Le crieur de la Marne : Pierre-Louis Prieur.

Publié le 3 Août 2014

On peut se demander pourquoi la franc-maçonnerie belge, depuis la période française (1794-1814), présente des caractéristiques laïques aussi marquées et spécifiques, contrairement aux Pays-Bas ou à l'Allemagne, en réalité bien plus stables qu'en France, gardant sa ligne, même lorsque le GOdF modifiera, en 1849, ses statuts pour ré-imposer explicitement la croyance en dieu, avec d'ailleurs suspension des relations entre les deux obédiences (c'est la seule fois, de 1860 à 1870). La cause de cette suspension se trouve à la fois dans cette sorte de « régression » française et dans l'approfondissement de l'impulsion « révolutionnaire » du GOB avec la suppression en 1854 de l'article 135 des statuts qui interdisait les discussions politiques et religieuses en loges.

C'est en effet le GOB, le premier, qui ouvrit le chemin de la « liberté absolue de conscience » en supprimant l'obligation de l'invocation du G.A.D.L.U. en 1872.

Une des raisons pourrait peut-être être recherchée dans les personnalités françaises qui vont, au moment de la restauration de Louis XVIII, s'exiler dans notre pays. Il s'agit de fortes personnalités qui ont forgé le monde de leur époque. Ils vont être actifs au niveau de la franc-maçonnerie de notre pays, et plus particulièrement au niveau de la loge d'origine française, les Amis Philanthropes (AP) à Bruxelles, mais pas seulement.

Jugeons-en ! Le plus simple est de se pencher sur quelques uns de ceux-ci, membres de l'un des deux Suprêmes Conseils du REAA créés en 1817 en Belgique, celui issu des Amis Philanthropes.

 

 

Joseph-Augustin Crassous de Medeuil est né à la Rochelle en 1745 et décédera à Bruxelles en 1830. Après des études de droit à Paris, il est reçu avocat au parlement de Paris. Comme d'autres membres de sa famille, il ira dans les îles (Martinique) de 1784 à 1791. Son frère, très cultivé, était, paradoxe de cette époque, certes officier de la marine, mais surtout capitaine de bateau négrier, il sera guillotiné en 1793, pour avoir participé (?) à la trahison de la flotte de Toulouse. Joseph-Augustin était issu d'une famille d'avocats et de magistrats rochelais. Jacobin engagé, c'était un montagnard et un conventionnel, il arriva trop tard des îles pour voter la mort de Louis XVI. Ami de Robespierre, il subira l'emprisonnement en 1795, puis, la même année (!), deviendra juge au département de la Dyle -Bruxelles- (brumaire, an IV). On le trouvera à l'inauguration de la Loge des AP en 1798 comme représentant de la Loge « La Parfaite Union et Tendre Fraternité réunis » de la Martinique ». Membre des AP depuis 1805, il sera à de nombreuses reprises VM durant la période française et hollandaise. Il l'est lorsqu'un Consistoire du 32ème du REAA est créé au sein de cette Loge en 1813. Il sera membre d'honneur de la loge nivelloise, les « Amis discrets ».

 

René Levasseur de la Sarthe (1747-1834), chirurgien-accoucheur de son état, montagnard, conventionnel et régicide, c'est un fidèle de Robespierre. Il fut le premier à réclamer l'abolition de l'esclavage, ce qui lui vaudra tardivement un emprisonnement rigoureux à la citadelle de Besançon en 1795. Ce fut un jacobin sans pitié, adversaire résolu des Girondins, et puis de Danton et ses amis. Il fut, tout comme Prieur, chargé de mission en Vendée. Membre des armées du nord, sa bravoure fut remarquée. Il reprend son métier de chirurgien après l'amnistie de 1785. Arrêté par les prussiens en 1815 comme « affreux buveur de sang », ensuite libéré, il traînait derrière lui la légende du « boucher de Sedan », que Kuscinski estime injuste. Il continue son métier de chirurgien-accoucheur avec brio en Belgique et est attaché à l'Université d'État, situé à Louvain, en 1819. Il vivait pauvrement et quittera la Belgique après l'amnistie de 1830.

 

Dominique-Vincent Ramel de Nogaret, né en 1760 dans l'Aude et décédé en 1829 à Bruxelles. Avocat, c'est un conventionnel, régicide, ancien membre du Comité de Salut public, membre des Cinq-cents, ministre des finances sous le Directoire (on lui doit la banqueroute « des deux-tiers » de 1797, c'est à dire l'annulation autoritaire des deux-tiers de la dette de l'État avec les conséquences qu'on peut imaginer, dont la restauration des finances de l'État!), sa carrière politique se termine en 1799, sauf une courte nomination de préfet du Calvados en 1815 par Napoléon. Il appartenait à la grande bourgeoisie de Carcassonne. C'est un homme devenu riche. Il se trouvait à Bruxelles en 1802, où il avait acquis des propriétés. Fidèle ami de Cambacérès, il le retrouvera dans l'exil à Bruxelles avec d'autres de ses amis, et parmi eux le peintre Jacques-Louis David (qui fait un portrait de lui) et Emmanuel-Joseph Siéyès (un du « brelan de prêtres » avec Fouché et Talleyrand!) , également des conventionnels régicides. A eux trois, ils fondent à Bruxelles une caisse de secours pour les exilés en difficulté. Ramel sera plusieurs fois orateur et VM des AP. Après quelques péripéties, le local où la loge se réunissait devint sa propriété. C'est lui qui introduisit l'usage des conférences, de façon méthodique, au cours des réunions de la Loge. Et c'est toujours lui qui, au décès de Cambacérès en 1824, prononcera son panégyrique sur les marches de la Collégiale Sainte-Gudule à Bruxelles (l'actuelle cathédrale des Saints Michel et Gudule).

Ramel de Nogaret, par David. Collection privée.

 

Jean-Joseph Jacotot (1770-1840), est né à Dijon. Il fut membre de la Loge « Saint-Alexandre d'Écosse », puis, au moment du rallumage de feu en 1805 (qui prendra le nom de « Saint-Alexandre du Contrat Social »), il préféra rester à la Loge de « Themis » (Paris), qui re-fonctionnait depuis 1 an déjà. La Belgique ne lui était pas inconnue, grâce à l'armée du nord où il était capitaine d'une compagnie d'artillerie (1792-93). Hostile au Roi, pendant les 100 jours, c'est à la chambre fantôme des représentants qu'on le retrouvera, ce qui lui vaudra son éloignement de la France. Il fut sous-directeur à l'École polytechnique en France, puis, lors de son exil, lecteur de langue française à l'Université d'État à Louvain. Il rentrera en France avec l'amnistie de 1830. C'est durant ses cours à Louvain, qu'il se découvrira « maître ignorant », notamment face à des étudiants de langue flamande. A partir de cette expérience, il développe ses méthodes qui étaient révolutionnaires pour l'époque, sa pédagogie sera célèbre quoique suscitant une forte controverse : « L'instruction est comme la liberté : cela ne se donne pas, cela se prend ». Celle-ci était basée sur le travail personnel de l'étudiant, proclamant l'égalité des intelligences, et proscrivant le « maître explicatif ». Sur sa tombe au Père Lachaise, son credo « Je crois que Dieu a créé l'âme humaine capable de s'instruire seule et sans maître. »

 

Le général Jean-Pascal Rouyer , né en 1761 dans l’Hérault et décédé à Bruxelles en 1819. C'était un conventionnel, régicide et un élu des Cinq-cents. Il participa à la guerre d'indépendance des États-Unis durant 5 ans comme officier dans la marine où il fut blessé à plusieurs reprises. Malgré de tels débuts, il quittera la marine pour devenir clerc de procureur. Député de l’Hérault, il siégea avec les « Girondins ». En mission à Lyon, tout en refusant son retour sur Paris, il s'impliquera dans l'organisation de sa défense contre les armées révolutionnaires ! Il réussit à s'échapper. Sous « Barras », il devient général de brigade en 1796. Il fut membre de la Loge « Saint-Alexandre du Contrat Social » à Paris (Loge-mère du rite écossais philosophique).

Le prince Charles-Alexandre de Gavre, membre de la Loge « La Bonne Amitié » de Namur, ne devait pas lui être inconnu. En effet, Gavre fut un VM d'honneur fort actif de la Loge « Les Militaires réunis » de Versailles (1810-1814) lorsqu'il était préfet de Seine et Oise. C'était une loge qui pratiquait le rite écossais philosophique et Gavre fit probablement partie des hauts grades du REAA dès cette époque, puisqu'on le trouve 33ème actif du 2ème Suprême Conseil, dit « militaire », de 1817 (outre sa charge au Rite écossais Primitif de Namur).

Rouyer prend sa retraite après le coup d'état du 18 brumaire 1799. On le retrouve aux AP et comme 1er Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil des Amis Philanthropes, alors que Gavre était le représentant du Grand Maître, le prince Frédéric d'Orange-Nassau, pour la Grande Loge d'administration méridionale du Grand Orient des Pays-Bas.

Est-ce que ces relations croisées et multiples favorisèrent la fusion des 2 Suprêmes Conseils dès la fin de l'année 1817 ? C'est fort possible (notons, chose peu connue, que Gavre restera membre du Suprême Conseil fusionné).

 

 

Attardons-nous sur Pierre-Louis Prieur de la Marne.

 

Prieur de la Marne, par David. Musée des Beaux-Arts de Besançon.

 

Il est né à Sommesous dans la Marne en 1756, mort à Bruxelles 1827. Il fit partie de la loge champenoise « La Bienfaisance châlonnaise » avant la révolution. En 1792, c'est la « Triple Union » qui l'accueille à Reims, loge qui pratiquait également le rite écossais philosophique. Avocat au parlement de Châlon-sur-Marne, il y fut élu membre du Tiers-État en 1789. Administrateur de la Marne en 1791, il en devint député en 1792. On l'appelait le « crieur de la Marne » pour son éloquence sans concession. Il semble avoir présidé la société des jacobins lorsque le sort du roi vint en discussion. Montagnard, conventionnel et régicide, c'était un tribun reconnu pour la rigueur de ses propositions. Ami de Robespierre, il rejoignit le Comité de Salut public le 10 juillet 1793, après avoir occupé des fonctions de vice-président du tribunal criminel de Paris (1791), et surtout chargé de mission par la Convention pour réduire les « fédéralistes » dans le Morbihan après la mise hors-la-loi des Girondins (1792-93). Souvent en mission dans le nord, en Bretagne, en Moselle, sur le Rhin, dans les Ardennes, il fut notamment chargé de réorganiser l'armée qui luttait contre les vendéens. Après des débuts catastrophiques, la réorganisation eut lieu et les armées républicaines allèrent de l'avant. Prieur de la Marne aura des 10aines de millier de vie sur les mains. D'une probité scrupuleuse, il exécuta implacablement les instructions du Comité de Salut public, incita les populations à massacrer hommes, femmes, enfants soupçonnés d'appartenir aux « brigands », ou les armées, à fusiller ce qui passait entre leur main, et qu'ils n'avaient pas massacré auparavant sans autre forme de procès. L'armée vendéenne, c'est environ 100 000 hommes disparus (à titre de comparaison, l'armée de Napoléon à Waterloo, c'est 90 000 hommes + les 30 000 de Grouchy).

 

Un exemple de cette férocité : le général Marceau et sa troupe d'escorte se trouvait encerclé par 4000 hommes de troupe vendéenne, aucune chance de s'en sortir. Il entama des pourparlers pour la reddition de la troupe vendéenne contre leur vie et la sienne. « Après un instant d'hésitation, ils se déterminèrent à se rendre. Eh bien, ils ont été victime de leur bonne foi. Les représentants du peuple, Prieur de la Marne surtout, donnèrent ordre à Magnier, qui existe encore, d'aller au-devant de l'infanterie, de former sur la route une espèce de bataillon et de faire feu sur les brigands à qui Marceau, Beaupuy, Cannuel et moi avions promis la vie ; aucun d'entre eux n'échappa.

'Ce trait de barbarie, termine l'officier républicain, me fait frissonner chaque fois que je me le rappelle. Il caractérise bien les représentants que nous avions avec nous.' Ce texte est de l'officier Buguet au citoyen Damas. »

 

Lors de la chute de Robespierre (10 juillet 1784), il est à Brest, qu'il ne quittera qu'en septembre. Démis du Comité de Salut public au moment de la chute, car proche de Robespierre, il y est réélu en octobre 1784.

 

En 1795, le vent a tourné, il est recherché, essaye de se suicider. Finalement amnistié en octobre 1795 (4 brumaire de l'an IV), il reprend des activités d'avocat à Paris. A quelques voix près, il n'est pas élu aux « Cinq-cents ». Sa vie publique s'arrête à ce moment. Exilé en 1816, il loge quelques temps chez son ami Joseph-Augustin Crassous de Médeuil à Bruxelles, avant de s'installer plus définitivement. Pierre-Louis Prieur sera orateur de nombreuses fois de la loge des AP. Il recevra, semble-t-il, quelques secours de Siéyès, en effet il mourra pauvre à Bruxelles en 1827, mais toujours d'une honnêteté entêtée !

 

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Ce petit travail, que j'avais réalisé en 2012, fut publié dans le Logos n°76 de janvier 2013. J'y ai apporté quelques très légères "modifications" !

 

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Références :

 

  • Collectif. L'invocation du Gr. Arch. De l'U. dans les loges dépendant du GOB 1832-1880. Éditions GOB, 1935.

  • Plaquette d'anniversaire de la création du SCB : 1917-1967. (1968)

  • Décembre-Alonnier. Dictionnaire de la révolution française 1789-1799. Décembre-Alonnier éditeur, Paris, 1866.

  • L. Lartigue. Loge des Amis Philanthropes. Précis historique. Réimpression par l'Association des AP, 1972.

  • Rodolphe Damon. Joseph Crassous de Médeuil : Marchand, officier de la Marine royale et négrier. Éd. CERC-Karthala, 2004.

  • A Kuscinski. Dictionnaire des Conventionnels. 1916. Ré-édition du Vexin français, 1973.

  • Jacques Tuchendler. Histoire abrégée de la RL Saint Alexandre d'Écosse de l'ancien régime à la restauration. Renaissance Traditionnelle, n°138-139-140, 2004.

  • Jeffrey Tyssens. Aspects de la sensibilité libérale dans les loges belges. In Franc-maçonnerie et politique au siècle des lumières : Europe-Amériques. CIBEL-Univ Bordeaux, 2006, pp 178-201.

  • Jacques Rancière. Le maître ignorant. Fayard (10/18), 1987.

  • Pierre Lamarque. Les francs-maçons aux États généraux de 1789 et à l'assemblée nationale. Edimaf, 1981, p 106.

  • Pierre Bliard. Le conventionnel Prieur de la Marne en mission dans l'ouest (1793-1794). Ed. Emille-Paul, Paris 1906; p317.

  • Christophe de Brouwer. Les 250 ans du Rite écossais Primitif, dit de Namur. 1ère partie. Renaissance Traditionnelle n°172. 2013, pp 242-85.

 

 

Signatures en bas du document constitutif du SC des AP.

Signatures en bas du document constitutif du SC des AP.

Rédigé par Christophe

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