Athée et Franc-maçonnerie

Publié le 22 Juillet 2014

Sur la thématique de l'athéisme et franc-maçonnerie, voir le travail présenté sur le blog de « La Maçonne »

 

 

Introduction

 

Il y a quelques temps, j'avais présenté un petit travail sur la thématique de l'athéisme et de la spiritualité. Ma première intention était de réaliser une variation sur le Sisyphe heureux de Camus (Le Mythe de Sisyphe), dont j'avais jeté les prémisses lors d'un travail plus ancien.

 

L'actualité belge étant là, je me suis posé cette même question à travers l' « euthanasie des mineurs », votée largement au Parlement belge peu de temps auparavant.

Mon intention n'était certes pas de faire une exégèse de ce texte de loi, je n'en ai pas les capacités, ni de montrer les nombreux garde-fou à ce droit humain nouveau rendant son exercice possible seulement pour des cas extrêmes et très rares, si seulement il devait se présenter un jour.

 

Non, ce discours-ci ne porte que sur le fait qu'il s'agit, à la base, d'un choix fait par l'enfant lui-même (« ayant une capacité de discernement » nous dit le texte de loi) et que ce choix est, de fait, à sa racine même, à la fois, une démarche philosophique : le questionnement sur la vie et la mort, et un questionnement sur la condition humaine dans l'exercice de sa liberté.

 

 

C'était un défit à moi-même qui m'avait demandé du travail, un cheminement intérieur long, mais si riche.

L'article du Blog de « La Maçonne » portant sur Athée et Franc-maçonnerie m'a donné envie de partager ce travail plus largement, en espérant que d'autres blogs maçonniques relèveront le défi et que nous aurons une symphonie diversifiée et riche sur cette thématique si importante pour l'avenir de nos sociétés.

 

 

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Spiritualité et athéisme, une évidence

 

Peut-on dire qu'un enfant qui demande que l'on pratique une euthanasie à son « bénéfice » manque de spiritualité ?

Cette question provocante sera notre fil conducteur.

Vous savez que mon pays, la Belgique, s'est doté dernièrement d'une loi permettant aux enfants de tout âge de faire ce choix, ce geste, bien entendu entouré de garde-fou nombreux. Que les représentants d'une nation souveraine, à une très large majorité, aient voté cette loi [1][2] doit nous interpeller.

 

L'enfant dans cette position, et l'expérience hollandaise nous montre la rareté d'un tel geste, fait acte non pas seulement de désir, mais surtout d'un choix fort de suicide par délégation. En reconnaissant l'autonomie de l'enfant, nous nous trouvons dès lors à la fois face à un geste individuel et collectif.

 

Nous sommes dans et au-delà du concept du suicide de Camus. Dans l'homme absurde, et les termes prennent tout leur sens, celui-ci nous déclare que :

« Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie »[3].

 

Il nous pose la question du sens et du prix de la vie.

 

Soit on délègue cette question, peu importe à qui, et l'on abandonne sa propre humanité pour d'autres mains, soit on construit sa réponse tout au long de sa (notre) vie, sachant qu'à la fois le sens et le prix peuvent varier.

 

Mais ce n'est qu'une partie de notre propos. En effet, si l'enfant, autonome, ne délègue ni le sens de sa vie, ni le propos de sa condition, ni la construction de son choix, néanmoins il délègue à autrui, en fait à la société, l'exécution de son choix.

Il y a donc une condition sociétale majeure de solidarité à l'accomplissement du choix : « une sérénité partagée » dira Bol de Balle [4].

 

Cette loi est profondément a-thée, en ce sens où dieu n'intervient en rien dans le choix : qu'il existe ou non, que la nature humaine soit sa création ou non, d'ailleurs de quoi parle-t-on, seule la condition humaine de l'enfant intervient ainsi que le partage de cette condition humaine.

 

Est-ce dire que nous sommes face à une dé-sacralisation de la vie, à une transgression ?

 

La vie est-elle à ce point sacr-ée, qu'il faille la sacr-ifier ? Les églises nous enseigne le martyr : les fous de dieu, le jihad, autrement dit l'innocence sacrifiée.

 

Or, il ne s'agit nullement de sacrifice ici. « Mais de peser : ma vie d'enfant vaut-elle la peine ou non d'être vécue ? Mais un enfant peut-il peser, juger pour toute sa vie ?

 

Peser ? Cela me fait immédiatement penser à la pesée des coeurs, le jugement de l'âme, le maat, la confrontation avec son accusateur. Mythe commun à quasi toutes les religions. L'âme, souffle divin, qui donne la vie, ce spiritus, ce souffle de vie, la spiritualité ?

 

L'enfant se substitue-t-il à dieu ? Est-ce lui tout à la foi ce souffle divin et ce souffle humain ?

Bien sûr que oui. Il pèse littéralement sa vie.

 

Arrêtons-nous quelques instants sur la discussion d'un certain Ernst Bloch, philosophe communiste, qui nous propose une dissertation sur Jésus : est-il fils de l'homme ou fils de dieu ? Les deux expressions se trouvent dans le nouveau testament, elles ne sont pas équivalentes : souffle divin ou souffle humain ? Que nous dit Bloch : « Or ce Seigneur Jesus, écartant le Fils de l'Homme, [...] mais l'investissant aussi, il ne se présente pas, même dans le mythe du Fils officiel, comme le Christ [...] mais bien plutôt -et plus que jamais, en dépit de tout- comme ... Fils de l'Homme ! »[5]

Que nous affirme Bloch : on n'échappe pas à la condition humaine. Et s'il est fils de l'homme, homme lui-même, quel est son libre arbitre ?

 

La question de fond est posée.

 

Les églises vont essayer d'y répondre.

Par exemple Pelage (le pelagisme est une secte chrétienne) au Vème siècle prêchera le « libre arbitre » de l'homme. En effet, bien que chrétien, il ne partageait pas « la conception d'un ignominie fondamentale de l'homme ». Selon lui, « l'homme dispose d'une force de volonté suffisante pour atteindre la vertu et au bien. Point n'est besoin du secours divin ni de la médiation de l'église pour suivre les règles éthiques partout prescrites » [6]. Il sera farouchement combattu par Saint-Augustin qui mettra en avant à la fois l'ignominie d'origine (Adam et Eve chassés du paradis) et la prédestination de l'homme tracée par dieu (le peuple élu).

Plus proche de nous, Spinoza bien sûr, qui place l'homme en partage de l'espace divin et non pas en-dehors, autre manière de dire une chose somme toute similaire au pélagisme.

 

Le libre arbitre, la question est donc centrale. Le libre arbitre, c'est par exemple la démocratie, aussi imparfaite soit-elle, c'est la liberté de croire ou de ne pas croire, c'est le pluralisme, c'est la liberté de penser par soi-même, de refuser l'intrusion d'autrui et des églises dans son intimité, la liberté d'adhérer, de s'associer, d'être solidaire, ce sont des droits durement acquis pour chaque homme accroissant son autonomie sans léser autrui, c'est la liberté de se suicider, d'aimer, de se saisir de sa propre spiritualité. Le champ des libertés, dans nos pays, a tendance à s'étendre. Pour combien de temps ?

 

Le libre arbitre est donc inhérent à la condition humaine et non à une éventuelle nature humaine qui nous serait imposé a priori et qui lui est contraire.

Si nous suivons Sartre, cette condition humaine est associée à deux concepts importants : la liberté et la responsabilité : l'une ne peut aller sans l'autre. « En fait, nous sommes une liberté qui choisit mais nous ne choisissons pas d'être libre : nous sommes condamnés à la liberté, [...] jetés dans la liberté, [...] 'délaissés'. »[7]. Pour construire cette liberté, nous avons besoin des autres, de leur miroir : « l'homme invente l'homme, il est son avenir », mais c'est difficile, « l'enfer c'est les autres ! ». C'est cela sa responsabilité : il est « engagement » dans une société, il n'est pas seul. « Je pense dont je suis » (« Cogito, ergo sum ») avait dit René Descartes, mais cela se construit avec les autres.

 

Revenons à notre départ.

Un enfant qui fait choix de l'euthanasie est un enfant qui nous déclare beaucoup de chose :

1/ je suis capable de discernement et d'autonomie : d'une certaine manière « je pense donc je suis ».

2/ La pesée entre mon besoin de vivre et celle de ne pas vivre est inégalitaire.

3/ Je suis désespérément [8] libre, ma liberté s'impose à moi, quelques soient les contingences dans lesquelles ma vie m'a placé : c'est cela la condition humaine et elle structure ma liberté, donc ma pensée, et donc mes choix. (Ma conscience permet de m'exiler de ce corps souffrant [9].)

4/ Néanmoins pour construire ma liberté, j'ai besoin des autres : « une sérénité partagée » : vous êtes mes partenaires [10].

 

Lorsque l'enfant décide de souffler sur son étincelle de vie, d'éteindre sa spiritualité, il nous interpelle puissamment et nous jette en pleine face notre responsabilité, notre liberté, nos engagements, nos désillusions et joies de vivre, en somme, notre étincelle de vie, notre spiritualité.

 

Je n'ai pas de réponse, mais si la réponse n'est pas a-théiste (hors dieu), elle n'est tout simplement pas.

L'avenir de l'homme se trouve précisément là.

 

 

Je voudrais terminer par un court extrait d'un poète maudit qui décida de partir jeune, et qui le dit mieux que moi :

 

« Je ne regrette pas, je n'appelle pas, je ne pleure pas,

tout passera, comme s'envole la blancheur des pommiers.

Une flétrissure dans l'or embrasé,

je ne serai pas plus jeune.

 

Ainsi, toi, maintenant, tu ne te battras plus comme alors,

le cœur, traversé par le froid.

Au pays des bouleaux en effigies,

ne tentez pas la course pieds nus. » [11]

 

 

Références

1 Loi voté au Sénat le 12 décembre 2013 par 50 pour, 17 non ; puis à la Chambre le 13 février 2014, par 86 pour, 44 non et 12 abstentions.

2 Concernant l'accompagnement des fins de vie, la Suisse reconnaît le droit au suicide, mais aussi l'assistance au suicide (non médicalisée) qui ne soit pas « égoïste » (seule cette qualification est retenue dans le droit pénal) ; la France connaît la loi Leonetti de 2005 établissant le concept d'« alliance thérapeutique » entre le patient et l'équipe médicale.

3 Albert Camus. Le mythe de Sisyphe. Nrf-Gallimard, 1942, p15.

4 Marcel Bol de Balle, in « L'euthanasie, une sérénité partagée », sous la direction de Marc Mayer. Memogramme, 2013.

5 Ernst Bloch. L'athéisme dans le christianisme. (1968) Nrf-Gallimard, 1978, p 199. « Or ce Seigneur Jésus, écartant le Fils de l'Homme, ne s'est-il pas installé à sa place, devenant le Fils officiel de Dieu ? Investissant ainsi le Fils de l'Homme, il ne se présente pas, même dans le mythe du Fils officiel, sous les traits du Kyrios, mais bien plutôt -et plus que jamais, en dépit de tout- comme ... Fils de l'Homme ! »

6 Raoul Vaneigem. La résistance au christianisme. Fayard 1993, p232-33.

7 Jean-Paul Sartre. L'être et le néant. Gallimard, 1943, p530.

8 Dans le sens que lui donne André Comte-Sponville, notamment dans son livre « le Bonheur, désespérément ».

9 Emil Cioran. « L'inconscience est une patrie ; la conscience un exil. »

10 Marc Mayer. L'euthanasie, une sérénité partagée, déjà cité.

11 Sergeï Essenine (1895-1925) Confession d'un voyou, 1921 « Je ne regrette pas, je n'appelle pas, je ne pleure pas »

 

 

 

Sergeï Essenine. Je ne regrette pas.
Chanté par Alexis Prokovsky

 

 

Piqué sur le blog de "Al et Daryl" .

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Rédigé par Christophe

Commenter cet article

Désap. 24/07/2014 14:01

Mon TCF Christophe,
Je me permet de te faire part de mon plus vif intérêt pour ce travail en particulier et l'ensemble de ton site d'une manière générale.
Je m'aventure en compliments parce que nous sommes, en France, plus habitués à débattre, sur les blogs, de sujets polémiques de basse politique d'obédiences, ce qui est bien pauvre, regrettable et si peu maçonnique.
Bien fraternellement,
Patrick