservatrice, anti-franc-maçon et anti-sémite. Suffisamment complexe pour que cette jeunesse catholique, éduquée, y trouve chacun son compte. Traiter le maurassisme de fascisme est sans doute un mélange des genres, mais nul doute, cette doctrine est un marche-pied au fascisme que traversera d’ailleurs sans complexe son auteur à l’approche de la deuxième guerre et durant celle-ci, tout comme un nombre certain de ses adeptes (mais pas tous). L'antisémitisme de Léon Degrelle pour cette période précoce, est d’ailleurs en arrière fond, sans beaucoup de consistance, une sorte d’anti-judaïsme bien pensant des milieux catholiques traditionnels : « Il se plaît à rappeler que, enfant, à la liturgie du Vendredi saint, il chantait en chœur : « Oremus et pro perfidis Judaeis » – Prions aussi pour les Juifs parjures ». [Saenen] Tout changea après l’élection ratée de 1937.

 

L’époque est propice à la diffusion de telles idées parmi la jeunesse, surtout catholique mais pas seulement. Désordre industriel et financier, crise de 1929 qui se prolonge dans le début des années 30, apparition du bolchévisme, une élite politique qui apparaît de piètre qualité avec une instabilité majeure : les gouvernements se succèdent à un rythme jamais vu, dont la durée de vie n’excède, en moyenne, à peine l’année (19 gouvernements en moins de 22 ans). Le chômage explose: E. Gerard l'estime, pour janvier 1934, à 800 000 travailleurs.[Emmanuel Gérard, epub 344/522] La jeunesse veut des perspectives d’avenir, une remise en ordre de l’État, donc de la poigne, de l’autorité. C’est le temps des « tous pourris » et du « balai ».

Le jeune Degrelle, hyperactif, plonge dans ce maelström. La farce n’est jamais loin de l’action, en témoigne son livret sur les « grandes farces de Louvain » commises à cette université lorsqu’il y était étudiant. Solidement implanté dans les jeunesses catholiques de monseigneur Picard, dès ce moment il s’entoure de « copains » universitaires ou du « Vingtième » dont

  • Certains le suivront jusqu’au bout (José Streel, 1911-1946, même pas 20 ans à cette époque, le penseur du mouvement, il sera fusillé à la Libération, ou Victor Matthys, encore plus jeune, 1914-1947, qui remplacera Degrelle à la tête de Rex lorsque celui-ci part pour le front de l’Est en 1941 ;

  • D’autres le quitteront plus ou moins vite (par ex. Gustave Chyns, 1900-1960, famille d’industriel de Vilvorde, député rexiste d’Ath-Tournai, connaissant l’allemand, il accompagnera Degrelle lors de sa rencontre avec Goebbels et Hitler le 26 septembre 1936 ; il quittera la politique et le mouvement rexiste en 1939) ;

  • Ceux qui, durant la guerre, mangeront à tous les râteliers, tel le gouverneur rexiste du Hainaut durant la guerre, Antoine Leroy (1876-1960), sénateur suppléant rexiste de Namur-Dinant-Philippeville, lors de l’élection de 1936, qui ne sera d’ailleurs que légèrement condamné à la libération ;

  • Quelques-uns rejoindront la lutte contre l’occupant allemand (par exemple Hubert d’Ydewalle, 1909-1945, un compagnon de longue date de Degrelle (au Vingtième par exemple), qui devint rédacteur en chef du « Pays réel » ; il se séparera de Rex dès 1937. Arrêté par les Allemands, il mourra de ses blessures suite à son internement au camp de travail forcé de Kassel.

 

Sur le plan financier, on sait l’une et l’autre chose :

Sur le plan belge, nous connaissons l’aide apportée par Paul de Launoit qui acheta 120 000 numéros du Pays Réel pour aider à son lancement. De même Gustave Sap, industriel, ministre, propriétaire du journal flamand « De Standaard » (catholique conservateur, ce qu’il est toujours), plusieurs fois ministre (il fut collègue de Bovesse durant le ministère de Broqueville 3), était un ennemi (personnel?) de Van Zeeland. Il fut un soutien financier régulier de Rex outre l’instrumentalisation politique de Degrelle. Gustave Wijns, un industriel de Vilvorde, qui connaissait parfaitement l’allemand, servit d’intermédiaire avec l’Allemagne (il assista d’ailleurs à la rencontre Degrelle-Hitler en 1936).

L’Italie de Mussolini apporta un financement important et régulier au mouvement Rex. En ce qui concerne l’Allemagne d’Hitler, l’aide fut plus limitée (100 000 reichmark), et on soupçonne une aide en nature (papier) pour le journal Le Pays réel.[Conway]

 

Repris de l'excellente publication de l'IHOES, "L'anti-fascisme à Liège. Esquisse d'une lutte jamais abandonnée." Julien Dohet, 2019.

 

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Arbeidsorde de Victor Leemans, 1937, préfigure l'UTMI d'Hendrik De Man. Archives de l'auteur.

 

5. Le rexisme, un feu follet qui cache la forêt.

 

Athene Palace

L'Europe, à ce moment, était à un tournant, comme l'explique Rosie Goldschmidt-Waldeck, dans l'intro de son livre "Athene Palace" (traduction):

"Elle remontait plus loin, à une nuit de mars 1936, à Berlin. Les troupes d'Hitler venaient de pénétrer en Rhénanie et je vis de hauts fonctionnaires allemands trembler dans leurs bottes de peur des conséquences. L'un d'eux me confia que chaque commandant de troupe allemand qui marchait portait sur lui un ordre scellé lui ordonnant de se retirer de la région rhénane - dès que les Français et les Anglais feraient un geste belliqueux, Hitler aurait donné le signal d'ouvrir cet ordre. C'était, je le sentais, le dernier moment où une position ferme de la part de la France et de l'Angleterre aurait pu dissiper le cauchemar du hitlérisme. Il n'aurait même pas été nécessaire de se battre. Mais les démocraties laissèrent passer le moment.

Dès lors, tout ce que je vis au cours de mes voyages à travers le continent européen sembla confirmer cette conviction. Les hommes d'État des démocraties, hésitants, faibles, mesquins, trahirent les principes qu'ils étaient censés défendre ; échouèrent dans tous leurs efforts pour présenter un front uni face à la dictature ; ignorèrent chaque opportunité de trouver des solutions généreuses et imaginatives aux urgences créées par la cruauté de la révolution totalitaire ; échouèrent surtout à fournir un programme qui fasse appel aux peuples européens.

Ces peuples européens eux-mêmes étaient devenus de plus en plus indifférents à la démocratie, qui leur était présentée en termes intellectuels de liberté de pensée et de liberté d'expression, mais qui, dans leur expérience quotidienne, signifiait principalement la liberté de mourir de faim. Je vis que pas plus de dix pour cent des gens sur le continent européen ne se souciaient de la liberté individuelle ou n'étaient réellement intéressés de se battre pour sa préservation. Quant aux quatre-vingt-dix pour cent restants, ils étaient en partie inconscients de la nature réelle de l'ombre menaçante d'Hitler, en partie indifférents, et en partie prêts à tenter leur chance avec le Führer.

Face à ce monde déchiré et stagnant se tenait la nation allemande puissamment unie dans l'unique but de la conquête, un but qui faisait appel aux rêves les plus intimes du peuple. À cela s'ajoutait le phénomène étonnant des dirigeants allemands, qui trompaient et mentaient constamment mais qui pouvaient se permettre d'être cruellement sincères lorsqu'il s'agissait des sacrifices qu'ils exigeaient du peuple et de la nécessité de se battre ; des dirigeants terriblement imaginatifs et audacieux dans la planification et l'organisation, au point que le reste du monde se gaussait encore de la faisabilité de leurs plans alors qu'ils étaient déjà exécutés. La révolution d'Hitler, me semblait-il, était la réponse à ce qu'Ortega y Gasset appelait « le cri formidable s'élevant comme le hurlement d'innombrables chiens demandant à quelqu'un ou quelque chose de prendre le commandement, d'imposer une occupation, un devoir ». Hitler, je le sentais, pouvait prendre l'Europe aux démocraties comme un bonbon à un bébé." [Waldeck, intro]

 

Évolution

L’aventure politique de Rex fut en réalité très brève, un esprit frappeur qui s’éteint à peine un an après avoir durement fouetté l’« establissment » politique et en particulier le parti catholique vieillissant, embourbé dans des scandales. Cette aventure ne durera que l'instant d'un battement d'aile (1936-37), puis ce sera la débâcle, creusant cependant de profondes blessures : de l’élection réussie du 24 mai 1936 à l’élection partielle ratée du 11 avril 1937.

 

 

L'antisémitisme de Degrelle, sur lequel se calque celui du rexisme, "deviendra de plus en plus virulent : de déjà militant en 1936, il deviendra violent, pour, petit à petit, se calquer sur celui meurtrier du nazisme. Après la guerre, il sera un négationniste de la ‘première heure’. [Saenen]

 

Ensuite le mouvement rexiste, devenu franchement fasciste, puis nazi, rejeté par la population, pratiquera la violence sociale sous toutes ses formes, d’autant plus que les waffen-SS-wallons (tout comme flamands), revenus du front, s’étaient endurcis au combat, ce n’étaient plus des débutants. Ils serviront de bras armés à la violence meurtrière contre la population. Bien sûr ceci est un résumé, pour comprendre la complexité de ce mouvement durant la guerre, je vous renvoie surtout aux travaux de [Conway].

 

Il ne s’agit cependant que de l’arbre qui cache la forêt. Trop se centrer sur le phénomène rexiste, certes emblématique de cette époque pour la Belgique, nous empêcherait d’acquérir une vue d’ensemble, autrement plus percutante. Nous avons déjà examiné quelques-unes des figures majeures qui ont navigué dans notre ‘brouillard opaque’.

 

Wies Moens (1898-1982) est un écrivain flamand renommé. Après des études à l'université de Gand flamandisée par l'occupant allemand en 1914-18, il fut condamné comme activiste à 4 ans de prison. C'est un écrivain et poète expressionniste, mouvement artistique qui eut du succès au sein du Mouvement flamand. Petit à petit il se re-politise, et milite pour la grande néerlande. Membre fondateur du Verdinaso, il s'en éloigne lorsque ce mouvement s'ouvre également aux francophones dans l'idée d'une grande burgonde. Il se rapproche alors du VNV. Ce livret, onze volksche adel (la noblesse de notre peuple), est publié en 1942 sur les imprimeries du VNV Volk en Staat. Comme on peut le constater sur cet exemplaire original, le titre est surmonté de la rune odal et d'une épée posée dessus. La rune odal fut fort utilisée par les nazis, elle symbolise la race, l'héritage, la terre natale et l'épée verticale, la force, l'identité. Au sortir de la guerre, Wies Moens fut condamné à mort. Tout en continuant son oeuvre, il se cacha en Belgique, puis se réfugia dans le Limbourg néerlandais et y resta jusqu'à son décès bien qu'il fut grâcié. (archives de l'auteur)

 

Ce que je trouve fascinant est la continuité des éléments de type « Ordre nouveau » (autoritarisme, antiparlementarisme, corporatisme) chez ses adeptes/opportunistes/suiveurs/patriotes durant l’entre-deux-guerres, la période de guerre et l’après guerre. L’épuration belge post-guerre, importante certes, fut un échec au niveau des élites économiques, dans certains cas, ce serait plutôt l’inverse.

 

Victor Leemans, photo reprise de la brochure de 1937 (ci-dessus). Archives de l'auteur.

Victor Leemans

Le cas de Victor Leemans (1901-1971) est vraiment intéressant. Après des études réalisées en Belgique, Allemagne et France, il devient proche du Verdinaso de Joris Van Severen. Il dirige l’hebdomadaire catholique nationaliste flamand, dont une partie des rédacteurs sont des prêtres, « Jong Dietschland. Algemeen Weekblad voor Katholiek Vlaamsch-nationaal Leven » de 1926 à 1930 qu’il quitte pour se rapprocher du VNV de Staf Declercq. Le réseau qu’il se crée durant cette étape est déjà très significatif. Au VNV, en 1936, il crée le syndicat anti-marxiste, nationaliste, corporatiste, anti-grève, structure commune entre le VNV et Rex, l’ « Arbeidsorde » avec notamment pour Rex, Léon Degrelle et Paul De Mont et pour le VNV Victor Leemans, Hendrik Elias, Gérard Romsée. Dans le comité d’honneur, on trouve le financier (sidérurgie) Léon Bekaert. Même si cela resta très marginal, comme on le constate, son réseau s’élargit. L'arbeidsorde sera le modèle de l'UTMI - UHGA (l'Union des Travailleurs Manuels et Intellectuels, le 'syndicat' unique' corporatiste, regroupant représentants de travailleurs et d'employeurs, mis en place par Hendrik De Man dès le début de la guerre, avec suppression des syndicats d'avant-guerre). Dès le début de l’occupation allemande, se met en place une sorte de directoire de cinq directeurs généraux (sorte de techniciens-ministres) sous l’autorité du roi Léopold III, qui remplace le gouvernement parti en France (puis à Londres pour quelques-uns). Parmi ceux-ci, Victor Leemans (Économie et Classes moyennes) rejoint par son compère de l’ arbeidsorde, Gérard Romsée (Intérieur et Santé, Ce dernier fut condamné à mort en 1945, commué en perpétuité, sorti de prison 6 ans plus tard et réhabilité en 1966). Mais également, on le retrouve dans la « Banque d’Émission », une monstruosité juridique créée par les Allemands dès leur entrée en Belgique en 1940 et qui leur permettait de littéralement siphonner la richesse du pays conquis. Parmi les membres belges de cet instrument de spoliation, on retrouve Victor Leemans, Léon Bekaert, Fernand Collin (Kredietbank), Oscar Plisnier (un des secrétaires généraux au côté de Leemans), John-Ernest Solvay, Georges Janssens (banque nationale) : nous sommes dans la politique du « moindre mal » mis en place par les acteurs économico-financiers du pays (le comité Galopin) sur instruction du gouvernement. [Van den Weingaert] Cette banque d’émission ne disparaîtra qu’en 1967. À la fin de la guerre, Léon Bekaert est arrêté par les Allemands, Leemans intervient avec succès et le fait libérer: la proximité entre les deux hommes est réelle depuis l'arbeidsorde. La guerre se termine, Victor Leemans est inquiété par la justice, mais amnistié en 1948. Il devient alors sénateur du CVP (parti catholique) et termine sa carrière comme président du Parlement européen de 1966 à 1967.

 

Et c’est un exemple parmi tant d’autres, nous pourrions aussi montrer les facettes multiples de Tony Herbert, bras droit de Léon Bekaert. Il n’est cependant pas dans l’objet du présent travail de creuser davantage d’autant que des auteurs excellents l’ont fait, et beaucoup mieux que je ne pourrais le faire.

 

Photo prise le 22 janvier 1939 au sortir du palais royal, à l'occasion du remaniement du cabinet Spaak du 21 janvier. Les nouveaux venus, dans l'ordre depuis la gauche: Charles d'Aspremont-Lynden, Georges Barnich, Paul-Émile Janson, Émile Van Dievoet et Émile Jennissen. Ce gouvernement chutera quelques jours plus tard sur l'affaire du Dr Adriaan Martens, activiste flamand durant la guerre 14-18, qui avait été désigné comme membre de la toute nouvelle académie flamande de médecine, nomination approuvée par le cabinet Spaak. (archives de l'auteur)

 

Charles d'Aspremont-Lynden.

Un autre exemple intéressant est celui de Charles d’Aspremont-Lynden (1888-1967), un important industriel, propriétaire terrien et catholique wallon. Dans le livre de [Saenen], on y lit : « Le 27 février, il [Degrelle] a une entrevue avec son complice et informateur Gustave Sap et l’un des puissants actionnaires du bassin industriel mosan, le comte Charles d’Aspremont-Lynden, figure éminente de l’aile la plus conservatrice du Parti catholique et surtout l’un des généreux bailleurs de fonds du mouvement rexiste. Degrelle se laisse convaincre par ses deux interlocuteurs de se présenter à de prochaines élections, afin de fédérer les forces de droite autour de sa seule candidature. Le triumvirat a passé un pacte solennel pour, en cas de victoire, former un gouvernement ». Gustave Sap, industriel, propriétaire du journal » De Standaard », catholique flamand et financier régulier entre autres de Rex, et Charles d’Aspremont-Lynden poussent, au sein du parti catholique dont ils sont des membres importants de son aile conservative, ministrables et ministres d’ailleurs, à une alliance entre leur parti et Rex. D’autres discussions eurent également lieu entre le VNV et l’aile flamande du parti catholique (KVV -Katholieke Vlaamse Volkspartij-), juste après l’élection de 1936. Il y a une logique à cela, puisque ces deux financiers furent de la réunion du 27 février 1937 en petit comité (Daye et Wyns, député de Rex, y participèrent aussi) qui décida Degrelle à se lancer dans un vote-plébicite catastrophique à Bruxelles (un député rexiste démissionna de sa place pour forcer le vote), qui eut lieu le 11 avril de cette année. C’est ce vote, et son importance, qui retarda la prise de fonction de Bovesse comme gouverneur, celui-ci s’étant lancé dans la bataille pour défendre Van Zeeland. Campagne électorale brève, très dure qui vit la fin de Rex en tant qu’épouvantail politique. Ceci n’empêcha nullement Charles d’Aspremont Lynden d’entrer dans les gouvernements Pierlot II et III de 1939 à 1940 (avec notamment Gustave Sap), puis comme ministre sans portefeuille, durant la guerre, dans le gouvernement Pierlot IV.

 

Avec ces deux exemples, et d’autres repris dans le texte, on comprend que la distinction entre flamands et francophones ne fonctionne plus aux niveaux des élites financières et industrielles, nous devons les considérer indépendamment des aléas du moment, mais selon une réelle continuité entre-deux-guerres, guerre, après-guerre.

 

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5 francs ou 1 Belga -recto-verso- de 1943. (archives de l'auteur)

De façon à dissocier l'usage intérieur  en francs (où 5 francs = 1 Belga) et les échanges financiers extérieurs, le Belga fut introduit en 1926 et fut retiré en 1946.

 

6. La continuité du monde des affaires.

 

De ce point de vue, les travaux de John Gillingham (« Belgian business in the nazi new order »), sont les premiers du genre pour la Belgique.

Le livre traduit en néerlandais ne le fut pas en français (je peux vous aider de ce point de vue). De même celui de Dirk Luyten (Ideologie ...), écrit en néerlandais, n’est pas disponible dans la langue de Voltaire. (les extraits ci-après sont des traductions.)

Le livre de Gillingham est cependant incontournable, même si celui-ci fut critiqué à l’excès en Belgique, surtout du côté francophone, mais non à l’extérieur du pays. Etienne Verhoeyen (historien issu de UGent), dans sa recension du livre de Gillingham : (traduction) « D’un autre côté, il faut se demander pourquoi c’est justement un Américain qui doit venir avec une première tentative de situation globale de l’économie belge en temps de guerre. Les historiens belges n’osent-ils pas aborder le sujet ? Il est certain que trop d’informations sont encore accumulées derrière les murs du silence légal et judiciaire, mais est‑ce une raison pour garder soi‑même le silence ? L’ouvrage de Gillingham ne doit pas être pris avec des mains douces parce qu’il s’agit d’une première tentative de la part d’un étranger, mais peut‑il aussi, s’il vous plaît, susciter un peu d’autocritique chez les historiens belges et les inciter à entreprendre des recherches sur le terrain de Gillingham ? »

 

Luyten [1993, pp 138-139] de nous éclairer à ce sujet : (traduction) « Le corporatisme politique autoritaire révèle qu’une grande partie de l’opinion publique avait totalement discrédité l’idéologie libérale. Une société organico-corporative était le nouveau maître mot. Elle faisait partie d’un ordre nouveau belge dans lequel le roi jouait un rôle clé. La crise de l’idéologie libérale atteignit son paroxysme pendant l’occupation. Les tentatives de réorganisation politique qui virent alors le jour montrent que les plans corporatifs anti-libéraux des années 1930 eurent un impact idéologique considérable. Ce courant de fond peut aussi nous aider à replacer l’histoire politique de l’occupation dans un cadre chronologique plus large et à mieux la comprendre. » … « L’occupation allemande signifia une rupture fondamentale dans les rapports de force politiques. Les institutions parlementaires furent supprimées et le mouvement ouvrier fut éliminé. Il n’était plus question de contre-forces démocratiques. Idéologiquement, la victoire allemande signifia la faillite de la démocratie et du libéralisme en général. À l’été 1940, plusieurs plans autoritaires virent le jour. Le corporatisme en était presque toujours une composante. Ce genre de plans fut conçu dans le cadre d’une hégémonie allemande sur l’Europe. Dans ce contexte, il s’agissait de faire en sorte qu’un régime politique voye le jour en Belgique, qui répondît aux besoins spécifiques de notre pays. L’inspiration fut puisée dans les idées corporatives et anti-libérales de l’entre-deux-guerres. Le rêve d’un ordre nouveau « spécifiquement belge » prit ainsi concrètement forme. »

 

Ecrit fort de Gillingham : (traduction)« Il ne faut pas non plus négliger le fait que ni le roi, ni les gouvernements d'avant-guerre, ni le monde des affaires, ni les secrétaires généraux n'ont jamais eu l'intention de résister. Si une politique de résistance avait été envisagée, il aurait peut-être été possible d'améliorer la position de négociation de la Belgique face au Reich. » (p 181). Même si la généralisation sous-jacente à ce type d'écrits doit être prise avec prudence, le fait qu'un historien (américain), observateur étranger à la Belgique, l'écrive, montre le niveau de désordre incroyable qui régnait chez beaucoup d'élites d'avant-guerre.

 

En effet, nous explique Gillingham (abstract), (traduction) « La politique de collaboration économique fut conçue par les dirigeants d'entreprises belges, agissant avec l'approbation royale, mise en œuvre par la principale association patronale et la banque centrale, appliquée avec la coopération de la fonction publique, et resta en vigueur tout au long de l'occupation industrielle. Le reste de la société belge, malgré de nombreux cas flagrants d'opportunisme, se retrouva malgré lui complice de l'effort de guerre nazi. Le principe directeur de cette politique économique était que la Belgique devait exporter des biens industriels vers le Reich afin d'obtenir les denrées alimentaires nécessaires à la population et d'empêcher la déportation de la main-d'œuvre. Aucun de ces objectifs ne fut atteint. Les Allemands refusèrent même d'envisager une réciprocité en matière de denrées alimentaires. Les déportations commencèrent durant les mois de la production belge maximale. De plus, l'inflation provoquée par le financement belge des achats allemands éroda les salaires et plongea la population dans la misère. La politique resta néanmoins inchangée. » … « L'occupation leur [ndr : aux financiers et industriels] offrit également une occasion inattendue d'introduire des changements fondamentaux et attendus depuis longtemps dans l'organisation industrielle et la pensée économique, en somme, de moderniser l'industrie belge selon les principes déjà appliqués en Allemagne. L'occupation nazie ne fut pas, comme on le croit souvent, une simple parenthèse dans l'histoire belge, mais un épisode aux conséquences profondes pour son développement futur. » 

 

Et plus encore, « Le régime nazi a également porté au pouvoir ceux qui allaient occuper des postes clés dans l'économie alliée d'après-guerre. Il s'agit là d'un point de départ tout aussi important pour une analyse des structures et processus politiques et sociaux de l'après-guerre » (recension F. Meire à propos du livre). Et [Walter De Bock, 1983] de nous donner l’exemple de Robert Houben, le dernier président du PSC-CVP unifié, et d’autres dans son chapitre « L’administration de guerre : l’école de nos ministres d’après-guerre ».

 

On voit que la politique "du moindre mal" avalisée par le gouvernement de Londres (cf documents de Lisbonne, ci-après), cache mal la réalité d'une adaptation (d'une accommodation diront certains) souhaitée par beaucoup d'industriels à une organisation corporatiste autoritaire, anti-parlementaire, avec suppression des syndicats libres, sous couvert du régime introduit par l'occupant. Le paternalisme est de retour, selon l'adage bien connu, "ce qui est bon pour l'entreprise est bon pour les travailleurs", et dès lors les patrons savent mieux que leurs travailleurs ce qui est bon pour eux. Cependant les choses ne furent pas si simples et les réalités d'une occupation prédatrice, la loi du plus fort, va réajuster cette adaptation qui tournera vers une adaptation forcée, brutale. Non pas que la plupart des dirigeants ne soient pas patriotes et opposés à l'envahisseur, c'est évident, que plusieurs aient résisté plus qu'une résistance 'morale' (cf Luyten, 2015) lorsque c'était possible, c'est probable, qu'ils aient modéré leurs nouveaux pouvoirs sur les travailleurs, certains l'ont fait. Néanmoins, la priorité était de sauvegarder l'outil en ce compris un équilibre financier viable, et cela justifiait bien des choses. Si l'industrie belge a souffert durant la période de guerre, la souffrance endurée par les travailleurs est d'un tout autre ordre.

 

10 francs ou 2 Belgas -recto-verso- de 1943. (Archives de l'auteur).

 

Il n’est pas dans l’intention de ce court article de traiter de l’affaire royale après guerre, mais d’essayer de comprendre Bovesse dans le monde de l’entre-deux-guerres, où l’aspect chaotique de la politique et de l'économique semble être une donnée majeure. Ceci explique la tentation/tendance autoritaire de certaines élites économiques et financières, mais aussi dans une certaine mesure, de certaines élites politiques, pour régler une situation de désordre apparent durant l’avant-guerre. Elle trouve son aboutissement avec le ‘régime’ (de Leopold III) durant la guerre. Car n’oublions pas que le gouvernement Pierlot IV est, au départ, favorable à la « politique du moindre mal » et au « comité Galopin » chargé de mettre en œuvre cette politique sous l’oeil du Roi qui apparemment appuyait le versant « antiparlementarisme : « ‘Mon patron [Leopold III], écrit le dignitaire du palais [courrier du 3 juin], est admirable de courage, de dignité et de foi. Comme moi, il dit que c’est une rupture complète avec un passé de politiciens et de maçons qui ne revivra plus.’ Il apparaît donc que, dans l'esprit du monarque, au lendemain de la capitulation, le désastre militaire belge qu'il déplore assurément et qu'il aurait voulu éviter, présente tout au moins un aspect positif : c'en est fini désormais de ce personnel politicien, de ce régime des partis contre lequel il a toujours tenté de réagir. » [Aron, p 303 ; également repris par Hasquin, 2024-1, p 85].

 

La Libre Belgique du 15 décembre 1946. (KBR)

Brouillard opaque, car contrairement aux déclarations de PH Spaak à la Chambre après guerre, qui affirmait que le gouvernement de Londres mis en place, n'eut aucune relation avec le comité Galopin, ... pas de chance, le 15 décembre 1946, La Libre Belgique publia les 'documents de Lisbonne', notamment de février 1941, qui montrent Gutt et Spaak dialoguant régulièrement avec le comité Galopin, via leur mandataire à Lisbonne, et approuvant la politique "du moindre mal: "mais je sais très bien qu'aujourd'hui presque tout matériel est du matériel de guerre ou en connexion avec la guerre, et que c'est l'acheteur qui choisit et non le vendeur." ... C'est vous dire que je comprends (et quand je dis 'je', cela représente également mes collègues qui sont d'accord avec moi sur tous les points) parfaitement votre position et que notre seul désir, comme je vous l'ai écrit précédemment, serait de l'alléger." Février 1941, Gutt à Félicien Cattier (vice-gouverneur de la Générale; il est décédé en 1946: c'est ainsi que cette correspondance a été rendue publique).

 

Pour celles et ceux qui désirent approfondir l’aspect ‘collaboration industrielle’, je leur conseille la lecture du livre de John Gillingham « Belgian business in the nazi new order » (traduit en néerlandais, mais pas en français!), celui de Dirk Luyten « Ideologie en praktijk van het corporatisme tijdens de tweede Wereldoolog » (écrit en néerlandais, non traduit en français), mais aussi De Führerstaat de Nico Wouters (non traduit en français),  qui sont d’excellents départs de réflexion.

 

 

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Affiche de l'Union des Travailleurs Manuels et Intellectuels (UTMI - UHGA). Dès le début de la guerre, les syndicats ont été supprimés pour faire place à un organisme unique, purement corporatiste, regroupant les représentants des travailleurs et des employeurs. Collection privée (avec permission).

 

7. Une autre continuité, le monde du travail.

 

UTMI

Le corporatisme appliqué au monde du travail a trouvé après-guerre une continuité institutionnelle remarquable, mais démocratisée. (traduction) « L'étude du corporatisme montre que le lien souvent établi entre le corporatisme des années trente et l'économie de concertation d'après-guerre n'a pas été un processus linéaire. Le corporatisme a subi de nombreuses transformations, en fonction des rapports de force politiques. L'enjeu en était en effet la place du mouvement ouvrier dans l'État et dans la société. Le corporatisme pouvait être aussi bien une stratégie pour l'intégrer que pour l'éliminer. » [Luyten, 1992] Et de fait, les Commissions paritaires par secteurs d’activité, le Conseil National du Travail (CNT), le Conseil Central de l’Économie (CCE) ou le Conseil Supérieur pour la Prévention et la Protection au travail (dont votre serviteur fut le président plus d’une dizaine d’années) reposent sur la négociation libre entre partenaires sociaux, et non plus sur l’affiliation obligatoire ou la tutelle étatique. Si les institutions actuelles respectent la liberté syndicale et la négociation collective, leur objectif commun – limiter les tensions socio-économiques – reste néanmoins une constante.

 

Les projets corporatistes d’avant-guerre (qui imposaient l’affiliation obligatoire et le contrôle des syndicats), trouvèrent leur accomplissement  dans le corporatisme autoritaire durant la guerre avec l'UTMI (Union des Travailleurs Manuels et Intellectuels). Les syndicats, supprimés dans leur forme libre, furent incorporés dans un organisme unique contrôlé par la VNV sous l'autorité allemande. Ce fut un échec. Comme souvent (!), surtout en Wallonie, c'est en ordre dispersé que le syndicat socialiste, selon, soit acceptera (les demanistes), soit refusera d'y adhérer, déjà en novembre 1940, et puis avec le temps les demanistes devinrent peau de chagrin. Pour le syndicat chrétien, malgré de vives tensions internes, c'est unis qu'ils adhéreront en novembre 1940 au "syndicat" unique, et c'est unis qu'ils s'en détacheront complètement en août 1941.[Dantoing, 1991] Le syndicat libéral suivra le même chemin que celui chrétien, mais plus lentement. De presque 250 000 travailleurs affiliés au début de la période d'occupation (~25% des syndiqués d'avant guerre, déjà un échec), ils ne seront bien vite qu'un peu plus de 110 000 affiliés en 1942, plus nombreux, proportionnellement, en Flandre qu'en Wallonie.

 

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STO

Feuillet de propagande pour le travail en Allemagne où plus d'un quart de million de vos camarades travaillent librement (ce qui permet de dater ce feuillet vers 1942): meilleur salaire, bonne nourriture, transfert du salaire à la famille et soins médicaux gratuits pour ceux-ci, apprentissage pour être ouvrier qualifié, bref un niveau de vie considérablement élevé. Et comme cadeau ... un billet de la loterie. En bas à droite, les bureaux de recrutement: pour Namur, rue de Fer. (archives de l'auteur)

 

De grands oubliés de l'histoire de la période de guerre, ce sont les travailleurs du Service Obligatoire du Travail (STO). Ils sont plus nombreux que les affiliés de l'UTMI ! On compte environ 200 000 travailleurs volontaires en Allemagne du début de l'occupation jusqu'à la première ordonnance de 1942 (le chômage était à plus de 25% au début de l'occupation et la famine était grandissante, ceci explique en partie cela).

 

Le travail obligatoire (STO) fut imposé aux travailleurs en deux étapes.
D'abord dans leur propre pays par ordonnance du 6 mars 1942. Nous avons alors eu une première protestation officielle du cardinal Van Roey le 8 mai 1942 directement à von Falkenhausen, le gouverneur militaire, concernant ce travail obligatoire en Belgique: extraits "... L'Autorité occupante n'a donc pas le droit de mettre nos ouvriers dans l'alternative ou d'enfreindre leurs graves obligations de conscience ou de s'exposer à des peines d'emprisonnement ou d'amende ... Cette violence s'aggrave encore du fait que le travail fourni par les ouvriers de l'industrie charbonnière belge ne profite pas principalement à leurs compatriotes. ... Ainsi à mesure que la guerre se prolonge, le sort des ouvriers belges  devient plus précaire et plus angoissant. ... " [Texte intégral dans Delandsheere, T2, pp 203-5]. 

 

Les choses empireront fortement dès le 6 octobre 1942 avec l'extension du travail obligatoire en Allemagne. Les chiffres de travailleurs en Allemagne varient selon les sources: sources allemandes, de juin 1940 à juin 1944: 577 579 travailleurs belges en Allemagne;  selon un calcul à partir des sources de la Croix-Rouge: 224 300 travailleurs volontaires de 1940 à 1942 et 189 542 travailleurs forcés de 1942 à 1944 (soit 414 000 travailleurs en Allemagne dont au moins 10% de femmes).  En tout, ils seront environ un-demi million de travailleurs belges en Allemagne (les chiffres varient selon les sources).[Harrison]
Les réfractaires au travail obligatoire (tombèrent malade, se dissimulèrent, entrèrent dans la résistance) furent grosso modo aussi nombreux que ceux qui durent partir, les chiffres ne sont toutefois pas clairs. Cependant des dizaines de milliers d'entre eux furent repris et envoyés dans des camps de travail (rééducation) aux conditions de vie implacables. [Actes du colloque de 1992, p 24] Le gouvernement, petit à petit décida de financer la survie de ceux qui se dérobaient au STO, ce qui ne fut pas simple et conduisit à un conflit entre le Front de l'Indépendance (FI) et le service Socrate (Scheyven), sur fond d'anti-communisme pour l'action du service Socrate, bien que celui-ci, dans la distribution locale des fonds, s'appuyait souvent sur le réseau FI (mais également d'autres réseaux comme le réseau JOC -jeunesse ouvrière chrétienne). Voir à ce sujet Etienne Verhoeyen dans [Actes du colloque de 1992, pp 133-64]

Archives de l'auteur

 

Si le roi fit une timide opposition à la déportation des travailleurs vers l'Allemagne par un courrier privé à Hitler du 3 novembre 1942 (restée inconnue des Belges de cette époque), c'est dans le Monde du Travail que l'on trouve les premières ou parmi les premières condamnations du travail forcé en Allemagne; déjà le numéro 64 d'octobre 1942 dénonce les 'déportations'. Celui de novembre 1942 est virulent et très dur pour le silence des 'élites' du moment: "À bas la déportation ! / II n'est pas de sauveur suprême Ni Dieu, ni César, ni Tribun ! / Jamais, autant qu'en ces heures cruelles, confirmation de cette formule ne fut plus éclatante. En vain, nous avons attendu qu'une voix se fit entendre dans le pays ; que pensent, que disent, que font ce qu'il est convenu d'appeler „ les autorités morales". Pas une parole, pas un geste pour protester contre ce crime. Ni le Roi, ni le cardinal et les évêques, ni banquiers, ni Comité Central Industriel, aucun de ces Messieurs, qui, à l'occasion, avec des trémolos dans la voix, „ glorifient le travail ", ne se sont opposés d'une manière quelconque à cette abominable déportation. La classe ouvrière, pauvre, affamée, malheureuse, la classe ouvrière, cette éternelle sacrifiée, continue à „ trinquer ". Divisée, désorganisée, sans contacts, ses organisations détruites, elle est une proie facile pour l'ogre hitlérien. La passivité des uns, la trahison des autres, la force brutale et inhumaine de l'ennemi, rendent sa défense et sa résistance difficiles et dangereuses. Seuls ses organisations et journaux illégaux, seuls ses militants traqués la soutiennent dans la mesure de leurs faibles moyens. MORALEMENT d'abord. „ Monde du Travail " nous sommes avec lui nous luttons, nous peinons, nous souffrons. Notre Parti, par tracts, journaux, papillons, a véhémentement protesté. Nos camarades déportés ou menacés de l'être ont toute notre sympathie Nous soutiendrons moralement leur famille. Nous dénoncerons sans nous lasser l'hypocrisie des traîtres, la cruauté des nazis." (Cegesoma: The Belgian War press) 

Très vite, le conseil fut de se soustraire au travail obligatoire, en tombant malade, mieux en se dissimulant, tant les hommes que les femmes (également soumises au travail forcé) et d'aider autant que faire se peut ceux qui se cachaient (nourriture, et autres biens de survie) (cf Le Monde du travail.)

 

Pour ce qui concerne l'Église, nous avons une première réaction du cardinal Van Roey et des Évêques, lue en chaire le 13 décembre, implorant la charité pour ceux qui doivent partir et de soutien aux familles: "Dans chaque paroisse, on s'intéressera d'une façon pratique au sort des travailleurs et des travailleuses désignés pour partir. Dès qu'on connaîtra tels ou tels paroissiens sont réquisitionnés, soit les prêtres eux-mêmes, soit des personnes dévouées de la paroisse rendront visite aux familles, pour témoigner une sympathie effective: on s'informera des besoins des partants, on tâchera de leur procurer ce qui manque, et on les aidera dans la préparation du voyage."(Leclef, pp 141-144)  

Il faut attendre le 15 mars 1943,  pour observer la réaction cette fois vigoureuse du cardinal Van Roey, primat de Belgique, avec une lettre pastorale lue partout dans les Églises en Belgique. Elle eut un fort impact, les autorités allemandes s'en plaignirent amèrement (e.a. Reeder). C'est très probablement sous la pression du chanoine Joseph Cardijn (il sera cardinal en 1965) et ses Jeunesses Ouvrières Chrétiennes (JOC), qui, dès la mise en place du travail forcé, n'aura de cesse de le combattre, il sera d'ailleurs arrêté par les Allemands en août 1942, que cette réaction fut réalisée : extraits "... Entre-temps se poursuit implacablement ce qu'on appelle  "la mobilisation de la main-d’œuvre belge", c'est à dire la mise au travail forcé de notre population au service de l'Allemagne en guerre. [...] La mise au travail obligatoire est radicalement contraire à la morale et à la justice. Exiger de citoyens d'une nation occupée qu'ils collaborent, directement ou indirectement, à l'effort de guerre de l'ennemi est une injustice flagrante, que rien ne saurait légitimer ..." [Texte intégral dans Delandsheere, T3, pp 84-6]

 

En mai 1945, 215 000 auront été "rapatriés", certains durent rentrer au pays par leur propre moyen, tant la pagaille était grande ... [Actes du colloque de 1992]


Il fallait remplacer les soldats allemands partis au front, surtout après l'ouverture du front de l'Est (22 juin 1941) et le constat relativement précoce (l'hiver 1941-42), que, de guerre éclair (comme en occident), il n'y aurait pas, et que celle-ci serait longue, coûteuse en vies humaines. Plus de 15 millions de personnes furent forcées au travail, dont environ 8,4 millions sont des travailleurs déportés de leurs pays et des prisonniers de guerre, soit au total plus de 25% de la force de travail allemande. Parmi les travailleurs des pays occidentaux, proportionnellement à sa population, la Belgique fut le plus grand pourvoyeur de main-d’œuvre civil obligatoire, avec une discrimination de traitement entre travailleurs flamands (traités comme des  travailleurs allemands) et francophones (moins bien traités, comme les Français). La France n'est pas loin avec le régime Pétain qui a favorisé cette émigration forcée, allant jusqu'à l’institutionnaliser. C'est pourquoi les raisons invoquées de la "politique du moindre mal", éviter la famine et la déportation de main-d’œuvre (les STO), ne sont qu'une fiction que les faits démentent absolument. Dès lors l'hypothèse Gillingham d'une collaboration plus franche des élites économiques et financières belges avec le régime nazi doit être prise au sérieux. [Actes du colloque de 1992]

(N'oublions cependant pas que le travail forcé n'est pas l'apanage des autorités allemandes, les autorités belges au Congo la pratiquèrent à large échelle sur les autochtones pour l'effort de guerre allié.)

 

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Henri Velge

Notons que les éditions Rex, créées en 1926 par l'Action Catholique de la Jeunesse belge, désigne Léon Degrelle comme directeur en 1930, lequel en devient le propriétaire en 1933. Archives de l'auteur.

 

Un bel exemple de continuité personnelle est Henri Velge (Woluwe-Saint-Lambert 1888- Etterbeek 1951), d’une famille originaire de Braine-le-Comte : théoricien du corporatisme autoritaire, ainsi que de la création d’une juridiction administrative (ce sera le Conseil d’État), depuis les années 1920, il fut chef de cabinet auprès de différents ministres catholiques, Henri Jaspar, Henri Carton de Wiart, Georges Theunis. C’est un ami de Camille Gutt avec qui il a travaillé. Il est un conseiller proche du roi en 1940, quasi au même titre qu’Hendrik De Man. Il élabore (1940), à la demande du Palais ( = cabinet et secrétariat du roi) un projet de Constitution autoritaire, corporatiste, anti-parlementaire (groupe Wodon). Il n’abandonne pas ses idées corporatistes en fin de guerre, bien que dans une forme atténuée ; en atteste son livre paru en septembre 1944, L'organisation professionnelle: les leçons de la guerre. Ayant porté ce projet depuis l’entre-deux-guerres, il devient en 1946 le premier président du Conseil d’État. Son parcours illustre comment une partie de l’élite conservatrice a su se recycler dans les institutions démocratiques d’après-guerre, en abandonnant les aspects les plus radicaux du programme qu'ils défendaient auparavant.

 

Notons que cette « continuité » a été critiquée, car elle a permis à d’anciens partisans du corporatisme autoritaire de se maintenir au sommet de l’État et de l’économie, sans avoir à rendre pleinement compte de leurs activités sous l’Occupation : l’épuration économique n’a pas ou peu eu lieu pour les élites.

 

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"J'ai l'honneur de porter à la connaissance des officiers, gradés et soldats de l'Armée Belge que j'ai été appelé ce jour, 6 décembre, à 17 heures, chez le Grand Maréchal de la Cour."

Curieux document (bilingue, l'autre face est en néerlandais, repris après les références).  Jour de Saint-Nicolas, cette annonce à l'armée belge du mariage de Leopold III prend des allures surréalistes. Un événement déclaré strictement privé ... Et puis de quelle armée belge parle-t-on? Des soldats flamands démobilisés rentrés au pays ou des soldats francophones toujours internés? (politique de discrimination voulue par Hitler). Soldats de la légion flamande partis combattre avec l'armée allemande du nord ou ceux de la légion wallonne partis combattre avec l'armée allemande du sud? Ou la timide reconstruction d'une armée belge en Angleterre à Tenby, ou encore la Force publique du Congo qui fut très efficace, ou de la Résistance qui prend graduellement ses marques. On peut supposer que le général Maurice Keyaerts (1883-1957), un ami personnel du général Van Overstraeten,  aide de camp du roi, s'adresse aux officiers et autres membres de l'OTAD (Office des Travaux de l'armée démobilisée) dont il avait pris la tête en septembre 1940, peu après sa création. Cela se voulait un embryon d'une nouvelle armée au service du roi, -qui se disait le "père de l'OTAD"(?)-, le chef dans une optique "ordre nouveau". Devant le refus allemand, l'OTAD essaya de s'occuper des prisonniers de guerre, mais la méfiance de ceux-ci était réelle. Pour le reste, Keyaerts essaya de garder un certain contrôle sur les reliquats de l'ancienne armée, mais comme il était fortement anti-Résistance, ses relations avec les militaires de l'Armée Secrète, branche du réseau Socrate, furent très tendues.[De Wilde]
Autre anomalie, c'est l'octroi du titre de princesse de Rethy à la nouvelle épouse Lilian. Comme le souligne le ministre de l'intérieur, Van Glabbeke, un libéral flamand, lors du débat à la Chambre de juillet 1945, si les titres nobiliaires sont une prérogative du roi, il ne peut l'exercer sans contreseing d'un ministre et d'autre part le roi à ce moment se trouvait dans l’impossibilité de régner. D'ailleurs l'acte du mariage civil du 6 décembre ne portait pas mention d'un titre de noblesse pour celle-ci. De plus Lilian est-elle devenue reine ou non, débat durant la 'question royale' ? [voir à ce sujet Van Offelen] Ce document montre un certain désordre autour de ce mariage qui fut religieux (11 septembre) avant d'être civil (6 décembre), ce qui, par ailleurs, contrevient à l'article 21 de la Constitution belge (et pour un roi, garant de celle-ci, ...). Notons que c'est à partir de cet événement que le roi va perdre progressivement la confiance des Belges, surtout au sud du pays, et inversement le gouvernement de Londres remontera la pente dans l'opinion publique. Puis l'élément accélérateur de cette bascule dans l'opinion publique fut les ordonnances sur le travail obligatoire du 6 octobre 1942.[Struye] (archives de l'auteur)

 

8. Une continuité politique, le roi Leopold III.

 

Après avoir compulsé un nombre certains de publications, dont celle de John Gillingham, Dirk Luyten, Nico Wouters, Hervé Hasquin et d’autres, on arrive à cette sorte de conclusion :

Le choix du roi en mai 1940 de rester en Belgique n’a eu aucun impact réel (peut-être de facilitateur ?) sur les dynamiques industrielles, financières, sociales et sociétales belges sous l’Occupation et après-guerre.

Cependant, plusieurs documents explicitent le rôle politique du roi. Il n’était pas un prisonnier passif, mais un acteur idéologique actif, sympathisant de longue date (bien avant 1940) du corporatisme autoritaire que de nombreuses élites belges souhaitaient/étudiaient/soutenaient depuis le début des années 1930, même avant. Dans cette disposition, il a poursuivi des projets politiques durant la guerre où le soupçon d’un caractère collaborationniste peut être soulevée, même après sa mise à l’écart par les Allemands. Non pas que son honnêteté, sa volonté de bien faire au service de la population, son patriotisme puissent en aucun cas être mis en cause, d'ailleurs dans un premier temps, sa politique fait l'objet du large consensus dans la population. Mais la ligne suivie, l’idéologie corporatiste, inéluctablement, inévitablement, le conduit dans l’ambiguïté, dans ce brouillard opaque que j’ai déjà mentionné.

 

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Image wikicommons.

Image de propagande de 1950 en français "mon sort sera le vôtre" ou en flamand comme ici  "mijn lot zal het uwe zijn". Les soldats flamands libérés rapidement, à l'inverse les soldats wallons furent prisonniers de guerre durant toute la durée de celle-ci, 65 000 d'entre eux ne reviendront au pays qu'en 1945 seulement. Si les officiers dans leur Oflag étaient relativement bien traités il n'en allait pas de même pour les hommes de troupes et sous-officiers dans les Stalag dont les conditions de vie étaient mauvaises. De plus, ils étaient astreints au travail obligatoire. Ceci pèsera lourdement dans le choix du vote sur la question royale, en 1950, des populations du sud du pays.

 

Gaston Eyskens (1905-1988), ancien premier ministre catholique flamand d'après guerre, certainement pas un anti-Léopoldiste, a connu cette époque. Jeune promu de l'université catholique de Louvain, il débutait en politique dès les années 1930. Derrière des "on dit", figure de style,  il est d'une extrême sévérité sur le roi et son entourage.  Dans ses mémoires: (traduction)

"Lors des nombreuses crises gouvernementales que connut le pays dans les années 1930, Léopold intervint également de manière ostentatoire à plusieurs reprises. Ces interventions entravaient souvent la formation d'un gouvernement et jetaient le discrédit sur le régime parlementaire. De plus, Léopold critiqua ouvertement les partis politiques à plusieurs reprises et fut accusé de mépriser les hommes politiques. Au lieu de faire confiance à ses conseillers naturels et constitutionnels, il s'entourait de conseillers privés et de courtisans qui, disait-on, formaient une sorte de gouvernement parallèle. On disait également que ce sont eux qui avaient incité le roi à inclure systématiquement des techniciens dans les instances gouvernementales. On disait également du cercle restreint du roi qu'il manquait d'un fort esprit démocratique et qu'il n'était pas opposé au Nouvel Ordre. On prétendait que cet état d'esprit avait également infiltré l'armée, au moins au sein de l'état-major et notamment chez le général Van Overstraeten, aide de camp et conseiller militaire du roi. Selon certains, ces cercles avaient cherché un rapprochement avec l'Allemagne nazie peu avant la guerre." (page 157)

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  • Discours du roi du 12 avril 1939 : Ce discours (dans le prolongement de sa lettre au premier ministre Pierlot du 6 mars 1939 concernant la dissolution des Chambres), examiné rétrospectivement, apparaît comme le ‘manifeste pré-autoritaire’ du roi. Le discours du 12 avril 1939 est donc une pièce ‘importante’ qui montre que l’engagement autoritaire de Léopold III ne date pas de l’Occupation, mais s’enracine dans sa critique du parlementarisme et des partis dès avant la guerre : « les institutions fondamentales de notre régime, que nos gouvernants ont laissées se fausser depuis la guerre »… « Aujourd’hui, quoique notre Constitution n’ait pas été modifiée, le pouvoir exécutif, en fait, a cessé d’être distinct du pouvoir législatif. En réalité, il appartient aux partis politiques dont les ministres n’ont plus été, au cours des dernières législatures, que des mandataires. » … « La première condition qui s’impose, celle dont dépend, je n’hésite pas à l’affirmer, le sort même de notre régime, c’est la restauration, dans toute son indépendance et dans toute sa capacité d’action, d’un pouvoir exécutif vraiment responsable, c’est-à-dire formé d’hommes qui puissent assumer le gouvernement du pays pendant toute une législature si possible, sans se trouver entravés dans leur action par des mots d’ordre de parti, par des décisions de groupes et de sous-groupes politiques, ou par des préoccupations électorales. »[Capelle, tome I, p 300]

 

Ceci est d’ailleurs confirmé par Hubert Pierlot, dans sa « Fin d’un long silence » publié en plusieurs fois dans le journal Le Soir de juillet 1947 : « Il [le roi] n’aimait pas les Chambres. … Le désir du Roi eût été d’avoir un gouvernement non parlementaire, peu nombreux, composé notamment de deux gouverneurs de province, d’un général, d’un haut fonctionnaire des Affaires étrangères et de quelques hommes appartenant aux milieux scientifiques et économiques» (8 juillet).

 

Déjà en 1935, le roi montrait son exaspération des partis. Le lendemain de la démission du gouvernement Theunis, le 18 mars 1935, il convoque Émile Vandervelde, président d'un parti socialiste peu enclin à une tripartite, la dévaluation du franc belge s'annonce et le 'plan' (de De Man) ne pouvait passer dans de telles circonstances. Vandervelde, pourtant un vieux briscard de la politique, rapporte cet entretien apparemment musclé: une tripartite maintenant ou la dictature (?): "Bien entendu il n'a pas dit qu'il était prêt à créer un gouvernement dictatorial, mais il a insisté sur le péril d'une dictature dans des termes qui m'ont fait la plus désagréable impression". (Bureau du POB du 20 mars 1935, repris dans [Deneckere]. Ce sera donc le gouvernement Van Zeeland 1, une tripartite. Ensuite avec l'élection de 1936 qui voit la montées de Rex et des partis extrémistes flamands (VNV, Verdinaso), la Belgique politique était devenue du plus en plus instable, ce sont des années de crise de la société en général, où la chose politique, exécutif et parlement, perd son crédit auprès de la population. Un vide se crée que remplit le roi de plus en plus populaire. Il apparaît comme le recours: "le discrédit de la classe politique auprès de larges couches de la population semble l’autoriser à diffuser ouvertement ses critiques sur la démocratie parlementaire belge" nous explique [Gerard, epub 428/522] N'aurait-il pas affirmé à son secrétaire le comte Capelle, apparemment au tournant des années 1938-1939, lors des péripéties peu glorieuses de la fin du gouvernement Spaak et de l'affaire Martens: "Plus les hommes politiques s’embourbent, plus mon rôle est facile : il me suffit de parler comme le sent et le désire la masse du pays". [Dumoulin, p113] Il se sent indispensable face à la carence politique, il domine la scène politique [Gerard].

 

  • En 1940-1941, Henri Velge, principal co-auteur, avec Raoul Hayoit de Termicourt, Louis Wodon, Jean Servais et Louis de Lichtervelde (le groupe « Wodon »), proposera un projet de Constitution autoritaire (suppression du suffrage universel, parlement remplacé par des états généraux corporatistes, etc.), à la demande explicite du Palais, selon les archives Velge (Palais = cabinet et secrétariat du roi): est-ce une demande du roi lui-même, nous ne le savons pas. Mais difficile de penser qu’il en fut autrement, en effet au début de l’occupation « J’ai fait étudier par des membres de mon cabinet, dont le patriotisme et l’esprit de liberté ne pouvaient être mis en cause, des projet de réforme de l’État en vue de remédier à la situation  ». [Leopold III, p 60] [Luyten, 1997, le suggère aussi, p31]

 

Le 'fameux' article du Peuple du 5 juillet 1945. (KBR)

 

  • Avec le témoignage de l'ambassadeur Paolucci d'Italie en Belgique (30 mai 1940), à savoir que Léopold III est "décidé à faire son devoir de souverain" (c'est à dire régner) [Dantoing, 1991,p 116], nous nous doutons que le roi intervenait dans les affaires politiques de son royaume durant la guerre, même s'il clame officiellement être prisonnier et n'avoir aucune activité politique: "Le 4 mars 1941, Raymond De Becker [ndr: rédacteur en chef du Soir volé] me dit que ceux qui, comme lui, ont pris des responsabilités, souhaiteraient recevoir, de temps en temps, des directives. Il désirait marcher exactement dans le sens voulu par le Roi. -  Je lui réponds qu’il est exclu de donner satisfaction à ce désir, la passivité politique du Roi et de son entourage étant absolue."[Capelle, tome II, p 125] 

Des éléments, assez rares il est vrai, nous montrent qu'il n'en est rien et qu'il intervient : 
 

  • La lettre de Lippens au roi du 23 décembre 1940, montre que c'est le roi, lui-même, qui commandite un nouveau rapport du CERE le 10 juin 1940.[reproduction de la lettre dans Gérard-Libois, 1991, p 57][Luyten, 1997, p 30]. 
     

  • La publication du Peuple du 5 juillet 1945 est centrale sur ce point. Elle reprenant des courriers du comte d'Ursel de Bern sous forme codé, qui montre, sans aucune ambiguïté, l'action du roi: "Berne, le 12 septembre 1940. Vous aurez reçu ma lettre du 6 septembre et son importante annexe. Depuis lors, j'ai vu Jacques qui a apparu inopinément dans mon bureau hier matin, ayant obtenu l'autorisation de passer un mois auprès de sa femme et de ses enfants. Il a visiblement besoin de repos et de détente. J'espère qu'il les trouvera ici. Il est pessimiste en ce qui nous concerne. Je profiterai d'une occasion prochaine pour vous en écrire plus long à ce sujet. Il nous fait une recommandation instante, celle de garder une grande réserve et de nous cantonner dans les affaires administratives. Cette attitude est une mesure conservatoire. Nous ne saurions en prendre trop. Le départ de Pol, à la demande du gouvernement allemand, est un symptôme inquiétant ... Jacques a insisté sur un point dont j'ai parlé dans la note de l’Agrégé, celui dont l'exposé commence dans le dernier alinéa de la page 1. Il dit que le Professeur attache une grande importance à cette thèse. [ndr: je souligne]" (le Professeur =  le roi; l'Agrégé = Capelle, secrétaire du roi; Jacques = Jacques Davignon, ambassadeur de Belgique à Berlin; Pol = Paul Le Tellier, ambassadeur de Belgique à Paris; la note: "... Il serait souhaitable que vous et vos collègues vous rétablissiez vos relations avec l'Allemagne. Nous ne sommes plus, en fait, en guerre avec ce pays; nous devons être loyaux et corrects. ...")  [voir également Stengers qui analyse finement ces courriers, pp 130-134]
     

  • Le carnet personnel de Léopold III (juin 1942 – libération) : il y révèle ses véritables pensées. Alors que par un courrier privé du 3 novembre 1942 adressé à Hitler, il se plaignait des déportations d’ouvriers, il indique dans ce carnet ne plus vouloir se dresser contre le travail obligatoire sous la nécessité de ne pas affaiblir l’Allemagne face au « danger communiste », qu’il considère comme « l’ennemi commun à l’Europe entière ». De plus, il entend « balayer l’action des partis ». Il reste donc, idéologiquement, aux antipodes du gouvernement de Londres (cf ‘testament de 1944). [Martin]
     

  • La note des conseillers du roi (10 juillet 1942) : elle prévoit que Léopold III négocie avec Hitler pour devenir souverain d’un « mini-État belge » (un coin du pays, entre Sambre et Meuse), avec un gouvernement librement désigné, pendant que le reste de la Belgique resterait occupé (modèle Vichy ou Danemark). Les ministres en exil sont écartés. [Noulet]
     

  • Le « testament » politique du roi du 25 février 1944, mais terminé en mars. Même après le débarquement allié en Italie de juillet 1943, même après le débarquement en Normandie de juin 1944, alors que la défaite allemande est certaine, le roi fait parvenir confidentiellement son testament au premier ministre Pierlot le 16 septembre de cette année-là. Ce « testament », un filthy paper (un papier immonde) déclara Churchill, ne manifeste aucune reconnaissance envers ceux qui œuvraient à la libération de son pays (la résistance -les milliers d'hommes et de femmes sacrifiés, dont Bovesse, pour celle-ci-, les soldats belges engagés auprès des Alliés, les gouvernement/parlementaires de Londres, ou, ne fut-ce, les Alliés). Il reste focalisé sur sa propre légitimité et sur une vision d'avenir qui ne s'était pas infléchie aux réalités changeantes du cours de la guerre (par ex. il remet en cause tous les traités passés entre le gouvernement de Londres et les Alliés, puisque ne portant pas sa signature).

 

Paru vers mai-juin 1949. Archives de l'auteur.

Ce document à charge contre le roi Leopold III, publié par "Le Peuple", journal socialiste, par ailleurs relativement complet pour la thèse défendue, a curieusement des manques: par exemple: non seulement les courriers codés du 12 septembre 1940 du comte d'Ursel, pourtant publié le 5 juillet 1945 par ce même journal (montrant un roi actif sur la scène politique), mais aussi, alors qu'il était divulgué à ce moment, le "testament du roi" de février 1944.

 

Texte écrit par le secrétaire de Léopold III, le 9 janvier 1941.
  • Un autre exemple: photocopie de lettre reprise dans "La Question Royale" du Peuple, en page 29, ci-dessus. Il s'agit d'un courrier envoyé par le comte Capelle, au nom du roi, à Raymond De Becker (1912-1969), rédacteur en chef du Soir volé (dont question plus haut) en date du 9 janvier 1941. De Becker fut condamné à mort en 1946, commué en perpétuité, libéré en 1951.

" Château de Laeken, le 9 janvier 1941. Monsieur, J'ai eu l'honneur de remettre au Roi votre message, ainsi que l’exemplaire d'honneur du numéro spécial du « Soir », consacré à l’« Unité Belge ». Sa Majesté a été sensible à cet hommage et me charge de vous en remercier. Il est bon de rappeler aux Belges leur histoire et de leur inculquer le sens de l'esprit national. Nous ne formons qu’un chaînon parmi la succession de ceux qui nous ont précédés et de ceux qui nous suivront : notre devoir est d’établir, par nos actes et nos paroles, le droit à l'existence de la Patrie, dont nous sommes les gardiens passagers. Vis-à-vis des générations futures, nous avons des obligations auxquelles nous n'avons pas le droit de nous soustraire. En vous remerciant de votre hommage personnel, je vous prie de croire, Monsieur, à mes sentiments distingués. Le Secrétaire du Roi, Cte CAPELLE. À Monsieur Raymond De Becker, rédacteur en chef du journal "Le Soir".

 

  • Dans la même veine, un autre chef de presse, Robert Poulet (1893-1989). Il avait créé le "Nouveau Journal" en octobre 1940, qui ressemble à bien des égard au journal Le Pays réel. Il fut condamné à mort, en appel, fin 1945. Devant l'exécution de José Streel (début 1946) dont le profil est assez identique, sa femme comprit que son mari allait également être exécuté. Elle sortit alors 'les dossiers' des tiroirs et révéla les liens de Robert Poulet avec l'entourage du roi: 11 fois reçu par le comte Capelle, mais aussi ses conversations avec l'abbé De Schuyteneer, un ami de promotion de l'école militaire, très proche du roi alors duc de Brabant, il deviendra prêtre plus tard,  -en-dehors de la famille, c'est le seul à avoir assisté au marige religieux de Leopold III avec Lilian-, d'abord niées puis reconnues par ce dernier, révélant e.a. que le roi lui aurait dit: "Poulet dit de bonnes choses", paroles qu'il rapporta à Robert Poulet à l'époque. L'abbé De Schuyteneer confirmera en quelque sorte plus tard, dans un courrier de remords, adressé au cardinal Van Roey (29 mars 1950); ce courrier met également en cause le comportement du Roi. Bref, Poulet fut gracié, libéré en 1951 et exilé.

Extrait du courrier de De Schuyteneer au cardinal Van Roey: "... Il y a 4 ans environ, Monsieur Weemaes, secrétaire privé du Roi, me disait en substance: ‘Si vous révélez ce que vous savez du Roi, nous dirons que vous attribuez au Roi les idées que vous avez eues vous-mêmes; nous ajouterons que le Roi ne vous contredisait pas parce qu’il n’en voyait pas la nécessité, d’où votre illusion’. Éminence, j'ignore si effectivement les conseillers actuels ont employé ce moyen perfide de m’enlever tout crédit. Si le Roi a été plus ouvert vis-à-vis de moi, c’est parce que j'ai longtemps partagé ses erreurs, et je puis citer plusieurs paroles du Roï qui ne permettent pas la moindre équivoque sur la vraie mentalité du Roi, mentalité qu'il cachait soigneusement, comme il m’a dit un jour lui-même, à ceux qui ne partageaient pas ses vues. Si je me crois obligé de dire cela, Éminence. alors que j'aurais préféré me taire, c’est à cause de la gravité de l’heure. A mon avis, à toutes les outrances se mêle chez nos adversaires plus de bonne foi qu’on ne pense dans les milieux catholiques qui ne lisent que la Libre Belgique ou le Standaard. ... [Dantoing, 1992]

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"La Question Royale", publié par Le Peuple, mai-juin 1949, p 39.

 

Hervé Hasquin [2024] sous-titre son livre "Le roi de l'aveuglement". Bien que la complexité d’un homme, encore jeune en âge -39 ans- et en expérience -6 ans de trône-, en 1940, ne se résume pas à quelques lignes (cf section 9 sur M-H Jaspar), il me semble que l’on peut, peu ou prou, adhérer à ce court résumé IA, après l’avoir nourrit intégralement du livre à conseiller d’ [Hasquin, 2024-1] : Ma question : « En quelques mots, peux-tu résumer la critique historique réalisée par Hasquin sur Leopold III, en te focalisant sur l'aspect "ordre nouveau ?" Réponse de l’IA : «  « La critique d’Hasquin sur Léopold III, sous l’angle de « l’ordre nouveau », le dépeint comme un roi séduit par les régimes autoritaires des années 1930 (corporatisme, antiparlementarisme) et, après 1940, favorable à une Belgique intégrée dans l’Europe nazie, sous hégémonie allemande, avec un pouvoir royal renforcé et débarrassé des partis – un « ordre nouveau » à la belge, qu’il a cru possible de négocier avec Hitler. » Comment ne pas être d'accord? Le roi a fait un choix qui, compte tenu des événements, lui semblait le meilleur pour ses compatriotes et qui correspondait à son sentiment (sentiment dramatiquement erroné, nous le savons). Il n'est vraiment pas le seul dans ce sentiment, au contraire! C'est en homme sincère qu'il agit. Mais les événements se déroulant, la situation évolue; il n'arrive pas à évoluer avec elle.

 

archives de l'auteur

On peut dès lors aller plus loin, me semble-t-il. Le roi est 'prisonnier' au château de Laeken, il n'en sort pas ... en réalité il est assez libre, va au chateau Ciergnon à Houyet dans le Namurois (où vivent ses trois enfants qu'il a eu avec la reine Astrid) ou au Zoute, séjourne à Munich chez la soeur de sa mère, à Vienne pour sa santé, ou à Paris. Ses contacts avec l'extérieur sont cependant probablement restreint et surtout se réalisent principalement par l'intermédiaire de ses proches conseillers. Notons également une certaine proximité avec le colonel Kiewitz, détaché auprès du roi par Hitler, et le général von Falkenhausen, le gouverneur militaire, qu'il rencontre apparemment régulièrement: "Le général von Falkenhausen, tant qu'il fut gouverneur général de la Belgique occupée, ne cesse d'avoir avec Léopold III des relations cordiales et confiantes. [de Staercke, p 52] Il n'est donc pas étonnant que, par ex. c'est avec lui, qu'il met la dernière touche à sa note de protestation concernant sa déportation en Allemagne en juin 1944.

Cet enfermement VIP, très relatif, se renforce suite à l'ordre formel est donné le 20 juillet par Hitler lui-même d'empêcher l'exercice de toute action politique par le roi. [Defrance] [Gérard-Libois, 1991, pp 61-2] Son gouvernement, qui l'a condamné le 28 mai, condamnation confirmée par la réunion des parlementaires à Limoges (ceux qui ont pu être là) le 31 du même mois, était tombé progressivement en déliquescence (pour reprendre le mot de Stengers) pour ne reparaître à Londres que 5 mois plus tard, fin octobre, dans une situation de scepticisme des alliés envers les nouveaux arrivants, la confiance était à reconstruire. Or l'année 1940 était cruciale pour la Belgique car elle a façonné son évolution dans l'ensemble nazi durant les années de guerre (et même après). 

 

Généré par IA

C'est un peu l'allégorie de la caverne de Platon: il est seul et perçoit l'extérieur par des ombres, des reflets, des rumeurs, des illusions: ce sont celles que lui font voir et entendre cet entourage. Il interprête cela selon son propre entendement, faussé dès le départ (à savoir la victoire complète et définitive du Reich et le bien fondé d'un corporatisme autoritaire dont il serait le sommet). Comment peut-il comprendre autrement, même sa nouvelle femme Lilian (qui a beaucoup d'ascendant sur lui [Defrance]), si l'on en croit ses carnets personnels, nage dans les rumeurs et les illusions: selon elle,  "Les Anglo-Américains auront beaucoup plus de peine à vaincre l’Axe en Afrique du Nord qu’ils ne l’imaginent. Déjà leurs premiers succès se ralentissent ; stabilisation à prévoir pendant tout l’hiver en Afrique du N(ord). Au printemps, offensive allemande en Russie et espagnole sur Gibraltar. Les difficultés d’ordre militaire que rencontreront les alliés et leur situation en Afrique rendue dangereuse par la prise de Gibraltar, amèneront les pourparlers de paix à la fin de 1943, début 1944. Ces pourparlers de paix auront lieu entre Allemands et Américains". (ce texte peut être daté de ~décembre 1942: effectivement ralentissement de l'offensive anglo-américaine devant Tunis, à l'inverse l'encerclement de l'armée allemande de Paulus à Stalingrad est complet depuis fin novembre, notons pour la suite, la capitulation allemande de Stalingrad de février 1943, l'offensive russe de Koursk en été 1943.)
Aveuglement, entêtement? Certes oui. Il n'écoutait plus ceux d'un autre avis. Par ex. Van Roey. Le 11 juillet 1942, le cardinal primat de Belgique Van Roey, dans une réunion étonnante avec 10 personnalités catholiques qui comptent, selon les notes prises au vol de celle-ci mais avalisées dans la foulée par les protagonistes invités, déclarait, sur l'après-guerre: "Mais les Allemands, laisseront-ils le roi en Belgique? On peut en douter ... Le gouvernement de Londres devra peut-être encore gouverner tout un temps à Bruxelles comme il le fait à Londres ..." La victoire des alliées dans l'esprit de ce fort soutien du roi, -ils se rencontraient, non pas souvent, mais régulièrement-, était donc certaine et lorsque l'on sait que le Vatican a le meilleur service de renseignement au monde, cela avait du poids.[Dantoing, 1991, p 452]

 

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Le Patriote Illustré du 14 février 1937. (archives de l'auteur, colorisé)

 

9. Une belle figure, Marcel-Henri Jaspar (1901-1982), ami de François Bovesse.

 

Il y a des espaces vides dans la biographie de François Bovesse. J’avais montré celui de ses relations avec Jean-Robert Delahaut. Nous avons également un manque avec Marcel-Henri Jaspar, libéral et franc-maçon (à ne pas confondre avec son oncle, Henri Jaspar, premier ministre catholique).

Et pourtant, non seulement ils se connaissent bien évidemment, mais partagent de nombreux éléments et idéaux.

Il me semblait intéressant, même si nous nous éloignons un peu du sujet traité, encore que ceci nous permet d'examiner ce qui se passait à Londres d'un point de vue original, d'examiner la figure d'un homme politique farouchement honnête, fidèle sans compromission avec ses convictions, il n'y en a pas beaucoup dans notre histoire.

 

Marcel-Henri Jaspar fut l’une des figures les plus singulières de la vie politique et diplomatique belge du XXe siècle. Issu d’une dynastie bourgeoise, il mena de front des carrières d’avocat, d’homme politique et de diplomate, tout en cultivant une passion pour les voyages, les lettres et l’histoire.

 

L’âge des protagonistes

 

Né la même année que Leopold III (1901), Jaspar est le plus jeune des ministres de ce moment (gouvernement Pierlot 3 : 1939-1940).

 

Quelques âges, par leur année de naissance, en 1940

Marie-Josée de Belgique (1906)

Léon Degrelle (1906)

Léopold III (1901)

Marcel-Henri Jaspar (1901)

Paul-Henri Spaak (1899)

Tony (Théo) de Lantsheere (1897)

Albert De Vleeshauwer (1897)

Paul van Zeeland (1893)

Henri Rolin (1891)

Paul de Launoit (1891)

Pierre Ryckmans (1891)

François Bovesse (1890)

Charles de Gaulle (1890)

Fernand Van Langenhove (1889)

Charles d'Aspremont Lynden (1888)

Gustave Sap (1886)

Hendrik De Man (1885)

Camille Gutt (1884)

Hubert Pierlot (1883)

Albert Devèze (1881)

Alexandre Galopin (1879)

Maurice Lippens (1875)

Winston Churchill (1874)

Georges Theunis (1873)

Paul-Emile Janson (1872)

Camille Huysmans (1871)

Emile de Cartier de Marchienne (1871)

Philippe Pétain (1856)

 

Comme on peut le constater, Léon Degrelle et la sœur du roi, sont les plus jeunes de la bande, suivis immédiatement par Jaspar et le roi lui-même.

 

Marcel-Henri Jaspar, 1959. (archives de l'auteur, colorisé)

 

Pérégrinations

 

Marcel-Henri eut une jeunesse très internationale, né à Schaerbeek (Bruxelles), il suit ses parents au Caire où il fréquente le lycée français. Son père, architecte renommé, dès 1906, s’occupait à ce moment de l’édification de la ville d’Héliopolis, avec le financier Empain et l’entrepreneur Léon Rolin. Il s'occupa également de la construction de l'université d'Osmania à Hyderabad aux Indes, et d'autres projets.

Marcel-Henri, revenu pendant la première guerre en France, il y poursuit ses études (secondaires), puis revient à Bruxelles pour des études de droit à l’ULB qu’il termine en 1923 (année de la réception en loge à Namur de François Bovesse).

Durant ses études, en 1921, il adhère au parti libéral. Son mentor est Albert Devèze (1881-1959).

Albert Devèze est avocat, député de Bruxelles, il fut plusieurs fois ministre de la défense et côtoya François Bovesse dans les gouvernements Theunis 2 et Van Zeeland 1. Puis avec Jaspar dans le gouvernement Pierlot 3. Il sera encore ministre après guerre. C’était un franc-maçon, reçu aux Amis Philantropes en 1903.

Quant au jeune Marcel-Henri, il sera reçu aux Vrais Amis de l’Union et du Progrès réunis fin des années 1920. On pourrait s’étonner de cela avec un oncle, Henri Jaspar, premier ministre catholique, avec qui, dit-il, il eut des conversations tendues. Mais, son autre oncle, Jules Jaspar, lui, durant la guerre était membre de l’orchestre rouge, résistance communiste. On le voit une famille éclectique dans ses orientations politiques.

 

C'est la seule photo (retravaillée, colorisée et étendue) que j'ai pu trouver de Betty Jaspar-Halpern (à gauche). Elle date de mai 1941, prise à Londres lors de la réception pour les 70 ans de Camille Huysmans. Au centre le couple Marcel et Francine Dens, à droite M-H Jaspar. Repris de Dutry-Soinne, tome 1, p 282 .

 

Il se marie une première fois avec Marie Mignot en 1923. Fin des années 20, il est reçu dans la loge bruxelloise "Les Vrais Amis de l'Union et du Progrès". Cependant, ce qui sera déterminant dans sa vie et sa carrière, c’est sa rencontre avec Betty Halpern (de Becker) en 1930 . Dès son divorce prononcé, il se marie avec elle en 1932. Jeune femme russe d’origine juive née à Saint-Peterbourg, émigrée blanche, elle a fui la Russie après la Révolution et a vécu à Berlin avant de se fixer à Bruxelles. Ce mariage, en pleine montée du nazisme, a une profonde influence sur Jaspar. Il lui fait prendre conscience plus rapidement que beaucoup de ses contemporains de la nature criminelle du régime hitlérien. Betty, polyglotte (russe, anglais, allemand, français, espagnol, portugais, suédois, ...) et poétesse, devient sa plus proche collaboratrice : « Elle fut pour moi, et est demeurée, une admirable compagne ». 

Femme certainement pleine d'esprit et de ressources, alors que son mari a le discours "pompeux" [Dutry-Soinne], Léon Degrelle, malgré son racisme et son anti-sémitisme devenu rugissant à la mode nazie, sous l'injure ne peut s'empêcher de l'admirer: des lignes pour le moins étonnantes: "... mais il avait épousé une Israélite, rouquine et courageuse qui, lors des procès que j'avais eus avec son conjoint, assistait à toutes les audiences, les dents serrées, prenant vaillamment sa part des coups que je portais. [ndr: procès perdus par Degrelle en 1936-7] J'avais admiré cette femme. L'amour est un don, non un marché. Il offre tout, il est, prêt à tout, il ne demande rien, il ne soupèse rien. ... Mais elle aimait. L'amour est le plus beau spectacle qui soit au monde, qu'il jaillisse du coeur de Cléopâtre ou du coeur d'une mortelle moins privilégiée." (Degrelle, La cohue de 1940, 1949)
En 1966, le roi Baudouin, sachant qu’elle parlait plusieurs langues, propose en plaisantant d’envoyer Jaspar comme ambassadeur au Japon pour lui permettre d’apprendre le japonais.

 

Evening News - Londres - 25-6-1940. British Newspaper Archive.

Souvent considéré comme le premier résistant belge, ce qui est exagéré, néanmoins, il représente le premier ministre belge en sol anglais qui veut continuer la lutte. Les Anglais ne s'y trompent pas. (Notons qu'un même article peut se retrouver dans plusieurs journaux britaniques, ce qui est le cas pour les articles "internationaux": ce n'est pas différent d'aujourd'hui.) Traduction: "M. Marcel-Henri Jaspar, le ministre de la santé, à Londres en ce jour. Il est le seul ministre belge restant en sol allié, il est le seul homme qui peut à présent porter le poids du gouvernement constitutionnel de son pays. Il espère que d'autres membres du gouvernement blege, actuellement au Portugal, le rejoindront."

 

Avec elle, Marcel-Henri parcourt l’Europe et le monde, ce qui forge ses analyses politiques et son engagement contre le totalitarisme.

  • Allemagne pré‑hitlérienne (1931‑1932) : Il se rend plusieurs fois à Berlin et dans d’autres villes allemandes. Il observe la faillite de la bourgeoisie allemande, la montée du chômage, la crise bancaire, et surtout la progression fulgurante des nazis après les élections de juillet 1932. Il comprend qu’Hitler accédera tôt ou tard au pouvoir et que la guerre est inévitable.

  • U.R.S.S. (printemps 1935) : Accompagné de Betty, il réalise un long reportage pour le journal La Dernière Heure. De Léningrad (avec son palais d’Hiver et le tombeau de Pierre le Grand) à Moscou (le Kremlin, le mausolée de Lénine, le métro), il observe la société soviétique, sa justice, son système monétaire complexe, ses fabriques‑cuisines et l’Armée rouge. Il assiste au défilé du 1er mai 1935 sur la Place Rouge. Impressionné par la puissance militaire soviétique et par l’idée des parachutistes, il tente en vain d’alerter le ministre de la Défense belge, qui qualifie cette innovation « d’idée romantique et slave ». Quelques années plus tard, les parachutistes allemands prendront le fort d’Eben‑Emael.

  • Paris et la France : Pendant la « drôle de guerre », il séjourne souvent à Paris, où il rencontre des personnalités politiques comme Anatole de Monzie, Georges Mandel, Édouard Herriot ou encore Joseph Caillaux. Ce sont d’ailleurs, pour certaines d’entre elles, des personnalités qu’il aurait pu côtoyer lors de son mandat de président de l’aile belge du RUP (Rassemblement Universel pour la Paix). Il y côtoie également l’ambassadeur soviétique Roubinine et le général de Gaulle.

 

British Newspaper Archive

La situation déplorable du gouvernement belge se précise: retournement complet de veste, le gouvernement Pierlot prend contact, le jour même de sa charge contre Jaspar du 24 juin (voir plus loin), via le ministre français des affaires étrangères, avec les Allemands, et leur fait savoir que son gouvernement désire discuter avec eux du retour des soldats belges au pays (ndr: cela se fera pour les soldats flamands), ainsi que des officiels (donc eux-mêmes) et des réfugiés. L'agence Havas en est également informé, c'est donc très officiel. Ce sera en vain; et ce que ne dit pas l'article ci-dessus, le gouvernement veut également négocier un traité d'armistice. [Stengers, p 77]

 

  • Londres (1940‑1946) : départ pour Londres le 20 juillet 1940. Appel à la BBC aux Belges de résister au nazisme le 23 juin (dans les pas de De Gaulle et l’appel du 18 juin). Le gouvernement, en plein désarroi, cherchant à prendre parole avec les Allemands pour rentrer au pays sous les fourches caudines (mais Hitler leur refuse leur rentrée au pays), faisant acte de démission officiellement (mais en vain puisque c’est une prérogative du roi), retire toutes ses prérogatives de ministre à Jaspar le lendemain du discours : on croit rêver ! Le prétexte (car c’est un prétexte), abandon de poste, alors que c’est le gouvernement qui est en abandon de poste, courant en tout sens comme un poulet sans tête, persuadé que la victoire allemande est irrémédiable. De plus, sans la signature du roi, est-ce applicable? Et si Pierlot et Spaak gagne finalement Londres, ne sachant plus où aller, c'est "plus en désespoir de cause que par foi dans le succès". [Conway, p 45]  D'ailleurs, c'est que dit le roi : le gouvernement « désavoue » Jaspar : il n’est donc nullement question d’abandon de poste : voir ci-après. Avec Camille Huysmans (1871-1968), également à Londres, ancien bourgmestre socialiste d’Anvers, parlementaire et ancien président de la Chambre, futur premier ministre après guerre (1946-47), également un franc-maçon, ils créent vers le 22 juillet, l’ « Office Parlementaire belge » (OPB), Huysmans président, lui secrétaire. Autour de cet office, s’agrègent les parlementaires qui ont pu gagner l’Angleterre : des socialistes (Max Buset, Georges Truffaux, Arthur Wauters -franc-maçon-, Isabelle Blume-Grégoire -son mari David Blume est franc-maçon-, puis Arthur Gailly et Edmond Hiernaux), des libéraux (Roger Motz -franc-maçon-, Victor de Laveleye -le speaker de Radio Belgique à la BBC qui inventa le signe « V » repris par tous les alliés-, Léon Dens -franc-maçon-, tué par un bombardement allemand à Londres en novembre 1940, le communiste Albert Marteaux, mais aussi Paul Van Zeeland, ancien premier ministre qui est entre (surtout) New York et Londres (il n’est plus parlementaire), ainsi que Frans Van Cauwelaert qui pourrait être disponible -aux USA-.*

*Notons que Huysmans, Van Zeeland et Jaspar, toujours en juillet, avait proposé à De Vleeshouwer de composer un groupe gouvernemental -comité national belge-, représentant ainsi toutes les tendances politiques de la Belgique. Ce dernier refusant, le projet est mort-né : un mémorandum du décembre 1940 émanant d'Alexander Cadogan, haut fonctionnaire du Foreign Office, qualifie le gouvernement belge de l'époque de "croupion" (« rump »). Cette note visait le gouvernement Pierlot, installé tardivement à Londres, elle montre bien l'exaspération des Britanniques face à ce qu'ils percevaient comme des querelles internes incessantes et contre-productives pour l'effort de guerre.

 

Grimbsby Daily Telegraph du 19 août 1940. British Newspaper Archive.

 

Document intéressant. Les parlementaires belges se regroupent autour de M-H Jaspar, toujours ministre et Camille Huysmans, ancien ministre et président de la Chambre des représentants. Il n'est pas fait mention d'Albert Devleeshouwer, pourtant à Londres depuis le 4 juillet. On devine les tensions sous-jacentes. Les ressources du Congo belge sont vitales et d'une manière ou d'une autre acquises aux alliés, car Pierre Ryckmans (1891-1959), gouverneur général de la colonie, est vigoureusement du côté de ceux-ci.
(traduction de l'article du 19 août 1940) 
Soutien belge à la Grande-Bretagne / Déclaration des députés / Les membres du Parlement belge, seuls représentants élus du peuple belge parvenus à se rendre en Grande-Bretagne, ont publié une déclaration définissant la politique de la Belgique. Ils affirment que leur foi en la victoire finale de la Grande-Bretagne est inébranlable. Le Congo, soulignent-ils, « jouera un rôle primordial dans l’application des décisions du Parlement belge. De par ses statuts, le Congo est entièrement lié au sort de la Belgique et, par conséquent, est en guerre et doit prendre une part active à la défense de l’Afrique ». Les signataires s’engagent à tout mettre en œuvre pour mettre toutes les ressources militaires, économiques et morales de leur pays à la disposition de la Grande-Bretagne, « dont la victoire finale assurera à la fois la libération de la Belgique et la renaissance des traditions de liberté et de démocratie du pays ». Ils déclarent également qu’ils anéantiront toute tentative d’affaiblir la résistance du peuple belge, que ce soit en Belgique occupée ou ailleurs. Les signataires sont : Marcel-Henri Jaspar, ministre de la Santé publique ; Camile Huysmans, ancien ministre et ancien président de la Chambre des représentants ; Isabelle Blume-Grégoire ; Max Buset ; Victor de Layeleye, ancien ministre ; Léon Dens, sénateur et ancien ministre ; Georges Truffau et Arthur Wauters, ancien ministre.

 

  • Ensuite les relations avec le gouvernement progressivement reconstitué (à quatre) à Londres et l’OPB restèrent difficiles et tendues : ambiance : "les dictateurs en carton de Londres" écrira d'eux Georges Truffaut (député de Liège à londres) à Henri Rolin (qui sera l'effémère sous-secrétaire d'État à la défense en 1942, voir plus loin) le 18 décembre 1941 [Truffaut, p92] ou "une bande effroyable de canailles et d’imbéciles" aurait dit Georges Theunis, ancien premier ministre et à ce moment ambassadeur extraordinaire aux USA, propos rapportés à Van Zeeland par René Hislaire dans un courrier du 18-11-1942.[Dujardin, 1997] Paul-Henri Spaak essayera d’améliorer les relations parfois détestables entre les uns et les autres, (par ex. Gutt/Pierlot et Van Zeeland) ; après avoir rencontré amicalement MH Jaspar en novembre 1940, ils se connaissent bien, garderont de bons contacts par après, et malgré l’opposition de ses collègues (dit-on?), surtout celle de De Vleeshouwer, il obtient l’accord de tous, et clos de façon digne le problème Jaspar (techniquement toujours ministre, mais supposé sans attribution) pour ce mini-gouvernement, en le nommant chargé d’affaire (puis ministre-délégué) auprès du gouvernement Tchèque en décembre 1940 : il faut savoir qu’avec les Polonais, les Tchèques furent les plus nombreux à se battre auprès des Anglais (par ex. 2 500 pilotes au total). 
  • Savoir si c'est le mini-gouvernement qui passe l'éponge -comme on peut parfois le lire- ou si c'est M-H Jaspar qui le fait, je pencherais pour la seconde hypothèse. Imaginez le capharnaüm si Marcel-Henri s'était mis en tête de rester ministre, ce qu'il pouvait parfaitement décider, d'autant qu'il était un des rares membres du gouvernement à avoir gardé la sympathie du roi. Cette décision d’apaisement, probablement une acceptation du couple Jaspar-Halpern, résulte sans doute de promesses mutuelles entre deux hommes qui se connaissaient et se respectaient, Spaak et Jaspar. Les promesses ont certainement été tenues, lorsqu'on lit le ton mesuré de Jaspar sur cet épisode dans ses mémoires (idem pour Spaak, mais non Gutt). En tout cas, l'accord trouvé montre en Marcel-Henri un véritable homme d'état.

 

  • Les Anglais auraient préféré que Jaspar réintègre le gouvernement Pierlot (en ce compris Churchill), mais le premier ministre Pierlot refusa obstinément. Ceci aura des conséquences. Son gouvernement à quatre était déséquilibré et contesté. Pas assez de flamands, abscence de libéraux. En février 1942, Julius Hoste jr, un libéral flamand, anti-nazi de la première heure, à Londres depuis 1940, homme d'influence, propriétaire du quotidien influant Het Laatste Nieuws (pendant la guerre, il y eu un Laatste Nieuws volé), y fait une très timide entrée comme sous-secrétaire, chargé de l'Instruction publique. Si son père, Julius Hoste sr fut franc-maçon, le fils ne l'était pas (sa canditature aurait été rejetée?) Par contre les avances tardives faites au futur président du parti libéral, Roger Motz, qui lui était franc-maçon, essuyeront un refus. Cette absence quasi complète de libéraux dans ce gouvernement, ils n'aimaient d'ailleurs pas Pierlot [Hasquin, 2024, p 66], pèsera sur la question royale avec une position pour ceux-ci, de ferme soutien au Régent et leur demande d'effacement de Leopold III, même si cela n'allait pas de soi au sein du parti [van Offelen], en large accord avec les socialistes-communistes et en opposition au parti catholique. Dans un autre régistre, peut-être aussi, on peut y trouver une causalité lointaine dans le financement discriminatoire des groupes de Résistances du gouvernement Pierlot (point suivant). Déjà Spaak avait pressentit que l'éloignement de Jaspar du gouvernement serait délicat pour les libéraux (Hoste, De Laveleye, Motz, Jaspar), lors d'une entrevue avec AF Aveling (diplomate britannique) du 18 novembre 1940: "De plus, aucun libéral ne serait d'accord d'entrer au gouvernement à moins que M. Jaspar ne soit prêt à offrir sa démission." [Van den Dungen][CRISP][Dumoulin] C'est d'ailleurs paradoxal, car, à quelques exceptions près, ceux qui ont le plus soutenu la victoire des alliés, la démocratie versus le corporatisme, le rejet d'une victoire par la guerre et sur la paix par Hitler, dont les cadres furent décimés par la répression (Bovesse, Pêtre, Sasse, Horrent, ... pas moins de 205 membres actifs selon le parti), ce sont les libéraux. Par ailleurs Charles Janssens, libéral, bourgmestre d'Ixelles, traite le roi Léopold III de "premier incivique du Royaume" lors d'un meeting en mai 1945. Cela lui coûtera sa nomination de ministre face au refus de Baudoin I en 1954 (les rancoeurs sont toujours là).[Hasquin, 2024-2, p80]

 

  • Le rejet de MH Jaspar du gouvernement Pierlot, indirectement nous l'avons explicité, pourrait être une des causes (il y en a plusieurs) dans la discrimination de l'aide financière à la Résistance. Celle-ci est relativement tardive, débutant en 1942, elle devient significative à partir de 1943, mais elle prit sa pleine mesure seulement en 1944: en simplifiant (la réalité est nettement plus complexe):  [Ducarme][Verhoeyen dans Colloque de 1993, pp 133-64][Luyten, 2015][De Bock, 1983, chap 10] 

-- d'une part le Front de l'Indépendance (FI) regroupait notamment les mouvements de gauche et laïques -où les communistes, bien présents, n'ont jamais été majoritaires-, étaient finalement moins aidés par le gouvernement de  "Londres" , car il se heurta à "Socrate" (Raymond Scheyven qui fera une brillante carrière au sein du PSC-CVP après la guerre) et son réseau. Sa source de financement sera donc autre. Ce n'est pas que le gouvernement ne voulait pas aider le FI, au contraire, mais il n'a pu/su/voulu surmonter l'opposition de Scheyven, ce qui montre la faiblesse politique de ce gouvernement.

-- et d'autre part ceux proches des mouvements royalistes majoritairement catholiques (comme l' Armée Secrète (AS), -issue d'anciens militaires démobilisés dont beaucoup étaient des royalistes 'mystiques' et anti-parlementaires- obtenaient la meilleure part, via le réseau Socrate (Scheyven), qui se voulait d'une orientation 'politique' plus traditionelle et anti-communiste:  par exemple l'influence du groupe Herbert (par l'action de François De Stoop) dans le réseau socrate indique, pour partie, son orientation.
À l'inverse, le "Faux Soir" du 9 novembre 1943, qui eut un fort retentissement dans la population, est une action FI; notons que la "Belgique Nouvelle" journal clandestin auquel François Bovesse participait (rédacteur-distributeur) avait adhéré au FI, voir plus loin. Soulignons que Norbert Hougardy, important membre du parti libéral, comme François Bovesse, lui de Bruxelles, fut membre tant du bureau clandestin du parti libéral qu'un des secrétaires généraux du FI. 

-- Quant au groupe "G", groupe de sabotage issu directement de l'Université Libre de Bruxelles (ULB), il n'était affilié à aucune des grandes organisations de Résistance (ni FI, ni Socrate ou AS). Indépendant, son financement se faisait directement auprès du Special Operations Executive (SOE) britannique, ce qui ne veut pas dire qu'il ne collabora pas ponctuellement avec l'un ou l'autre bras de la Résistance. 

 

  • Même si cela paraît anecdotique, notons que le gouvernement belge de Londres n'a finalement comporté qu'un franc-maçon, tardivement. En effet, si Henri Rolin (POB) l'était, il ne restera sous-secrétaire à la défense nationale que 6 mois en 1942 avant d'être révoqué (divergences de vue entre Gutt, Pierlot, mais aussi Spaak [Dumoulin, pp 259-63]). Il s'agit de Gust Balthazar (POB), de la loge "La Liberté" de Gand qui devint ministre en mai 1943. (On trouve sur wikipedia_fr les noms de libéraux parmi les ministres sans portefeuille en 1944, c'est une fiction! : Soudan -franc-maçon-, Janson -franc-maçon-, Vanderpoorten, furent arrêté par les Allemands puis déportés en camps de concentration: seuls Soudan survivra de justesse -libéré à temps-, les deux autres y décéderont.) À l'inverse, les franc-maçons au sein de l'OPB furent "nombreux" (tout est relatif).

 

  • La présence et le travail de l’OPB, dont Jaspar resta un membre à part entière et fort actif, fut bénéfique à bien des égards à ce mini-gouvernement qui se redressera progressivement (et malgré les cafouillages internes) dans les trois dernières années de guerre, l’empêchant de prendre des décisions peu judicieuses. Cela avait immédiatement commencé fort avec la volonté d’Albert De Vleeshouwer, second ministre arrivant en Angleterre après Jaspar (4 juillet) mais cette fois adoubé par Pierlot, d’organiser dès le lendemain de son arrivée, le retour des réfugiés se trouvant en Angleterre et de démobiliser les soldats du camp de Tenby -on reste sur la note amère du retournement de veste gouvernemental et l’acceptation d’une défaite irrémédiable au mois de juillet- ; ce projet néfaste fut abandonné face au refus obstiné de M-H Jaspar soutenu par Huysmans et d'autres. L’OPB sera active et efficace, notamment auprès des compatriotes rejoignant l’Angleterre, fournissant logement et biens matériels, leur permettant la survie. Ils seront 23 000 en 1944. Pour créer une interface, mais sans réel pouvoir, Pierlot préféra, à un Conseil national (càd une assemblée parlementaire réelle, qui avait les préférences de Spaak), créer un Conseil consultatif en février 1942, qu'il présiderait, composé de membres de l'OPB et d'autres personnalités. La vie de ce gouvernement "mal né" connut bien des remous, comme la révocation d'Henri Rolin, sous-secrétaire (un invention de ce gouvernement) à la défense fin 1942 (voir plus haut) quelques mois après sa désignation, sous la pression, apparemment, des ultra-Léopoldistes de Tenby. [Truffaut, p181] Ce n’est pas un hasard si le gouvernement Pierlot fut accueilli avec froideur lors de son retour au pays le 8 septembre 1944, et que Camille Huysmans sera premier ministre deux ans plus tard, capitalisant notamment sur l’excellence du travail de l’OPB. [Dutry-Soinne][Van den Dungen[Hasquin, 2024] 

 

Carton d'invitation, lorsque Marcel-Henri Jaspar était ambassadeur au Brésil. L'adresse est celle de sa résidence officielle à Rio de Janeiro. Celle-ci était dans un piètre état quand ils en prirent possession et sa femme Betty dut se transformer en plombière avant que quelques subsides ne puissent améliorer les choses: elle envoya ce quatrain à l'administration qui eut son effet: " M...! dit l'ambassadrice / dans un petit endroit qui y est propice / et si ce langage est indigne du personnage / le petit endroit l'est bien davantage". [Jaspar, 1972, p 372] (L'ambassade et donc la résidence de l'ambassadeur déménagera à Brasilia, nouvelle capitale du Brésil dès avril 1960.) (archives de l'auteur)

 

  • M-H Jaspar décide de quitter l’arène politique belge après guerre, qui avait présenté aux yeux du monde libre un spectacle lamentable en ce début de guerre, c’est le moins qu’on puisse dire, pour se redresser ensuite. C’est un peu comme Bovesse quelques années auparavant, pour, dans ce cas-ci, choisir la carrière diplomatique, qui sera brillante : il devient ambassadeur de Belgique à Prague (1945-1946), puis à Buenos Aires (1946‑1951), où il noue des relations avec le président Perón, ensuite à Rio de Janeiro (1951‑1954), à Stockholm (1954‑1959) et enfin à Paris (1959‑1966).

 

  • Notons que le « bashing » que subit la mémoire de M-H Jaspar, organisé par plusieurs historiens, agissant quasi en échos, est peu flatteur pour ceux-ci, les uns les autres se répétant sans beaucoup d’effort. Certains allèrent jusqu’à le traiter de fuyard, d’excité, d'écervelé … comme si détruire la réputation d’un homme de bien, allait grandir, selon, le gouvernement Pierlot pendant la guerre ou Léopold III. Non, il faut rester circonspect à la lecture d’historiens qui se détruisent en fait eux-mêmes en agissant ainsi (heureux de ne pas être historien à leur lecture !).

 

De vieux amis de juin 1940 (et même avant). En effet, M-H Jaspar avait rencontré le général De Gaulle avant de lancer son propre appel à la résistance, aux Belges, sur la BBC, le 23 juin 1940. Ils se retrouvent ici lors de la remise des lettres de créances comme ambassadeur de Belgique à Paris (1959-1966) au président français en 1962. Il eut à gérer l'épineux dossier algérien pour la Belgique, et ce en pleine procédure, pour la Belgique, d'indépendance du Congo -les deux sont liés dans les relations belgo-françaises de ce moment, (ainsi que sa propre vision de l'affaire algérienne). C'est qu'il fit apparemment avec habileté, évoluant selon les événements. (image Licence Alamy)

 

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Le Pays Réel du 28 octobre 1936 (KBR)

 

Carrière politique et combats anti-fasciste et anti-nazi

 

Ministre en même temps que Bovesse, ici des Transports (1936‑1937) du gouvernement Van Zeeland 2, puis ministre de la Santé publique (1939‑1940) du gouvernement Pierlot 3, Jaspar se distingue par son hostilité précoce et déterminée au rexisme de Léon Degrelle et au corporatisme en général. 

Suite au scandale de la COCEC, COMIBEL et CONSTRUCTA (société de prêt hypothécaire), Degrelle ré-enchaîne en publiant dans Rex (1935), puis dans le Pays Réel (1936), et en diffusant une plaquette: "J'accuse M.H. Jaspar, menteur pillard et faussaire". (1936) Jaspar porte plainte, obtient du Conseil de l’Ordre des avocats la condamnation de Degrelle (avis favorable à Jaspar en 1936), puis le fait condamner par le tribunal correctionnel à quatre mois de prison avec sursis (1937). En appel, le verdict est confirmé, mais avec une peine moindre. Finalement le parlement vote la fin des poursuite. [Wallef] Sa lutte contre Degrelle — qu’il qualifie de « porte‑voix des dictateurs de Berlin et de Rome » — renforce sa popularité chez les libéraux.

Durant l’entre deux ministères, 1936-1938, (il n’est plus ministre à ce moment et n’est donc plus sous l’obligation de réserve), il devient président de l’aile belge du RUP (Rassemblement Universel pour la Paix), organisation internationale présidée par lord Robert Cecil, prix nobel de la paix, anti-fasciste et à ce moment de début de la guerre civile en Espagne, activement pro-républicain : « J’avais précisé, en acceptant cette charge, que je n’entendais pas donner mon adhésion à un quelconque front populaire qui eût écarté de notre mouvement les catholiques démocrates ou les libéraux modérés. Je créai en Belgique la « Ligue contre l’Antisémitisme », qui avait notamment pour objet de faciliter l’entrée en Belgique des Juifs qui fuyaient les persécutions hitlériennes ». [M-H Jaspar, 1968, p 253]

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Lors de l’invasion allemande du 10 mai 1940, M-H Jaspar suit le gouvernement belge à Bordeaux. Le 18 juin, devant le refus du cabinet Pierlot de continuer la guerre, sa décision de déposer les armes et de se tourner vers les Allemands, M-H Jaspar quitte la France pour Londres. Le 23 juin 1940, il lance sur les ondes de la BBC un vibrant appel à la résistance, exhortant les Belges à rejoindre l’Angleterre. Et le lendemain, il se fait sanctionner par le gouvernement Pierlot qui lui retire ses attributions ministérielles, il reste ministre, mais "nu".

 

Lisons Léon Degrelle sur cet épisode, malgré son style un peu particulier, et sa vision d'un monde sans scrupules où le plus fort gagne. C’est un bon observateur d’autant qu’en 1940, de nombreux politiques se précipitaient pour le rencontrer, il sait plus qu’il ne dit, bien que ce soit un bavard … Voici son hypothèse:

« L'armistice français était à peine négocié que Pierlot et Spaak, brûlant d'aller à Canossa, vidèrent par-dessus bord leur collègue Jaspar, le seul, en vérité, qui, volontairement ou involontairement, fût demeuré honnête dans toute cette affaire. Pierlot et Spaak ne voulaient à aucun prix que le Reich pût opposer les appels de ce résistant aux propositions qu'ils se préparaient à faire aux généraux nazis de la Commission d'armistice de Wiesbaden. Aussi Jaspar, l'empêcheur de danser en rond avec les Allemands vainqueurs, fut-il tapageusement et immédiatement exclu du ministère Pierlot-Spaak. Afin de pouvoir prouver, par un acte public, aux délégués d'Hitler qu'ils étaient vraiment repentants, convertis, qu'ils étaient désormais dociles et fidèles, qu'ils n'avaient pas toléré un instant qu'un Belge restât du côté des Britanniques, Pierlot et Spaak ne se contentèrent pas d'éliminer Jaspar; ils envoyèrent à la presse du monde entier un communiqué claironnant l'excommunication majeure lancée par eux contre cet inopportun «résistant» londonien : ‘Le Gouvernement désavoue d'une façon absolue [ndr : c’est l'auteur qui souligne] toutes les déclarations ou initiatives de M. Marcel Henri Jaspar, qui est considéré comme (s')étant exclu du Gouvernement’ ». (Degrelle, La cohue de 1940, 1949).

 

Le Journal de Genève 26-6-1940 (archives du Journal)


« Le gouvernement désavoue d’une façon absolue toutes les déclarations ou initiatives ... » ceci se trouve texto dans dans le communiqué que le gouvernement fait publier dans la presse et diffuser par la radio le 24 juillet 1940, Degrelle n’invente rien ! [Stengers, p 83] Que le ministre se voit retirer ses attributions, pourquoi pas, mais que le gouvernement, restant, proposant sa démission au roi, prenne la peine de déclarer qu’il « désavoue d’une façon absolue » (ndr: c'est à dire continuer la lutte) est en soi « ultra petita », et donne de l’eau au moulin de Degrelle dans son hypothèse sur l’épisode. Notons que le jour même, le gouvernement prend officiellement contact avec le gouvernment allemand (en vain) et en informe également l'agence Havas (voir plus haut).


En effet, déjà le 18 juin (le jour du départ de Jaspar), le gouvernement Pierlot avait télégraphié, via le ministre d'Argentine à Berne, reçu le 19 juin, à l'intention du roi, son intention de démissionner: [Rapport de la Commission d'Information instituée par S.M. le Roi Léopold III le 14 juillet 1946, 1947, p 95]

« Veuillez faire connaître à Bruxelles de toute urgence la position que le gouvernement belge compte prendre dans l'hypothèse très probable de la cessation des hostilités en France.

Le gouvernement constatera :

1 ° Qu'il est venu en France pour continuer la guerre aux côtés de ses garants;

2° Que l'armée française a cessé de combattre ;

3° Que dans ces conditions, les Belges en France doivent éviter tout acte d'hostilité vis-à-vis des Allemands;

4° Que le sort des officiers et des soldats belges doit être identique au sort des officiers et des soldats français.

5° Les populations civiles et les réfugiés devront exécuter scrupuleusement les instruction qui seront données.

6° Le gouvernement démissionnera dès que le sort des soldats belges en France et des réfugiés sera réglé, afin de faciliter les négociations probables de paix entre l'Allemagne et la Belgique."

 

 

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Façade de l'université d'Osmania à Hyderabad dans le centre-sud de l'Inde, une des plus vieilles universités de ce pays. L'architecte en est Ernest Jaspar, le père de Marcel-Henri. Le travail d'Ernest, en Egypte, aux Indes, ... passionnait le roi Albert et son fils. (Image wikicommons)


Relations avec les rois Albert 1er et Léopold 3

 

Ernest sera anobli avec le titre personnel de Baron peu de temps avant son décès, en 1940. Ses armoiries portent le soleil d'Héliopolis, trois compas rappelant son métier d'architecte, et les tenants de l'écu sont deux éléphants évoquant les Indes, et la devise: "Sois toi-même".  

Le père de Jaspar, l’architecte Ernest Jaspar, fut très proche de la famille royale. Le roi Albert, puis Léopold III, suivaient avec intérêt ses projets architecturaux en Égypte (la cité d’Héliopolis) ou en Inde (notamment l’université d’Osmania pour le Nizam d’Hyderabad). En 1939, Léopold III conféra à Ernest Jaspar le titre de baron à titre personnel, avec des armoiries mêlant le soleil d’Héliopolis et des compas d'architecte, des éléphants des Indes tenant l'écu.

de Ryckman de Betz. Armorial général de la noblesse belge. 1957.

 

M-H Jaspar entretint des liens personnels avec la famille royale belge. En 1927, alors qu’il est conseiller communal, il est présenté au roi Albert Ier. Le souverain, avec une ironie mordante, lui lance : « Vous faites beaucoup de bruit, n’est‑ce pas ? ». Après l’entretien, Albert confie à son père : « Dites‑lui que je suis sûr qu’un jour il sera un de mes ministres ». [Jaspar, 1968,  p 69] Albert Ier meurt en 1934.

Léopold III tient M-H Jaspar en estime. En 1936, après les élections, il le consulte personnellement. En septembre 1939, alors que Jaspar est ministre, il le consulte à nouveau et termine l’audience : « Lorsque je pris congé du Roi Léopold, il me dit, fort aimablement : ‘Venez me voir quand vous voudrez... nous échangerons des idées... je vous recevrai avec plaisir.’ »[Jaspar, 1968,  p 276]
Lors de la débâcle de 1940, le 17 mai, à La Panne, la reine Elisabeth le mande pour discuter avec lui des réfugiés.

En mai 1940, le conflit éclate entre le souverain (qui souhaite rester en Belgique à la tête de l’armée) et le gouvernement Pierlot (qui veut se replier en France). Après avoir vainement tenté de convaincre le roi de quitter la Belgique, le gouvernement part en France voulant continuer la lutte auprès de celle-ci. Mais lorsque la France capitula en juin, le gouvernement belge, abattu au sens propre, accepta la défaite, et voulut rentrer au pays. Malgré tout, Jaspar essaya encore de convaincre Hubert Pierlot de gagner Londres (projet que ce dernier avait déclaré quelques jours auparavant avant de changer d’avis et de faire un 180° le 18 juin); il se sépare alors de ses collègues et gagne Londres. Après la guerre, il reconnaît que Léopold III, par son attitude, avait empêché un massacre inutile. Il s’oppose à la thèse de la « trahison » et juge que les ministres, eux, auraient dû le suivre en Angleterre. D’ailleurs, dans sa biographie, il révèle que « Ma position morale était d’autant plus forte que j’eus, à la fin juin, avec M. Cudahy, ambassadeur des Etats-Unis à Bruxelles, une conversation aux termes de laquelle M. Cudahy me rapporta que le Roi Léopold approuvait mon attitude. » (je souligne) [Jaspar, 1968,  p 472] C’est probablement vrai, et cela jette une autre lumière sur ce roi. En effet celui-ci, dans son livre, relate sèchement ceci :

  • 18.06.40 Premier appel du général De Gaulle. Le gouvernement Pierlot me fait savoir que dans l'hypothèse très probable de la cessation des hostilités en France, il liera son sort à celui de la France. Il préconise des négociations de paix entre la Belgique et l'Allemagne. Je n’y réponds pas. Ce télégramme sera répété le 19 juin 1940 par d’autres voies.

  • 22.06.40 Signature de l’armistice franco-allemand.

  • 23.06.40 M. H. Jaspar fait, de Londres, un appel à la continuation de la lutte.

  • 24.06.40 Le gouvernement désavoue M. Jaspar. Armistice franco-italien.

  • 26.06.40 Le gouvernement Pierlot confirme par lettre ses télégrammes des 18 et 19 juin 1940. Il insiste sur l'urgence d'entamer des négociations avec l'Allemagne. J'y oppose une fin de non-recevoir.

  • 02.07.40 Le gouvernement Pierlot demande, via la délégation française à Wiesbaden, que la Belgique puisse passer du régime de capitulation à un régime d’armistice. Le gouvernement allemand ne répond pas. Cette démarche du gouvernement Pierlot est la dernière d’une série de tentatives effectuées par le biais de l’étranger en vue d'entamer des négociations avec l'Allemagne. [Léopold III, p 31]

 

Il est difficile d’apprécier le comportement du roi en mai 1940. Les jugements hâtifs, dans un sens ou l’autre, se révéleront faux. Je me permets ici d’avancer quelques idées : d’une part, sa tendance à la réforme du système politique belge est bien réelle face aux malfonctionnements apparents de celui-ci et comme le corporatisme était sur le ‘marché’ à cette époque : pourquoi pas un coup de barre dans cette direction ? D'autant que cela correspondait aux voeux d'une partie importante de la population, de plusieurs politiciens et non des moindres et de l'élite economico-financière. Par ailleurs, rester avec ses soldats lui semblait l’attitude la plus honorable. La population belge de cette époque l’a remercié dans cette décision, il n’y a aucune équivoque à ce sujet, et non le gouvernement Pierlot, d’autant qu’il a sauvé ainsi beaucoup de vie, tous le reconnaissent (n’oublions pas que la Belgique fut, de tous les pays conquis par l’Allemagne nazie, sans doute la moins écrasée, tout est relatif). Et enfin, le facteur humain, émotionnel : le roi n’aimait pas Pierlot, cela semble assez évident des différentes escarmouches de 1939-1940 avant-guerre. Et lier son sort à ce dernier devait lui sembler insupportable. Peut-être qu’avec un autre premier ministre qu’il aurait apprécié, il aurait tenté l’aventure, qui sait ! Mais restant en Belgique, il est tombé entre les griffes du « prophète » Hendrik De Man. Le mot est de M-H Jaspar qui, dans son livre, explique ceci :

« Les quatre ministres qui ont vécu avec le Roi Léopold un tragique calvaire, se sont refusés à s’associer politiquement à la capitulation militaire du Chef de l’Etat : ils ont, ce faisant, rendu à leur Souverain et à leur pays un immense service : ils n’ont pas, comme le Roi, discerné l’imminence de la défaite alliée sur le sol européen ; ils ont cru, de bonne foi, au défaitisme d’un homme qui, en matière militaire, voyait plus clair et plus loin qu’eux-mêmes ; et par-dessus tout, certains propos du Souverain leur avaient fait croire que le Roi avait l’intention de gouverner le pays sous l’occupant « dans une certaine autonomie ». Nul n’a le droit de douter de leurs paroles, ni de l’exactitude de l’interprétation unanime qu’ils nous ont donnée des paroles prononcées devant eux par le Souverain, dans l’ombre duquel, à cette époque, en ces lieux mêmes, agissait, parlait et s’agitait Henri de Man, en uniforme d’officier, porteur du brassard amarante de l’Etat-major, qui ne quitta pas, en ces jours tragiques, la personne du Roi. Conseiller occulte, anti-parlementaire, national-socialiste, perdu dans sa rigueur doctrinale, de Man ignorait les hommes, leurs faiblesses et leurs passions. A-t-il un instant convaincu le Roi qu’il était nécessaire de créer en Belgique un gouvernement qui eût administré le pays sous le contrôle de l’occupant ? » [Jaspar, 1968, pp 358-9].

Le même Jaspar fait un réquisitoire au vitriol contre De Man, à Londres vers le 19-20 juillet, en réponse au manifeste publié par Le Soir (volé) du 6 juillet 1940, où ce dernier déclarait notamment : « La guerre a amené la débâcle du régime parlement et de la ploutocratie capitaliste dans les soi-disant démocraties. Pour les classes laborieuses et pour le socialisme, cet effondrement d’un monde décrépit, loin d’être un désastre, est une délivrance » [Dutry-Soinne, pp 76-79]

 

Décidé à rester en Belgique, dès cet instant, quelle chance avait ce jeune roi de 38 ans et 6 ans de règne, entre les griffes d’un De Man, intelligent, expérimenté et sans scrupule, et d’un monde belge financier et industriel, sur lequel il n’a, dans les faits, aucune prise, largement prêt (et préparé) à la « politique du moindre mal » ? Dès lors que le roi déclare à l’ambassadeur américain qu’il « approuve l’attitude » de M-H Jaspar à Londres, n’a donc rien de surprenant.

 

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Jam. Dernières cartouches. Éditions Rex, décembre 1936. (archives de l'auteur)

 

10. Bovesse face au chaos ?

 

Rosie Goldschmidt-Waldeck: "Lorsque je suis arrivé à l'Athénée Palace cet après-midi brûlant de juin 1940, j'étais une Américaine qui avait senti, et sentait encore malgré moi, qu'Hitler pourrait non seulement gagner la guerre mais aussi gagner la paix et organiser l'Europe s'il le faisait. Lorsque j'ai quitté l'Athénée Palace par un matin glacial à la fin de janvier 1941, j'étais convaincue qu'en aucun cas Hitler ne pourrait gagner la paix ni organiser l'Europe." [Waldeck, intro]

 

 

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Il les connait tous!

 

Avoir retracé ainsi le parcours de Marcel-Henri Jaspar, nous permet de mieux comprendre les difficultés que rencontre François Bovesse (« mon ami François Bovesse », écrit-il, [Jaspar, p 208]) durant sa carrière politique de ministre, puis de gouverneur, ensuite de délégué du gouvernement auprès des réfugiés, ainsi que sous l’occupation jusqu’à son assassinat. À l'entrée de la seconde guerre mondiale, lorsqu'en juin, la France capitula, était-il persuadé, comme Rosie Goldschmidt Waldeck (ci-dessus), qu'Hitler pouvait gagner la guerre et la paix? On ne peut pas répondre à cette question à sa place, mais ses actes semblent démentir qu'il ait pu penser qu'Hitler pouvait gagner la paix, et ceci va guider son action durant les deux premières années de l'occupation. Ensuite il devenait progressivement évident qu'Hitler ne pouvait gagner la guerre et cela devait le réjouir, en effet une ferme défense de la démocratie était resté sa ligne de conduite durant toutes ces années.

 

J’ai longuement cité le CERE (Centre d’étude pour la réforme de l’État, dit centre Lippens), voir plus haut, car d’une certaine manière, ce centre représente toute l’ambiguïté de cette époque, ce ‘brouillard opaque’. Bovesse connaît et côtoie ce beau monde, d’autant qu’il fut deux fois ministre de la justice, position qui le mettait forcément directement en contact avec le CERE et le suivi de l’élaboration des propositions. Cependant son départ au gouvernorat de Namur précède la date de remise du rapport du CERE en automne 1937.

Citons parmi ceux-ci :

  • Eugène Soudan, Paul Tschoffen, Maurice Lippens, Max-Léo Gérard sont des collègues de gouvernement.

  • Maurice Lippens, Max-Léo Gérard, Louis Camu (chef de cabinet de Lippens), Herbert Speyer, sont membres du parti libéral.

  • Henri Velge, Louis de Lichtervelde (chef de cabinet de Van Zeeland, gouvernements dont fit partie Bovesse), Pierre Wigny pour leur fonction notamment de juriste.

 

Nous pourrions rajouter, pour le gouvernement de 1932 autour de de Broqueville-3, Gustave Sap, Paul Tschoffen et Maurice Lippens entre autres. Cf la photo du ce gouvernement. 

Gouvernement de Broqueville 3 (1932). Dans l'ordre: Assis, de gauche à droite : Henri Heyman, Prosper Poullet, Paul Hymans, le Premier ministre Charles de Broqueville, Henri Jaspar, Georges Theunis, Maurice Lippens. Debout, de gauche à droite : François Bovesse, Paul Tschoffen, Pierre Forthomme, Gustave Sap. Image Szukaj w Archiwach.

 

Et plus tard, dans le gouvernement Van Zeeland 2, M-H Jaspar, Hubert Pierlot, P-H Spaak, Hendrik De Man ou Émile VanderVelde.

Gouvernement Van Zeeland-2 (1936-1937). Dans l'ordre, assis, de gauche à droite: Phillippe Van Isacker, Hubert Pierlot, Emile Vandervelde, Paul Van Zeeland, François Bovesse, Hendrik De Man, Paul-Henri Spaak. Debout de gauche à droite : Edmond Rubbens, August De Sohryver, Achille Delattre, Julius Hoste, Jules Merlot, le Lieutenant-Général Henri Denis, Marcel Henri Jaspar, Désiré Bouchery. Photo : CegeSoma/ Archives de l'Etat.
 

La toile des relations de François Bovesse est réellement très large. C’est normal, ce fut un ministre de premier plan.

 

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Caricature de Jam dans le Pays Réel du 19 juin 1936. (KBR)

 

Bovesse très peu lié au monde industriel-financier.

 

Nous savons Bovesse radicalement anti-fasciste. Dans sa lutte contre Degrelle et le parti Rex, il est pris à partie et il les prend à partie. On le voit au meeting de Spaak avant l'élection partielle de 1937 où Van Zeeland bat Degrelle: c'est la fin de partie pour un parti ayant sa place dans le paysage politique belge, mais non une fin de partie pour un groupuscule fasciste et rapidement nazi.

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Pays Réel du 12 mars 1936. (KBR)

Par exemple, Degrelle accuse François Bovesse de "corrompu" dans le Pays Réel du 12 et 13 mai 1936 (quelques jours avant l'élection) pour avoir couvert les scandales du Boerenbond et de sa Banque en 1934. Et c'est vrai, qu'à cette époque, il n'a quasi rien fait (seulement ouvrir une information), alors qu'on aurait pu s'attendre à ce que le ministre de la justice qu'il était alors, réagisse plus vigoureusement. Il s'en explique dans un "Discours de François Bovesse aux Honnêtes gens" (AEN, fonds Bovesse n°12, repris par [Kestelot, pp 214-7]).
L'affaire est plus grave qu'il n'y paraît: [Wallef] nous apprend que "Mais surtout c'est le fait que le gouvernement allait l'aider [ndr :le Boerenbond] alors que deux ministres (de Broqueville et Theunis) connaissaient la situation de l’Algemeene Bank [ndr : Middenkredietkas] et ses faux bilans. Fait d'autant plus grave que les deux ministres en question avaient sciemment caché la situation au ministre de la Justice, Bovesse, afin qu'il ne puisse intenter des poursuites." Les moeurs politiques de l'époque n'ont rien à envier à celles d'aujourd'hui!

 

Pays Réel du 26 septembre 1936: l'article incriminé. (KBR)

François Bovesse n'est pas en reste. À peu près au même moment que les procès intentés contre Degrelle par son ami Marcel-Henri Jaspar, chacun selon sa position, il fait ouvrir une instruction par le parquet contre le journal "Le Pays Réel" en septembre pour un article mensonger qui mine le crédit de l'État. Attaque contre la presse, l'Association de la presse grogne, Rex esquive et s'en sort apparement bien. Bovesse réagit et prononce, un mois plus tard, un discours bien reçu par la population. Ensuite, il aura gain de cause au tribunal correctionnel de Bruxelles le 16 décembre: 4 journalistes du Pays Réel sont condamnés à 6 mois de prison, transformé en appel à deux mois avec sursis.

 

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Cité de la petite propriété terrienne à Goutroux (à l'ouest de Charleroi dont elle fait aujourd'hui partie). Cette ancienne commune de charbonnage comporte trois cités ouvrières, celle-ci construite vers 1950-60. (archives de l'auteur)

 

Il n'oublie cependant pas les "petites gens" que les événements de sa vie montrent aimer et respecter. [Gavroy, pp 92-3 & 96-7][Hasquin dans Colloque "François et son temps]

 

  • En tant que ministre de la Justice du gouvernement Theunis, il participe à la création de "L'Office central de la petite épargne" en décembre 1934 et réalise ses arrêtés d'exécution, pour aider les petits épargnants que la crise, surtout du début des années trente frappe. Cet Office fonctionnera pendant 40 ans, jusqu'en 1976:

Intervention de P-H Jaspar à la Chambre des députés du 19 décembre 1934, concernant les arrêtés d’exécution de la loi sur la petite épargne : Les arrêtés du 16 décembre que nous avons tous lus nous donnent satisfaction, et je me permets de féliciter mon éminent ami M. Bovesse qui a, sur ce point, réalisé le vœu exprimé par notre regretté Roi Albert.* Nous savons d'ailleurs que les travaux préparatoires ont été accomplis déjà il y a quelques mois; nous connaissons aussi les raisons pour lesquelles ces travaux n'ont pas abouti; il est donc, je pense, inutile d'insister sur ce point aujourd'hui. Nous pouvons dire que la protection de Ja petite épargne est désormais assurée dans ce pays pour l'avenir.

*Intervention de Carton de Wiart à la Chambre des députés du 5 décembre 1934, lorsque la loi sur la petite épargne fut votée. « Une des dernières paroles du Roi Albert a été pour demander à l'honorable M. Paul-Emile Janson, alors ministre de la justice, de protéger la petite épargne.

 

  • Ce fut l'un des initiateurs principaux de l'accès à la petite propriété terrienne, notamment en Wallonie par l'arrêté royal du 27 février 1935 (alors ministre de la justice dans le gouvernement Van Zeeland 1), créant La Société nationale de la petite propriété terrienne. Elle permettait ainsi l'accès à la propriété (petit terrain, une maison) aux revenus faibles (ouvriers, habitants des campagnes peu aisé, etc.) et freiner ainsi l'exode vers les centres urbains. Cette Société nationale ne fut dissoute qu'en 1990 avec la régionalisation du pays et sa reprise par chaque région selon ses propres modalités.

 

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Les caricatures de Jam dans le Pays Réel montrant François Bovesse en vagabond, les vêtements rapiécés, un sans abri sous un pont, sont, avec le recul, tout à son honneur, durant cette période où les scandales financiers sont nombreux et ont fait tomber de nombreux gouvernement dont le dernier où il fut ministre (Van Zeeland2) avant de devenir gouverneur.

 

Ces caricatures de clochard vient d’une déclaration qu’il avait faite lors du congrès libéral du 14 juin 1936, congrès où le parti libéral devait décider s’il allait participer à la tripartite, ce qu’une majorité des participants ne souhaitait, semble-t-il, pas : les anciens ministres (Hoste, M-H Jaspar et Bovesse) ferraillèrent et finalement emportèrent le vote de participation.

C’est à cette occasion que François Bovesse aurait déclaré, selon le Pays Réel du 16 juin « J’ai abandonné ma famille, mon cabinet d’affaires. Je suis ruiné à l’heure actuelle. J’ai apporté cela à mon pays ». Que ce soit ses mots, restons prudent, mais qu’il ait fait une déclaration dans ce sens, c’est certain. [Gavroy, p 117] Et la vérité est qu’il ne s’est effectivement pas enrichi de ses fonctions politiques.

 

La Libre Belgique du 16 juin 1936, p2 (KBR)

Il faut quasi lire cet extrait de La Libre Belgique en creux: ils n'ont que ça pour fustiger FB! Aucune mention d'aucune sorte sur des liens, ne fut-ce, occultes avec le milieu financier ou industrie!?

 

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Tract diffusé par la résistance; retravaillé et colorisé par l'auteur. (Notons que c'est un tract du Front de I'Indépendance, ce n'est pas anodin.)

 

Qu’en est-il de François Bovesse et du corporatisme ?

 

Nous le savons profondément anti-fasciste durant l’entre deux guerres, mais qu’est-ce que cela signifie ? Était-il à ce titre anti-corporatiste ?

 

On peut résumer la chose ainsi : François Bovesse n'était pas un anti-corporatiste par principe, mais il était farouchement opposé au corporatisme lorsqu'il prenait une forme autoritaire ou qu'il menaçait les libertés fondamentales et la démocratie parlementaire. En effet, de façon constante, le débat parlementaire et partant la représentativité populaire par le suffrage universel, était la pierre angulaire de son engagement libéral, mais aussi dans le mouvement wallon et franc-maçonnique (cf les articles précédents).

 

Pragmatique et pour autant que le système parlementaire reste intact dans ses fondements et son fonctionnement, il ne devait pas être opposé à certaines formes de corporatisme professionnelle, si cela permettaient de gérer les tensions sociales. Sinon comment comprendre sa participation active à des gouvernements, certainement celui de Van Zeeland 2, après les élections de 1936, qui explorent l’amélioration du fonctionnement de l’État, par des avancées à caractère corporatiste, en mettant en place le CERE.

 

Son assassinat par les rexistes, en 1944, scelle symboliquement cette opposition : il meurt pour avoir défendu les valeurs démocratiques et libérales contre un projet politique qui, en Belgique, était aussi celui d’un corporatisme autoritaire.

 

Il le dit d’ailleurs explicitement dans un de ses rapports de 1943 qu’il envoie à Londres sur l’état de la Belgique (6 furent envoyés, mais nous n'en connaissons qu'un) : « … Les démocrates, qui demeurent infiniment nombreux en Belgique et dont le nombre s'accroît au fur et à mesure que l’on comprend les dangers de la dictature, redoutent tous les projets de dictature royale plus ou moins camouflée, qui ont été colportés depuis trois ans. Ils ne veulent à aucun prix que les Van Overstraeten et consorts gouvernent le pays [ndr: aide de camp et entourage proche du roi]. De plus en plus, l’idée du Gouvernement parlementaire reprend force. On a, depuis 1940, par tous les moyens possibles, essayé de faire du Parlement l'âne de la fable et à ce point de vue les multiples projets de réforme de la Constitution, dont s’occupent une série de gens bien intentionnés, ont apporté de l’eau au moulin des adversaires de notre régime traditionnel. Il apparaît cependant de façon très claire que les vieux partis se reformeront à l'heure même où la Belgique sera libérée. Leur programme se modifiera sans doute sous l’empire des contingences internationales et nationales, les secondes étant influencées par les premières, mais les mêmes tendances fondamentales se manifesteront. ... » . [Gavroy, p 204; Kesteloot, p 246]

 

Son analyse, extrêmement lucide, reprend des données reprises plus haut et d'autres analysées plus loin (« dictature royale », entourage du roi, réforme de la Constitution versus démocratie parlementaire, « gens bien intentionnés » qui fluctuent, etc.)

 

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Élection du 17 février 1936 en Espagne, qui amène au pouvoir le "Frente popular" (la France suivra en mai 1936). Image wikicommons.

 

Guerre d’Espagne.

 

Pour éclairer cette difficulté de gouverner, essayons de comprendre la position de François Bovesse sur la guerre d'Espagne (1936-1939) où, selon Rex, il soutenait les républicains espagnols (bien qu'il devait être en opposition franche avec plusieurs de ses composantes) contre le conglomérat franquiste qui lui avait toutes les faveurs de Léon Degrelle. Les mots ont d'ailleurs leur importance: Bovesse parle de "gouvernement légal" (républicains) et de "armées rebelles" (franquistes) -annales parlementaires du 24 novembre, voir plus bas-. Position logique pour une personnalité laïque, libérale (donc avec une dose certaine d'anti-communisme), actif dans le Mouvement Wallon, franc-maçonne, non seulement viscéralement anti-fasciste, mais surtout farouchement attaché au parlementarisme (suffrage universel) et opposé à tout corporatisme autoritaire (franquisme), de plus proche politiquement de certaines personnalités de la gauche « démocrate » comme son ami Jules Destrée, ou de libéraux 'progressistes' comme M-H Jaspar.

À lire "Histoire d'un autre temps", de sa main, il devait haïr les faiseurs de guerre. Il n'est donc pas surprenant, lorsque Spaak, socialiste, ministre des affaires étrangères, lance la lutte contre la marche rexiste sur Bruxelles du 25 octobre 1936, dont le gouvernement craignait le caractère insurrectionnel (-une sorte de répétition du 6 février 1934 de Paris-) et il y avait de quoi [De Bock, 1981], lors d'un meeting socialiste le 16 octobre à la salle De Toekomst (L'Avenir) à Schaerbeek (Bruxelles), Bovesse est présent. Spaak à ce moment: "Le gouvernement prend la tête du combat contre tous ceux qui rêvent d'imposer à la Belgique un régime de dictature". C'est Bovesse, en accord avec le gouvernement, ensuite, qui prend les mesures d'interdiction de la manifestation rexiste comme ministre de la justice (et donc de la sûreté de l'État dans ses attributions). 

 

Soldats républicains durant la guerre civile espagnole (vers 1937), près du canal de Tardienta (Huesca, sur le front d'Aragon). Archives de l'auteur.

 

Néanmoins, il s’agissait de gouverner, et comme ministre de la justice de ce gouvernement compliqué, il était un peu pris entre deux feux. En effet, ce gouvernement comprenait en son sein de véritables propagandistes du corporatisme politique, le cas échéant autoritaire (par ex. Hendrik De Man, Edmond Rubbens, Philip Van Isaker), mais, à l’autre bout du gradient, des membres clairement pro-parlementaire – suffrage universel (par ex. M-H Jaspar, Joseph Merlot, Achille Delattre, outre lui-même), les autres se situant entre les deux pôles. Bovesse est un pragmatique, il ne s'agit pas d'être partisan, mais de gouverner. Quelques soient ses préférences, face à un mouvement catholique globalement favorable au franquisme (certainement son aile conservatrice et sa presse), de même progressivement les milieux financiers et industriels, l'alternative viable pour le gouvernement tri-partite, 'équitablement' divisé sur ce dossier, est la politique de "non-intervention". Ce fut la position quasi unanime du parti libéral.[D'Hoore] Bovesse dépose sous l'urgence un projet de loi (modification) pour interdire le recrutement de volontaires notamment en Espagne (cf le débat parlementaire), le 23 décembre 1936, voté le lendemain. Ajoutons que cela n'intéresse que le recrutement intéressé: "par dons, rémunérations, promesses, menaces, abus d'autorité ou de pouvoir". En outre les amendements supprimant cette précision furent rejetés (ont voté pour les amendements, essentiellement la droite catholique et l'extrême droite flamande et francophone). Complémentairement, suite aux décisions du Comité international pour la "non-intervention" en Espagne, dit Comité de Londres, créé en août 1936 par 27 États européens dont la Belgique, un projet de loi présenté par Bovesse sur "la non-intervention de la Belgique dans la guerre civile d'Espagne" a été adoptée le 24 mars 1937, interdisant le recrutement (notons parmi ceux qui l'ont voté, Spaak ou De Man vice-président du POB, alors qu'une large part du POB s'était abstenu soutenant Emile Vandervelde; et seulement 5 voix contre -communistes-).  Autre point, selon le comte Capelle -secrétaire du Roi-, le 11 janvier 1937,  Bovesse, toujours en tant que ministre de la justice, aurait demandé au Conseil des ministres que la Belgique rompe avec les Républicains suite à l'assassinat par ceux-ci de l'attaché d'ambassade Jacques de Borchgrave. On se contentera d'une note de protestation bien appuyée. [de la Croix, Arnaud, p 87]  C'est bien la guerre civile  d'Espagne où Émile Vandervelde (1866-1938) soutenait publiquement les Républicains, qui provoque la démission de ce dernier du gouvernement, les tensions étaient donc très fortes au sein de l'exécutif. Pour une analyse plus approfondie de la question, je vous reporte aux articles de [Gotovitch, 1983, La Belgique et la guerre civile espagnole] [Balasse, Francis, 1987, La droite belge et l’aide à Franco]. 

 

Pour essayer de comprendre la position difficile de François Bovesse sur ce dossier, la lecture de ses interventions à la Chambre des représentants, lors de la séance du 24 novembre portant sur l'Espagne, est utile. ("Je réponds ici de mes actes; je ne réponds pas de mes pensées profondes. Je défends ici la tâche gouvernementale et non mes sentiments propres. J'agis dans le cadre de mes attributions. Celui qui est devant vous est chargé d'une mission et il prétend l'avoir remplie totalement"). Ceci se trouve dans les annales parlementaires, à l'adresse: https://www3.dekamer.be/digidocanha/K0042/K00422471/K00422471.PDF

 

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Vers 1936-7. Image Flickr

 

Franc-Maçonnerie.

Afin de mieux cerner le dilemne de François Bovesse, penchons nous sur l'attitude des francs-maçons belges dans le drame espagnol. Si dans un premier temps, suite à l'appel du Grand Orient d'Espagne en faveur des Républicains, le Grand Orient de Belgique réagit contre la perspective de fermeture autoritaire des loges dans les zones franquistes "l'impudence des généraux rebelles qui annoncent dès maintenant leur intention de dissoudre les loges", l'Obédience n'ira pas plus loin. La question restait délicate, à cause du poids du "Front populaire espagnol" (communiste-socialistes) chez les Républicains. On peut penser que l'Obédience s'est calqué grosso modo sur la ligne modérée de l'Association Maçonnique Internationale" (AMI) dont elle est membre: "L’AMI envoie son salut fraternel et affectueux aux Frères espagnols, en faisant des voeux pour que triomphe la démocratie". Mouvement fraternel envers les frères espagnols, défense de la démocratie. Et, s'expliquent les deux représentants belges, "malgré l'unanime sympathie que les Maçons belges ressentent pour leurs Frères espagnols". Par contre le Grand Orient de Belgique et ses loges ne furent pas avares dans leur aide pécunière pour les réfugiés espagnols en France et leurs enfants.[Miroir]
La loge namuroise  "La Bonne Amitié", loge de François Bovesse, ne resta pas les bras croisés: "L'Atelier par ma voix [ndr:celui qui rédige le rapport concernant la loge] remercie tous ceux de nos Frères qui ont accepté d'accueillir des enfants (espagnols) au sein de leur famille, ceux qui se sont groupés pour assurer et contrôler l'hébergement d'un groupe d'enfants dans un milieu sympathique, ainsi que ceux qui par des dons immédiats et des engagements donnèrent à notre Loge les moyens de secourir autrement une enfance malheureuse." (Bulletin du Grand Orient de Belgique, 5937, p 90, CEDOM)

 

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Extrait d'une photo retravaillée d'enfants espagnols réfugiés en Belgique; vers 1939

 

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Les lois interdisant l'envoi de volontaires au "Fronte popular" espagnol sont inefficaces selon le journal rexiste. Notons que Jean Delvigne (1903-1985), dont question dans l'article, fut actif dans le Mouvement wallon (Ligue d'Action wallonne), ainsi qu'au Parti Ouvrier Belge (POB), dont il devint le secrétaire général wallon. À ces deux titres, Bovesse et lui devaient se connaître. Il ne semble pas avoir été franc-maçon. Il s'était investi pleinement dans la défense des Républicains espagnols, dans l'envoi de volontaires et probablement d'armes aussi. Il fut au centre d'un scandale en septembre 1936 qui dépassa nos frontières: par exemple le journal "Le Petit Parisien" du 20 septembre de cette année-là:

"Le capitaine Huesca, attaché à l'ambassade d’Espagne et qui se dit également journaliste, était parti pour Anvers un de ces jours passés. Dans le train, il avait déposé sa serviette à côté de lui. Cette serviette contenait de nombreux documents relatifs notamment aux achats d'armes que le capitaine était chargé de négocier en Belgique pour le compte du gouvernement de Madrid. Arrivé à destination, il laissa dans le compartiment son précieux colis. Celui-ci découvert par les agents des chemins de fer, fut ouvert en vue de l'identification de son propriétaire. C'est ainsi qu'on eut connaissance des documents transportés par le capitaine espagnol et de la mission spéciale dont celui-ci était chargé en Belgique. Dans l'un de ces documents, Il était dit que le capitaine Huesca pourrait s'adresser utilement, pour la fourniture d'armes aux rouges d'Espagne, à M. Jean Delvigne, secrétaire général du P. O. B. et fils de M. Isi Delvigne, que les socialistes membres du gouvernement ont proposé pour remplir les fonctions de commissaire royal aux armements.

Jean Délvigne vient précisément de rentrer de Madrid. Son voyage au pays du Frente popular avait-il un rapport quelconque avec les directives données au capitaine Huestsa ? La serviette est actuellement aux mains du parquet qui a ouvert une enquête."

 

La France reconnaît le régime de Franco (Nationalistes) le 27 février 1939. Fermeture de l'ambassade d'Espagne tenue par les Républicains à Paris le 28 février 1939, attendant qu'elle soit réouverte par les Nationalistes. En Belgique, la reconnaissance s'est faite 3 jours plus tôt,  le 24 février, par le gouvernement Pierlot avec comme ministre des affaires étrangères Spaak. La même scène s'est également jouée à Bruxelles. (archives de l'auteur)

 

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Le Petit Journal - Paris - 28 mai 1940. (BnF)

 

Haut-Commissaire du gouvernement aux réfugiés

 

Des gouverneurs sont désignés, dès le 11 juin par le gouvernement, pour s’occuper des réfugiés extrêmement nombreux (jusqu’à 2 millions de personnes), suite à une proposition de Bovesse qui, déjà le 17 mai, demanda la constitution de commissariats au réfugiés. La proposition fut jugée excellente. Il part pour Montpellier où il arrive le 21 mai. Trois jours plus tard, il adresse un rapport au ministre de l’Intérieur, Vanderpoorten. La situation pour les réfugiés belges se crispe lorsque la capitulation belge est rapportée par le président du conseil français Paul Reynaud avec des mots très durs à la radio, avec le terme fort de « capitulation en rase campagne » : « capituler sans conditions, en rase campagne, sur l'ordre de son Roi, sans prévenir ses camarades de combat français et anglais, ouvrant la route de Dunkerque aux divisions allemandes ». Pierlot, dans son adresse à la même radio française, quelques heures plus tard, essayera de modifier un peu cette déclaration et ses conséquences néfastes pour les réfugiés belges, arguant du fait que le roi n’avait pas l’autorité pour décider de cesser les hostilités, et que la faute d’un homme ne peut retomber sur la nation. La rupture avec le roi et son gouvernement était donc consommée et complète.

La réunion de Limoges (les "limogeards" selon la terminologie de Degrelle) qui suivra peut après (31 mai), réunissant les parlementaires qui ont pu atteindre la ville, confirmera ces dire et déclarera l’impossibilité de régner de Leopold III, puisque fait prisonnier. Tout ceci a été largement étudié par différents historiens, je vous y réfère.

Nous avons à ce moment les pro-Léopold III, la grande majorité de la population belge restée ou revenant au pays, et les pro-Pierlot qui désirent continuer le combat, très minoritaire. Néanmoins les CRAB (centre de recrutement de l’armée belge) sont assez nombreux à se regrouper en France, jusqu’à 100 000, dont une petite moitié dans l’Hérault. Fin juillet, avec le retournement de veste du gouvernement Pierlot (voir plus haut), ils seront démobilisés et renvoyés en Belgique, ce sera chose faite au 20 août.

 

Et François Bovesse ? Fidèle à la Nation belgique et ses compatriotes, il faisait face à un choix. Gouvernement (temporairement) et continuation de la lutte, ou, Léopold III et la capitulation ?
Au lendemain de celle-ci, il s'adressa à ses compatriotes de l'Hérault: "Vous avez appris avec une stupeur consternée les événements de la dernière nuit. Vous avez écouté avec autant de soulagement que d'émotion votre Gouvernement. La Belgique ne capitule pas. Nos fils, aux côtés des soldats de France, chasseront l’envahisseur. Que chacun retrouve son courage et sa fierté".[document signé Bovesse, dans Kesteloot, p 75]

 

Le Courrier d'Afrique - Léopoldville - 18-6-1940 (KBR)

 

Le journal « Le Courrier d’Afrique », dernier journal ‘indépendant’ belge car imprimé à Léopoldville nous fournit une réponse assez fiable. (Le Soir volé, qui reparaît assez vite -14 juin-, se confondra en injure sur François Bovesse, mais ne contredit nullement ce que publie Le Courrier d’Afrique) : « À Sète même, les réfugiés, dont les ressources sont très modiques, s’étaient cotisés pour acheter une magnifique couronne, et des fleurs, à déposer au pied du monument des Sétois morts pour la patrie en 1914-1918, Dimanche matin, ils se sont rendus en un cortège imposant, précédé de M. François Bovesse, haut commissaire du gouvernement belge à Sète, et des autorités françaises, au monument où s’est déroulée une cérémonie émouvante. M. Bovesse, en un discours d'une haute envolée, magnifia la France éternelle, et témoigna aux Français de la gratitude des Belges auxquels il donna le mot d’ordre : ‘Servir, travailler, lutter jusqu’à la victoire finale, jusqu'à la libération de la France et de la Belgique’. Des applaudissements enthousiastes, et les cris « Vive la France ! Vive la Belgique ! saluèrent ce discours. Prirent encore la parole, M. le sénateur Mario Rostand, ancien ministre ; M. le premier adjoint du maire, et M. Isembert, consul de Belgique à Sète. Des couronnes et des fleurs furent déposées au pied du monument. La cérémonie s’acheva au milieu de l'émotion générale des Belges et des Sétois, aux cris de « Vive la France ! Vive la Belgique ! » (Courrier d’Afrique, le 18 juin 1940)

La position de Bovesse nous est donc connue. Elle a d'ailleurs été confirmée par la femme de Maurice Bologne, ils s'étaient réfugiés à Sète. Connaissance de longue date de François Bovesse, ils se cotoient; elle confirme que François Bovesse désapprouvait l'attitude royale mais refusait de prendre position publiquement.[Kesteloot, p 75]
D'ailleurs, dans un long courrier justificatif, du 4 novembre 1940, adressé au comte Capelle, secrétaire du roi, il rappelle son instruction formelle durant cette période, se taire, aucune attaque contre le roi ou contre le gouvernement, de façon à maintenir le calme parmi les Belges réfugiés dont les sentiments pouvaient les opposer les uns aux autres.[Kesteloot, pp 231-243] 

 

Paris Soir - Paris- 23 mai 1940 (BnF)

 

  • Cinq gouverneurs (sur les 9 gouverneurs de l’époque) se sont occupé des réfugiés en tant que « Haut-Commissaire du gouvernement », chacun dans une région française : Bovesse (Namur) : Montpellier-Hérault ; Van Mol (Hainaut) : Allié ; Mathieu (Liège) : Toulouse ; Van den Corput (Luxembourg) : Privas-Ardèche ; Verwilghen (Limbourg) : Dijon. (décision de M-H Jaspar et Vanderpoorten du 11 juin).

  • Un seul gouverneur sera révoqué pour abandon de poste par le gouvernement Pierlot, il s’agit du gouverneur Henri Baels de Flandre orientale, ancien ministre -années 1920-, père de la princesse de Rethy, parti en France avant que les troupes allemandes ne soient entrés dans sa province. L’acte de révocation sera effacé suite au mariage de Léopold III avec sa fille en 1941, qui œuvra tant et plus pour cela [Hasquin, 2024-1, pp 111-123 ] [Defrance]).

  • (Faut-il ajouter que les cinq gouverneurs cités plus haut furent révoqués par l’occupant allemand pour … abandon de poste!)

 

Son travail (recensement-enregistrement des réfugiés, organisation, aide financière, alimentaire et autres, regroupement des familles, recherche des disparus, relations avec les autorités françaises, etc.) nous sont bien décrit par [Gavroy]. Je vous renvoie à sa biographie sur Bovesse.

 

À Sète, Bovesse devra faire face à une carence majeure du gouvernement. Il y a bien une carence gouvernementale complète au sens politique, bien que le ministre de l’intérieur Vanderpoorten soit venu le voir le 10 juillet : aucun organe belge ne dispose légalement du pouvoir exécutif sur le territoire. L’administration fonctionne, mais elle est dépourvue de toute direction gouvernementale nationale. Le gouvernement légal est hors sol, puis dès le 18 juin, littéralement disparait, le roi est captif et silencieux, les banquiers et secrétaires généraux se trouvent encore dans une zone grise. Néanmoins ceux-ci agissent et essayent d’organiser des convois de trains pour rapatrier 10 000 réfugiés par jour. Le secrétaire-général (santé publique et ravitaillement) en charge du dossier Raymond Delhaye, estime qu’au 20 septembre, le rapatriement est réalisé.[Van den Wijngaert, p 71]. Devant son refus de se plier aux exigences allemandes, Delhaye est démis de ses fonction fin septembre, la santé publique passant au secrétariat-général de l’intérieur.

 

Fin septembre, François Bovesse se trouve devant un dilemme : rentrer au pays ou gagner l’Angleterre ? Nous pouvons tenter de comprendre ses motivations. Il assiste à la débâcle du gouvernement belge du mois de juillet-août (de Limogeards (pour Limoges) ils étaient devenus des capitulards, selon les mots de rex), puis en septembre, Pierlot et Spaak ont disparu (en fait retenu en résidence surveillée en Espagne), et enfin, les disputes à Londres entre DeVleeshouwer et Gutt avec Huysmans et Jaspar lui sont certainement parvenues.[Dutry-Soinne] Il les connaît tous personnellement et imagine sans doute avec acuité et justesse la médiocrité à laquelle il devra faire face pour espérer être un peu utile s’il se rendait à Londres. Qu’irait-il faire dans un tel foutoir ?

Ne serait-il pas plus utile à Namur parmi celles et ceux qu’il aime ? Bovesse a toujours fait le choix des "gens", c'est une forme de fifélité qu'on lui connait. C’est le choix qu’il fait et arrive à Namur le 27 septembre, où il est immédiatement et violemment pris à partie par la presse collaborationniste.

 

 

Le Pays réel du 6 octobre 1940.

Sous le titre « Ça doit finir », Degrelle éructe de vengeance et de violence :

 

« On a vu à l'exécution du franc-maçon Thélismar§ et du traître Bovesse, à l'expulsion des Limogeards de Schaerbeek, que REX était bien décidé à mettre le holà aux retours agressifs des politiciens qui ont saccagé le pays. Ce ne sont que des cas. C'est un système qui a été mis en branle vendredi : le système de la force, appliquée avec une inflexible rigueur, aux dépens des créatures de l'ancien régime qui prétendraient recommencer à infester la nation.

Chaque émule de Thélismar sera traité comme le Thélismar de Boitsfort par les Formations de Combat de REX.

Il n'y aura ni ménagements, ni sensiblerie.

Nous seuls avons eu raison pendant cinq ans. La justice de notre cause sera soutenue rudement, impitoyablement chaque fois que l'audace des saboteurs et des traîtres appellera la réaction des forces nationales. [ndr: l'article se termine ainsi:] Ce sont des comptes à régler entre Belges. Ils seront réglés implacablement.»

§ Pierre Thélismar (né en 1885 et habitant à Boitsfort-Bruxelles), "een trouwe metgezel" (un fidèle compagnon), était un rude libéral flamand, secrétaire communal de sa commune. M-H Jaspar le choisit comme chef de cabinet, tant lorsqu'il fut ministre des transports que ministre de la santé en 1939-40. Il l'accompagna d'ailleurs en France. Rentré en Belgique, il fut violemment tabassé et « déculotté »à Boitsfort près de chez lui par les rexistes le 3 octobre 1940. Le fait que ‘son’ ministre se trouvait à ce moment en Angleterre était sans doute une cause aggravante. Il est traité de franc-maçon par Degrelle, cependant nous n'avons pas pu trouver trace de son appartenance. Par contre d'autres libéraux, francs-maçons avérés, de Bruxelles ont subi des violences de Rex à cette époque : Robert Motz ou Fernand Blum ont vu leur domicile saccagé, de même le domicile de François Bovesse lorsqu'il était à Sète. Le fait que François Bovesse soit cité au côté de Thélismar montre qu’il est dans le viseur de rex depuis son retour de Sète fin septembre 1940.

 

Les humiliations subies à son retour, sa courageuse défense, nous sont bien décrites par [Robert Hicguet, pp 105-138]. Nous devons nous placer à l'époque pour comprendre ce livre écrit à chaud dans les suites immédiates de l'assassinat, la fin du livre nous livre la date d'écriture, février-mars 1944, et la date de parution (forcément en Belgique libérée) donc fin 1944, début 1945. Notons que le gouvernement était revenu en Belgique depuis septembre 1944, le roi parti en Allemagne prisonnier également en septembre 1944 et son frère Charles était devenu le régent, reprenant ses fonctions. La question royale est naissante et pour Hicguet, catholique traditionnel (cf Delahaut), chef de cabinet et ami de François Bovesse, - il est son cadet de 16 ans -, il n’était pas question de soulever la moindre polémique à ce sujet dans la biographie. C’est pourquoi on n’y trouvera pas un mot sur les rapports écrits conjointement pour Londres en 1943, rien sur la résistance avec laquelle Bovesse collabora (notamment avec l'auteur du livre), ni aucune formulation de François Bovesse qui aurait mis en cause le roi ou le gouvernement. Par contre de larges pages sur les aspects littéraires, ou sur l’enseignement dont il fut un ministre remarqué, ou sur le mouvement wallon.

 

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De gauche à droite: le comte Robert Capelle, secrétaire du roi ; le général Raoul Van Overstraeten, aide-de-camp du roi ;  le baron Louis Fredericq, chef de cabinet du roi, ici en habit d'ancien recteur de l'université de Gand, franc-maçon ; et le roi. Image générée par IA.

 

Bovesse, le roi et son entourage.

 

Ses rapports au roi se sont modifiés durant la guerre, épousant le sentiment wallon grandissant et annonçant la question royale.

Il met en cause, ce n’est pas le seul, l’entourage du roi. *Par ex. le cardinal Van Roey aussi avait quelques préventions contre ceux-ci (nous sommes en juillet 1942): "L'entourage du roi lui a peut-être nui. On a sans doute prêté au roi des actes et des intentions qui n'étaient pas les siens." [Dantoing, 1991, p 447]

 

Cet entourage filtre donc les informations qui parviennent au « prisonnier » de Laeken ou en sortent, nous l’avons déjà explicité. « En résumé, à l'heure actuelle, des hommes de poids, très conservateurs, parlent ouvertement de l'impossibilité de maintenir à la tête du pays le successeur d'Albert I. Cette opinion trouve des protagonistes spécialement dans des milieux intellectuels wallons qui raisonnent ainsi : le Roi a fait des bêtises, il continuera. Il s'appuiera sur une camarilla, il voudra flatter la masse flamingante, supérieure en nombre, c’en sera fini de la Wallonie. On n’en est plus à l’idée de la séparation administrative. On parle souvent de l'annexion de la Wallonie à la France ou bien d'un double dominion, la Wallonie trouvant dans des rapports étroits avec la France, le moyen d'atteindre son plein épanouissement tout en étant administrativement débarrassée de l'hypothèse flamingante ». Rapports pour le gouvernement Pierlot, réalisé par Bovesse-Hicguet en 1943.[Gavroy, p204; Kesteloot, pp 245-6]

 

Gaston Eyskens, ancien premier ministre catholique flamand d'après-guerre, mais qui a vécu tous ces événements, dans ses mémoires, est très sévère pour le Comte Capelle et l'entourage du roi, c'est le moins qu'on puisse dire (voir également section 8). Et pourtant il est peu suspect d'anti-Léopoldisme:

"le comte Robert Capelle, prodiguaient des conseils sur la politique à suivre pour les responsables politiques et les fonctionnaires. Ces prétendues directives n'impliquaient pas de collaboration avec l'ennemi. On pouvait toutefois en déduire que la Belgique n'avait plus de gouvernement et que les ministres à Londres étaient une sorte de desperados ou, au pire, des exilés dont le sort serait décidé ultérieurement. Le mot d'ordre général des cercles proches du roi, et certainement du comte Capelle, semblait être qu'il fallait se comporter convenablement envers les Allemands et que les hostilités pouvaient être considérées comme terminées." (page 159)

"Il m'a semblé que Gérard Romsée [ndr: VNV, condamné à mort en 1945, commué en perpétuité, sorti de prison en 1954] s'était octroyé le titre de « Secrétaire général royal » et entretenait de bonnes relations avec le comte Capelle, qui, soit dit en passant, aurait insisté pour sa nomination" (page 159)

"Robert Houben [ndr: dernier président du CVP-PSC unifié] m'a dit que lors d'une perquisition au domicile de Carlos Verwilghen [ndr: un des secrétaires généraux auprès de Romsée, destitué en octobre 1942 suite à l'instauration du STO], le parquet avait découvert des lettres montrant que le comte Capelle lorsqu'il fut convoqué à Laeken, au nom de la Cour, avait demandé à Verwilghen de nommer des membres du VNV et des rexistes à des fonctions publiques. J'ai appris d'Henri Velge que P.W. Segers, échevin d'Anvers pendant la guerre, avait reçu le conseil suivant de Capelle  : «  Il faut faire comme Pétain. Il tient le bon bout . »" (page 161)

"Il mentionna également l'existence d'une photographie de la princesse Marie-José, sœur du roi et épouse du prince Umberto d'Italie, en visite au fort d'Ében-Émael, où figuraient le général Van Overstraeten [ndr: aide de camp du roi] et des officiers allemands. De Bruyne avait entendu parler d'une autre photographie montrant Léopold jouant au golf avec Hendrik De Man et des officiers allemands." (page 163)

"Lors de cette même réunion, Henri Pauwels [ndr: président des syndicats chrétiens, ministre des victimes de la guerre en 1945] déclara que Léopold passait régulièrement ses week-ends, pendant la guerre, avec le général von Falkenhausen, commandant militaire allemand en Belgique et dans le nord de la France. Tous étaient d'avis que l'entourage du roi avait exercé une mauvaise influence durant l'occupation et qu'il valait mieux séparer le roi de son état-major. Nous savions que ce serait une opération délicate, et le comte Capelle, qui avait apparemment déjà entendu des rumeurs à ce sujet, avait déjà protesté." (page 163)

 

André de Staercke (secrétaire du Comité Lippens-2, puis chef de cabinet de Pierlot en 1942 et enfin secrétaire du Régent: il est un témoin privilégié et direct) est encore plus net, l'entourage du roi est progressivement et littéralement vomi par une partie de la population, et le roi est dans l'ombre de ceux-ci: 

"Quand le comte Capelle, ce reflet prétentieux d'une petite lumière, accompagné de comparses qui, d'après leur tempérament, le suivaient avec prudence ou le précédaient avec légèreté, quand le secrétaire du roi dirigeait ce que l'on a appelé la politique de Laeken, il entendait préparer l'avenir et l'avenir c'était l'hégémonie allemande en Europe. Les rapports que l' "entourage" entretint avec l'ennemi, avec la collaboration intellectuelle, avec les collaborateurs tout court, allèrent des relations courtoises en passant par les conseils personnels jusqu'aux approbations déguisées ou ouvertures. Toute cette trouble activité n'aurait été possible si elle n'avait été appuyée, en fin de compte, par le roi." [de Staercke, p 51-2]

 

Ce sont des données sans doute importantes pour comprendre le parcours de Bovesse durant la guerre.
Il ne s’ « adapte » pas, pour reprendre le verbe qui court l’esprit de beaucoup en 1940 et même en 1941.

Pierlot, qui, dès l’armistice française du 18 juin et en juillet, avait tourné casaque, (voir plus haut) n’aurait-t-il pas déclaré, selon Leyners, vice-président du sénat, après lui avoir rendu visite à Vichy, dans un rapport fait le 8 juillet 1940 : « «M. Pierlot et ses collègues pensent que les Belges doivent commencer à s'adapter à une nouvelle mentalité qui est celle d'un peuple vaincu, car nous sommes vaincus ... Encore une fois, le Gouvernement vous supplie de bien vous mettre dans la tête que nous sommes des vaincus et que nous devons nous adapter à cette situation » [Stengers, p 88]

Léon Degrelle est sans doute un bon observateur, même si nous devons faire attention à ses vantardises incessantes : « Le Gouvernement Belge était prêt à « s'adapter » ! Les chefs francs-maçons, les ministres Lippens et Devèze en tête, s'étaient déjà « adaptés ! Le chef du Parti Socialiste, de Man, s'était « adapté ! Tout le monde « s'adaptait » ! [Narvaez, p 345]

L’interjection fait flores : « on s’adapte ! »

 

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Franswès (à gauche) et Djoseph, à leurs pieds, leur escargot respectif; place d'Armes à Namur.

 

Bovesse ou le refus de l’« adaptation ».

 

François Bovesse s’est-il « adapté », du moins dans un premier temps, comme tellement d’autres ? Par exemple, a-t-il invité, en 1940, à sa table Léon Degrelle comme l’ont fait Lippens et Devèze, deux collègues libéraux et franc-maçon ?

La presse collaborationniste fut sur ce point, -une quelconque forme d’adaptation-, unanime et constante: non.

 

Dès son arrivée à Namur fin septembre 1940, il fut l’homme à abattre. Bovesse ne s’est jamais « adapté », au contraire, il résistât comme il le pouvait en utilisant sa position d’homme politique de renom. Dès octobre 1940, il collabore avec le journal clandestin « La Belgique Nouvelle ». Jamais il n’abandonna son titre de « gouverneur », alors qu'il avait été démis par l'occupant. Rapidement il était devenu pour la population « noss Franswès », (peut-être pour certains en référence aux débonnaires Franswès èt Djoseph et chacun son escargot), que l’on aimait, respectait et à qui on s’adressait.

 

Pour ses activités de résistance pour les années 1940-44, je vous renvoie à des publications plus savantes. [par exemple Gavroy]

 

Néanmoins, soulignons ce fait qui émerge. Ses faiblesses sont ses forces: si François Bovesse n'a pas ou très peu d'activité "active" de résistance, c'est un homme trop connu, trop exposé, trop surveillé, il en fut d'ailleurs dissuadé, par contre il est central dans une position de résistance "passive". Il recueille les renseignements de toute part, une véritable toile de personnes, de journaux officiels -de la collaboration- ainsi que des journaux et feuillets clandestins, etc. qui convergent vers lui. Il en fait une synthèse qu'il utilise. 

  • Il travaille comme collaborateur, rédacteur, distributeur du feuillet clandestin (2 pages), en principe mensuel, la Belgique nouvelle, avec Maurice De Laet (1891-1964) qui l'a créé. D'autres rédacteurs avaient également rejoint l'équipe, par exemple: Hermann Bekaert, professeur de droit pénal à l'ULB, Henri Fuss, syndicaliste-anarchiste, il devient après la première guerre haut fonctionnaire au ministère du travail, démis par l'occupant, très actif dans la presse clandestine, ou l’avocat Marcel Lerat, membre actif de la loge Les Amis Philanthropes. De Laet est médecin, d'un an plus jeune que Bovesse, professeur à l'ULB de médecine légale et de médecine du travail; il fut un des professeurs interdits d'enseigner par l'occupant allemand. Il était également franc-maçon, reçu en 1920 aux Amis Philanthropes n°2. Comme on le constate, cette publication clandestine possède un caractère intellectuel et laïque marqué, elle est également très attaché à ce qui se passe à Londres et au faits et gestes du gouvernement belge. De plus le journal avait adhéré au Front de l'Indépendance (FI).
  • Bovesse, avec Hicguet, envoie, par exemple, 6 rapports (pour ce que nous en connaissons) à Londres sur l'état de la Belgique sous occupation. Nous connaissons le texte seulement de l'un d'eux (1943). Mais déjà, là aussi, on constate sa vaste connaissance des événements en Belgique occupée. [Gavroy, p 204; Kesteloot, p 246]

 

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"Domine, salvum fac regem (Seigneur, sauvez le Roi) était l'hymne des Rois de France d'Ancien régime, au pouvoir absolu de droit Divin. C'est donc un remake: "Domine, salvum Regem nostrum Leopoldum". (image pieuse pour missel, archives de l'auteur)

 

Bovesse et la "dictature royale".

 

Par exemple, dans un de ses rapports, il utilise les termes de "dictature royale". (La citation, voir plus haut: "… Les démocrates, qui demeurent infiniment nombreux en Belgique et dont le nombre s'accroît au fur et à mesure que l’on comprend les dangers de la dictature, redoutent tous les projets de dictature royale plus ou moins camouflée, qui ont été colportés depuis trois ans. Ils ne veulent à aucun prix que les Van Overstraeten et consorts gouvernent le pays. De plus en plus, l’idée du Gouvernement parlementaire reprend force. ..."). Cela peut sembler aujourd'hui comme un clin d'oeil, mais à cette époque, c'était lourd de sens et d'avenir incertain. Il ne l'a pas inventé, "dictature royale", cela court dans l'opinion depuis le début de l'occupation et pas seulement en Belgique, à Londres aussi: "Le complot en vue d'établir une dictature royale est une réalité [...] Il me suffit de constater, par mes yeux, que le complot a ici ses émissaires et ses représentants". Lettre de novembre 1941 de Georges Truffaut, qui se trouve à Londres, à Georges Thone (deux acteurs majeurs du Mouvement Wallon de l'entre-deux-guerres). [Encyclopédie du Mouvement Wallon, tome 3: Truffaut] [Truffaut, p143] (NB: Georges Truffaut décéda le 3 avril 1942 d'un accident au camp de Tenby où il portait le grade de capitaine.)

 

  • C'est précoce, et l'idée du chef, celui "Qui pensera pour nous, Qui voudra pour nous, Qui nous conduira vers des jours meilleurs pour répandre cet idéal", (général Biebuyck), devient une véritable mystique autour du roi à qui l'on doit obéissance. Nous sommes en décembre 1940 et déjà, des militaires démobilisés s'agitent autour de l'idée d'une 'dictature royale' ou ce qui s'en rapproche. L' Armée Secrète (AS), la branche la plus importante du réseau Socrate, est née de ces militaires patriotes farouchement royalistes, catholiques et anti-parlementaires, ce qui rendra ses relations avec le gouvernement de Londres sans doute compliquées, mais pas sur le plan financier. [De Bock, 1983, chap 10] [Ducarme] [Verhoeyen dans Colloque de 1993, pp 133-64]

 

  • Gaston Eyskens dans ses mémoires (p 159), on est en 1940: "J'ai appris qu'Alfons Verbist [ndr: président du bloc flamand du parti catholique, le KVV, partisan du rapprochement avec le VNV en 1936] donnait des conférences, dans des cercles plus ou moins privés, notamment lors de séminaires, sur un nouveau régime politique qui s'apparentait à une dictature royale. Tony Herbert, l'industriel de Courtrai, œuvrait dans le même sens."
    Ou ce document d'août-septembre 1941, largement diffusé, va dans le même sens: "La Belgique Loyale", son auteur principal, Xavier de Grunne, était un ancien de Rex qui s'en était écarté dès 1937: "Ses auteurs défendaient avec tant d'assurance l'idée de la nécessité d'une « dictature royale » qu'on eut, au début, l'impression que leur campagne était inspirée par ce qu'on appelle « Ie Palais » ou « !'entourage » du Souverain. Ainsi qu'il a été exposé ci-dessus, la brochure provoqua de vives et nombreuses réactions, notamment dans les milieux universitaires de Bruxelles et de Louvain et dans les cercles intellectuels liégeois. Mais on sut bientôt que Ie tract n'engageait que ses auteurs et que tout parrainage officieux pouvait être démenti de la façon la plus catégorique." [Struye, p 104] De Staercke, De Kinder, et De Visscher écrivirent une vigoureuse réponse mettant en valeur le gouvernement de Londres: "La vraie Belgique".

 

  • Quant à Tony Herbert (1902-1959), il est le bras droit de Léon Bekaert. Dans une brochure "Demain" (été 1941), il exprime précisément cette "dictature royale".[Luyten, 2015, p 94] Herbert, grand collectionneur de l'art expressioniste flamand, est un ancien du verdinaso. Au début de la guerre, il avait réuni un groupe informel qui fournira l'essentiel de l'armature du CVP-PSC d'après guerre: Renaat Van Eslande, Theo Lefebvre, Jean Duvieusart, Paul de Stexhe, Bert De Clerck, Joseph Meurice ... [De Bock, 1983, p 20] [voir aussi De Wilde, p 85-6] [pour une vision plus large: Gerard-Libois, 1991, pp 129-142 & 159-165] [Luyten, 2015]). 

 

  • Toujours est-il que la tendance Herbert de l'époque est combattue par ceux pour qui la "démocratie" reste un idéal. Ceci est rappelé par le journal "La Dernière Heure" du 18 octobre 1944, qui avait repris sa parution: "Il y a ensuite un personnage célèbre, un M. Bekaert, industriel catholique, magnat de la métallurgie, très lié avec le nommé Herbert, (ver)dinaso, qui préconisait une dictature royale et corporatiste dans une publication : « Servir » [ndr: ou "Demain"], éditée sous l’occupation, comme le rappelle opportunément « Le Drapeau Rouge »". Ensuite ce journal nous livre un courrier de Victor Leemans (voir plus haut) aux autorités allemandes (au général Reeder), à la date du 15 février 1944, qui demandait (et obtiendra) la libération de Leon Bekaert qui venait d’être arrêté en rappellant que "le groupement principal de M. Bekaert exécute mensuellement pour l’Allemagne pour 850 millions de commandes."

 

  • Ici dans un article du "Monde du Travail", journal clandestin socialiste. Son numéro 70, de mai 1943, expose ce risque de 'dictature royale': "Pauvres fous! Ils ont des yeux et des oreilles mais ils ne savent ni voir ni entendre. Dictature Royale. Messieurs! Vous viendrez au lendemain de la guerre la défendre devant les masses assemblées de nos forum pour acclamer nos libérateurs et l'idée qu'ils incarnent: la démocratie."
Le Monde du Travail. Mai 1943, n°70, p 4 (extrait, document Cegesoma)

 

  • Comme quoi, le roi de l'aveuglement, pour paraphraser [Hasquin, 2024], n'est pas seul dans sa cécité. Dans l'allocution du 22 juillet 1943 sur les ondes de la radio belge à Londres, le premier ministre Pierlot abordait déjà l'après-guerre; il annonçait que, dès son retour au pays, le gouvernement demandera au parlement de se réunir pour juger de son travail à Londres et ensuite présentera sa démission au roi. Des parlementaires de la droite (sic) catholique se réunirent alors autour du baron Moyersoen, ancien ministre et ancien président du Sénat. Après de longues discussions entre eux et avec des parlementaires de droite d'autres formations (libéraux flamands notamment), ils délibérèrent et envoyèrent un mois plus tard, le 25 août, au baron Louis Fredericq, chef du cabinet du roi, à transmettre au roi, le résultat de leur délibération dont surtout cet hyperroyalisme et anti-parlementarisme patent: "... enfin réunir le Parlement et obtenir de lui, dans une réunion unique, qu'il acclame en présence du Roi, l'Union patriotique, confirmant sans discussion aucune les pleins pouvoirs, les élargissant et proclamant lui-même son effacement momentané. ... Le nouveau gouvernement, dont la composition serait déjà arrêté par le Roi, entrerait immédiatement en fonctions après la séance. ... " [texte intégral du discours de Pierlot à la BBC et du texte de la délibération de parlementaires de la droite catholique, dans De Landsheere, T3, pp 238-41 & pp 268-72)

 

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Léopold III est libéré par l'armée américaine le 13 mai 1945 à Strobl en Autriche,. Un sacré paradoxe lorsqu'on pense à la politique de neutralité absolue qu'il a imposé à la Belgique en 1936, il n'était pas le seul, puis tout son parcours durant la guerre, par exemple son peu d'intérêt apparent pour la Résistance, qui n'est même pas cité dans son 'testament' politique de février 1944, au contraire, l'arrivée des Alliés sur le sol belge  "entraînerait un changement brusque dans le régime d'occupation de la Belgique." (préambule du 'testament': la Belgique changerait simplement de vainqueur et resterait occupée: du moins on peut le comprendre ainsi, et les Alliés l'ont compris ainsi) (archives de l'auteur)

 

Essai de synthèse de son engagement dans la Résistance.

 

Mettons en avant certaines activités de François Bovesse pour la « Résistance », malgré qu’il fut un homme en vue, surveillé, harcelé, servant d’otage ou emprisonné, et donc limité dans une résistance clandestine active. Cependant, ouvertement, il assure bénévolement la défense juridique de nombreux résistants et réfractaires arrêtés (d'ailleurs de nombreux réfractaires du travail obligatoire sont devenus résistants, les réseaux de la Résistance, selon leur clivage, se disputant ceux-ci!). Les arguments utilisés dénoncent, bien évidemment publiquement, l’illégitimité de l'occupant et de ses collaborateurs zélés, de même l'illégalité des ordonnances allemandes. 
Il est évident que son engagement dans la défense des 'sans voix' et de l'idéal démocrate (versus corporatisme) fut profonde et largement comprise par ses compatriotes, sinon comment comprendre le mouvement populaire qui lui rendit un hommage spontanné et impressionnant lors de ses funérailles à Namur en février 1944, malgré l'interdiction et les mitraillettes allemandes, ainsi que les actes d'intimidation des rexistes meurtriers.

On pense ici par ex. aux ordonnances sur le travail obligatoire (6 mars et 6 octobre 1942 pour les principales), encore qu'aucun élément tangible de François Bovesse sur cette thèmatique précise ne nous soient parvenus, du moins à ma connaissance, si ce n'est les publication de la "Belgique Nouvelle". Dans la mesure où ce journal clandestin est soutenu par François Bovesse, à la fois comme rédacteur et comme distributeur, on peut penser que les idées/positions défendues dans celui-ci reflètent dans une large mesure celles de François Bovesse.


Par exemple, La Belgique Nouvelle, de mai 1943:

DÉCLARATION COMMUNE DES ORGANISATIONS PATRIOTIQUES DE RÉSISTANCE CONTRE L’ENVAHISSEUR DE NOTRE PAYS.

Plus que jamais, le Patrie est en danger. Non content de persécuter les patriotes, de soumettre la population au régime le plus odieux que l'histoire ait connu, de piller les richesses nationales, d’appauvrir et d’affamer la population, d’infliger à nos prisonniers des traitements inhumains, l'envahisseur nazi dans notre Pays a instauré un système de déportation qui nous ramène au temps les plus sombres de l’esclavage. Les Belges ne sont pour les Teutons qu'un bétail humain impitoyablement poussé vers l’Allemagne acculée au désastre.

Ce crime, qui allonge la liste de ceux dont l'Allemagne s’est couverte dans son Histoire, soulève l’indignation du monde civilisé. Chez nous, les voix les plus autorisées ont stigmatisé les menées des négriers de Hitler. Tout est resté lettre morte. Nos forces vives, notre saine jeunesse sont mortellement menacés.

En présence de ce suprême péril, les organisations patriotiques ont décidée : ...

 

D'autre part, il synthétise avec son secrétaire Robert Hicguet, les nombreuses informations qu'il recueille et les transmet à Londres. C'est un élément également important de son action durant l'occupation. Depuis la première guerre, nous le savions courageux, il le restera jusqu’à la fin de sa vie.

 

Journal clandestin auquel François Bovesse a participé comme rédacteur. Extrait, document Cegesoma

 

Essai de synthèse

Type d'activité

Dates clés

Personnes/Organisations impliquées

Actions

Résistance 'publique' civile et judiciaire

Novembre 1940

Autorités allemandes

Destitution du poste de gouverneur, refus de collaborer.

 

1940-1944

Avocat bénévole

Défense juridique de résistants et/ou réfractaires arrêtés, dénonciation de l’illégitimité de l’occupation et du rexisme.

 

Janvier-juillet 1942

Rexistes, Conseil de guerre allemand

Arrestation, condamnation à 6 mois de prison.

 

Mai 1943

Autorités allemandes

Requis comme « otage roulant » pendant 28 nuits.

Résistance clandestine et en soutien

Octobre 1940

Dr Maurice De Laet, professeur de médecine légale à l'ULB

Rédacteur au journal clandestin La Belgique nouvelle et sa distribution.

 

Février 1941

Colonel Van de Heede, commandant Barbason (Armée secrète)

Offre de services à l'Armée secrète.

 

1941

Camille Joset (Mouvement national belge)

Contact avec le Mouvement national belge.

 

1943

Robert Hicguet, réseau Bravery

Rédaction de 6 rapports pour le gouvernement de Londres. (un seul nous est parvenu.)

 

1er février 1944

Charles Lambinon, SS-Wallonie

Assassinat par un commando rexiste et SS.

Panneau central de la Tentation de Saint-Antoine de Jerôme Bosch. Image wikicommons.

 

Conclusion

 

Nous voilà au terme de 7 articles portant sur François Bovesse, franc-maçon. La franc-maçonnerie fut en effet le fil conducteur, parfois peu visible, mais toujours présent de ce travail. La franc-maçonnerie est avant tout une idée, l’amélioration de l’homme par l’homme fraternel, mais, nous l’avons vu à travers ces pages, entre idée et idéal, bien que partageant la même racine grecque, ce que l’oeil perçoit, le chemin entre les deux n’est pas simple. Platon nous enseigne que l' "idée" serait une forme invisible que seul l’esprit peut percevoir, une représentation mentale … qui pourrait tendre vers la perfection, vers un idéal ! De la coupe aux lèvres ...

 

La perfection n’est pas de ce monde, c’est un truisme mais qui définit bien l’écart entre les hommes, pris individuellement, et leur représentation fraternelle d’un groupe qui se veut égalitaire tendant vers l’idéal.

 

La franc-maçonnerie belge de l’époque est très franchement anti-cléricale, sinon anti-catholique, laïque (mot qui possède une signification très forte à l’époque), défendant l’enseignement officiel et l’université libre de Bruxelles, ainsi que, dans leur dimension neutre, les universités d’État (Liège et Gand). Nous avions vu d'ailleurs, qu'à l'époque "hollandaise", lorsque les deux universités d'État furent fondées, des membres de la loge namuroise y jouèrent un rôle non négligeable.
 

Sur le plan politique, la franc-maçonnerie n’est pas neutre, certainement pas à l'époque de Bovesse. Si, au XIXe siècle, elle fut l’officine ‘occulte’ du parti libéral (tant les doctrinaires que les progressistes), petit à petit elle s’ouvrit aux ‘socialistes’, nous avons pu examiner cette évolution dans la loge de Namur. Cette ouverture s’est réalisée, pour la loge de Namur, mais aussi pour d’autres loges wallonnes dans un élan conjoint vers le Mouvement wallon -me viennent à l’esprit la loge Hiram à Liège et La Charité à Charleroi et d’autres- (j’espère que des études verront le jour sur le sujet).

 

Face à la montée du corporatisme durant l’entre-deux-guerre, surtout portée par les catholiques traditionnels, mais pas seulement, qu'ils soient flamands ou francophones, sinon wallons. Ce corporatisme progressivement tendit vers un corporatisme politique autoritaire, par nature inégalitaire, mortel pour la démocratie et le parlementarisme, H. Speyer l’a bien montré, des francs-maçons, et pas des moindres y furent associés. Cependant, dans leur grande majorité, parce que c’est contraire à l’idéal égalitaire, et partant fraternel, les francs-maçons rejetèrent ce mouvement, non pas globalement, mais dans sa dimension anti-parlementaire et anti-démocratique. En effet, le suffrage universel, avec des grincement de dents, fut un revendication constante de la maçonnerie belge ainsi que de la loge de Namur, la Bonne Amitié, depuis le congrès du Grand Orient de Belgique de 1891.

 

Dans la mesure où il existerait des hommes-phares qui guident leurs semblables vers l’Idée, sinon l’Idéal, Bovesse serait indéniablement un de ceux-là. De plus, il le déclare lui-même, il apprécie et est fier d’appartenir à la franc-maçonnerie.[Marc Delforge, 1944]

 

Cela ne veut pas dire qu’il était sectaire, c'est tout le contraire. Ses amitiés vont bien au-delà d’un anticléricalisme primaire ou d’un libéralisme étroit. Que ce soit des condisciples libéraux, des hommes de gauche, des catholiques, ou non politiquement engagés, il appréciait surtout l’engagement wallon, car certainement, celui-ci fut son principal combat. Pas n’importe quel engagement wallon, cela va de soi : un engagement pleinement ancré dans la démocratie et le parlementarisme. De ce point de vue, il est aux antipodes des choix durant la guerre d’un abbé Mahieu ou d'un Georges Thone, figures pourtant majeures du Mouvement wallon. [Hasquin,2004]

 

Dans ce cadre, nous pouvons sérier l’un ou l’autre aspect :

 

1. Une défense de la Wallonie dans un cadre du suffrage universel

Bovesse fut un ministre de premier plan (Justice, Instruction publique) dont l'attachement tant à la Wallonie qu'au suffrage universel et au parlementarisme, ces dimensions se conjuguent chez lui,  ne se démentit jamais. Dans les années 1930, alors que le corporatisme autoritaire séduisait une large part des élites belges, du CERE1 de Maurice Lippens, pour aboutir en 1940 aux projets constitutionnels bien plus radicaux du CERE2 et du groupe Wodon : Bovesse s'en distingua nettement. Sa participation aux gouvernements qui commanditèrent les travaux du CERE1 relève d'un pragmatisme gouvernemental, non d'une adhésion idéologique, comme il le déclara lui-même à la Chambre en 1936 : « Je réponds ici de mes actes ; je ne réponds pas de mes pensées profondes ». Ses rapports de 1943 adressés au gouvernement Pierlot à Londres confirment cette position, en dénonçant explicitement les « projets de dictature royale plus ou moins camouflée » et en réaffirmant sa confiance dans le retour du gouvernement parlementaire et de la démocratie.
 

2. L'engagement wallon et la franc-maçonnerie : deux piliers convergents

L'engagement wallon de Bovesse ne fut pas un régionalisme folklorique mais une conception politique du « Fait Wallon » ancrée dans une vision laïque, démocratique et antifasciste. Cette dimension est indissociable de son appartenance maçonnique : initié à la loge La Bonne Amitié de Namur en 1923, il y trouva à la fois un réseau d'action et un cadre éthique - défense de l'école publique, attachement aux libertés fondamentales, défense de l'identité wallonne dans ses multiples dimensions. Ce fut sa ligne de conduite constante: "le fait wallon" n'était pas un vaine idée, mais le moteur de son action. En outre, il donne de la substance au lien, qui n'allait pas de soi, entre Mouvement wallon et franc-maçonnerie wallonne.

La "décision", en 1945, de donner son nom à la loge ne fut pas un simple hommage posthume : elle consacrait la synthèse entre engagement maçonnique, résistance et combat wallon qu'il avait incarnée. Cet ancrage dans une vision laïque, démocratique et wallonne ne pouvait que le conduire à s’opposer à toute forme d’adaptation à l’ordre nouveau.

 

3. Le refus de l'« adaptation » et la Résistance

Le comportement de Bovesse en 1940 est particulièrement éclairant. Alors que de nombreuses élites politiques, financières et administratives belges choisissaient de s'« adapter » à la nouvelle donne - le gouvernement Pierlot lui-même cherchant désespérément de renouer des contacts avec le roi et avec l'Allemagne nazie après la capitulation française -, Bovesse repoussa toute 'adaptation', refusant de sacrifier les principes démocratiques sur l'autel de la « réforme » corporatiste autoritaire, qui connut une réelle vogue durant les quelques vingt années précédant son assassinat. Nommé Haut-Commissaire du gouvernement aux réfugiés à Sète, il continua d'appeler à la lutte « jusqu'à la victoire finale ». Rentré à Namur en septembre 1940, immédiatement attaqué par Rex, néanmoins il y poursuivit une résistance publique et clandestine : défense juridique de résistants et/ou de réfractaires, collaboration au journal clandestin La Belgique Nouvelle et peut-être à d’autres, rédaction de rapports avec Robert Hicguet, à caractère politique, pour le gouvernement de Londres.

 

4. Une figure d'exception dans un contexte de « brouillard opaque »

L'entre-deux-guerres, puis la période d'occupation qui suivit, furent une époque particulièrement troublée et difficile pour ceux qui durent la traverser. L'ensemble des recherches menées - et en particulier les travaux de Gillingham, Luyten ou Wouters - montrent la profondeur du malaise social, politique et économique, avec un courant corporatiste, graduellement autoritaire, qui traversait les élites belges de l'entre-deux-guerres et s’affirma durant la période de guerre. Le Mouvement wallon n'y échappa pas, [Hasquin, 2004] l'a clairement montré, même si, apparemment, il s'agit de cas isolés, mais quels "cas"! Rien n'était cependant linéaire, certains, et non des moindres, pouvaient se montrer à la fois germanophile et germanophobe, corporatiste et démocratique, pro-Léopoldiste et pro-gouvernement de Londres, etc. De l'adaptation au sens large, même très large. Dans ce contexte trouble, au milieu de ces tentations malsaines, François Bovesse apparaît comme une exception significative, un roc : non pas un opposant marginal, mais un homme politique de premier plan qui, tout en participant aux gouvernements de son époque, puis par après, dans sa fonction de gouverneur, puis de gouverneur démis, traversa celle-ci en préservant son intégrité, son implication majeure dans le Mouvement wallon, ainsi que les intérêts véritables de sa communauté.

 

5. Sa postérité

Son assassinat par un commando rexiste et SS le 1er février 1944 scelle symboliquement ce parcours : il meurt pour avoir défendu les valeurs démocratiques contre un projet politique qui, en Belgique comme ailleurs en Europe, était aussi celui d'une négation des libertés fondamentales. On comprend, en parcourant cette vie riche en amitiés, en fidélités, en actions, en courage en faveur de ses compatriotes et certainement des moins favorisés, qu’avoir ajouté son nom à celui de l’antique Loge namuroise, sa loge, du vieil Athénée plongeant ses racines dans l’ancien régime, son athénée, de rues, les Fêtes de Wallonie, ne masque pas la singularité de son engagement. Elle en est, au contraire, une consécration et une continuité dans la ligne du temps : celle d'un honnête homme qui sut conjuguer amour de la Wallonie, respect de son histoire et de sa culture, action politique, engagement pour une société égalitaire, donc pour le suffrage universel, mais aussi pour la liberté dont chacun devait s’emparer et défendre, en un temps où ces dimensions étaient loin d'aller de soi.

 

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(archives de l'auteur)

Nous avons difficile d'imaginer la violence anti-maçonnique de cette époque depuis l'affaire Stavisky en 1934.[Hasquin, 1983] Ici un exemple en France, mais la Belgique n'est pas différente de ce climat: "L’idée du complot est un mythe politique, d’une puissance redoutable parce qu’il mobilise les ressorts de la pensée mythique – le mythe ayant pour fonction de tout expliquer. Elle relève aussi du mythe parce qu’elle suggère un dédoublement du monde, la réalité apparente n’étant que le voile derrière lequel opèrerait, en coulisses, un autre monde, insaisissable, qui en fixerait les règles et les lois, et serait le lieu véritable du pouvoir." (Schreiber, epub: 338/568)

 

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Le verso de ce document, en français, est repris en tête du chapitre 8. (archives de l'auteur).

Rédigé par Christophe de Brouwer

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