Et si la GLNF était le moteur de la rénovation maçonnique européenne?

Publié le 10 Octobre 2012

 

 

 

Un petit chapitre sur la GLNF semblerait utile.

 

 

 

L'envie m'est venue en lisant sur un blog la phrase suivante:

"Beaucoup de GLNF visitent GLAMF, GO, GLEF, GLIF, Loges libres, GLTSO sans la moindre gêne et progressivement s’aperçoivent que la construction des murs obédientiels n’a plus de sens !

D’autant plus que la seule raison (prétexte?) de ses murs n’existe plus et pour longtemps (une reconnaissance anglaise).

Mais c’est justement ce qui est fort intéressant pour le maçon débarrassé des scories des convenances obédientielles ! Il doit reprendre ses outils et reconstruire son temple ! N’est-ce pas la plus belle tâche " d'un certain Joaben (13 mars 2013).

 

Et certainement, il y a une part de vérité. De ce point de vue, la situation décrite dépasse largement le cadre de la GLdF et de «sa confédération». Elle se trouve dans la spontanéité maçonnique locale.

Car, pour chacun(e), accepter ce que l'on est, c'est accepter ce que les autres sont!

N'est-ce pas là finalement que se situe la vraie rénovation maçonnique que chacune et chacun espèrent ? N'est-ce pas là le projet maçonnique de chaque maçon, interragissant avec sa loge: "Un maçon libre, dans une loge libre".

 

J'aimerais rapprocher ceci de ce qu'écrivait Joannes Corneloup dans la fin de sa vie : "De quel droit un groupement maçonnique quel qu'il soit peut-il se permettre de refuser à un de ses membres le droit de visiter un Atelier d'un autre groupement. N'est-ce pas la négation de ce qu'il y a de plus essentiel dans l'esprit maçonnique ? car c'est traiter le Maçon en mineur mental et non en homme libre. (J Corneloup. Histoire et Causes d'un Échec. Edimaf, 1976, p 85.)

 

 

J'ai écris ceci en 2013. Qu'en est-il aujourd'hui ? Probablement que, les choses étant petit à petit rentré dans le cours des habitudes, ces intervisites ont néanmoins laissés des traces solides entre "réguliers à l'anglaise" et "libéraux".  La vraie révolution, la vraie modification du paysage maçonnique, et cela aura des suites heureuses sur la franc-maçonnerie internationale, c'est que les deux bords extrêmes se reconnaissent comme francs-maçons, de tradfitions différentes certes. Et ce nouveau comportement fait quasi l'unanimité hors hexagone. C'est cela qui est nouveau dans le paysage maçonnique français. Bravo pour ceux qui ont eu cette clairvoyance. La conférence du 28 mai 2015 en est l'illustration.

 

 

 

Le décors

 

 

 

La période précédent la 1ère guerre mondiale fut riche de péripétie pour la franc-maçonnerie française.

 

 

La situation était la suivante. Trois obédiences se partageaient l'espace « sociétal », et pratiquaient de l' "activisme politique" ! Le GOdF qui voulait rester à la pointe du combat, la GLdF qui avançait à grand pas vers son indépendance face au SCdF, et le DH, petit à petit, prennait un espace particulier avec l'arrivée des femmes en maçonnerie, bien qu'elle vécut une petite scission en 1912 avec la création de la Grande Loge mixte qui ne survivra pas à la 1ère guerre.

Il n'était plus question de bible ou de Grand Architecte de l'Univers (GADLU), même à la GLdF où ce dernier usage tendait à disparaître.

 

La GLdF s'était donné un Grand Maître d'une très grande envergure en la personne de Gustave Mesureur (1847-1925). Ce fut un des fondateurs de la GLSE dont il sera Grand Maître. Ce fut un artisan du rapprochement de la GLSE avec la GLdF entre 1893 et 1896. Il sera Grand Maître de cette nouvelle obédience de 1903 à 1910 et de 1911 à 1913. C'était donc lui qui permit à la GLdF de prendre ses distances avec le SCdF en 1904, grâce à une nouvelle Convention qui liait les deux organismes.

 

1904, c'était également l'année des « fiches » et de la chute du gouvernement « Combes ». Le mouvement anti-maçonnique prit de l'ampleur. Toutes les obédiences firent front ensemble. En 1906, le GOdF reconnaissait officiellement la GLdF et passait une convention avec elle. L'activisme politique maçonnique sera moins virulent et des avancées vers l'étude du symbolisme sont à nouveau perceptibles.

 

Mesureur était un libertaire, fondateur du parti radical socialiste français, dont il sera le premier président en 1901.

 

L'espace dit "traditionnel" était relativement vide.

 

Certains dirigeants du GOdF vont probablement faire de la surenchère dans ce « bloc des gauches ». Est-ce que le positionnement de la GLdF, impulsé par Mesureur, y est pour quelque chose ? C'est probable dans la tête de certains membres. Toujours est-il que les modérés du GOdF disparurent, tel Desmons, qui ne put achever son mandat, et l’intérim sera assuré en 1910 par Gaston Bouley, un industriel. En 1913, le même Bouley remplacera Blatin au Grand Collège des Rites comme Grand Commandeur. Il représente la frange la plus rationaliste et anticléricale du GOdF. Nous sommes dans les années d'avant-guerre, les esprits se raidissent.

 

Cependant, la maçonnerie en 1910 sera plus florissante que jamais, le GOdF augmentant ses effectifs à 31 000 membres et la GldF à 8 000 membres.

 

Le décors est planté, le drame peut être joué !

 

 

 

Les débuts

 

 

Edouard de Ribaucourt, issu d'une vieille famille suisse (un des rejetons actuels de cette famille est le célèbre dessinateur de bande dessiné « Derib »), est médecin, et avec son ami Camille Savoire, également médecin, décident d'essayer de soustraire la maçonnerie française de son relatif isolement international (ils ne doutaient de rien!), en refusant toute implication politique, et en renouant plus activement avec la voie spiritualiste. Ils sont l'un et l'autre au GOdF (Camille Savoire venant également de la GLSE), et ont suivi le parcours des hauts-grades. Ils sont 33ème au REAA du SC du Grand Collège des Rites.

 

Avec deux autres compères, Gustave Bastard et Paul Pottet , ils sont reçus CBCS (Chevalier bienfaisant de la cité sainte) pour les trois premiers, et novice pour le dernier, au Grand Prieuré Indépendant d'Helvetie, rite écossais rectifié (RER), le 9 juin 1910.

 

Revenus à Paris, ils créent une loge avec d'autres amis, qui reprendra le nom de la dernière loge ayant pratiqué le rite écossais rectifié en France, le « Centre des Amis ».

 

Ils demandent d'être agrégé au GOdF, ce qui se fera (inscrit au GOdF le 15 mars 1911), moyennant une modification dans l'invocation au « Grand Architecte de l'Univers », qui sera placé dans un texte qui en montre l'aspect uniquement symbolique adogmatique : "... l'admirable formule du Grand Architecte de l'Univers, à laquelle chaque opinion, fut-elle philosophique ou religieuse, pouvait donner l'interpretation qui lui convenait. ..." (la formule complète est reprise par A Combes: "Antoine Blatin", in "Chronique d'histoire maçonnique", 2013, n°71). Ceci est accepté par la loge et notamment Édouard de Ribaucourt.

 

Antoine Blatin (1841-1911), originaire de Clermont (voir l'article que lui a consacré Combes, même ref.), est également un médecin. Il se distingue par une approche plus respectueuse du rituel, tout en le laïcisant. Il meurt en 1911, et son remplaçant, comme Grand Commandeur du Grand Collège des Rites, est Gaston Bouley, un industriel qui fut Grand Maître du GOdF de 1910 à 1911.

 

Le problème survint avec le rituel du 4ème grade (« Écossais de Saint-André »). Et l'édifice mis en place par Blatin avec l'accord des membres du « Centre des Amis » vola en éclat à cause de l"'intolérance" de Gaston Bouley, suivi par les membres du Convent de septembre 1913 (séance du 16), présidé par Georges Corneau. L'invocation au GADLU, même dans sa formulation purement symbolique, fut supprimée d'autorité ! La rupture sera quasi immédiate ("Le Centre des Amis" quittera le GOdF le 8 octobre), votée par la majorité des membres (2/3 selon le livre du cinquantenaire; de Ribaucourt affirmera une rupture décidée « à l'unanimité »). La Loge se sépara du GOdF. Camille Savoire, notamment, ne suivra pas ce mouvement.

 

Toujours Gaston Bouley, à nouveau suivi largement par ce Convent de 1913, trouva le moyen de se brouiller définitivement avec la loge l'Anglaise 204 ( la doyenne des loges en France), sur des problèmes patrimoniaux ! Nouvelle rupture. L'Anglaise 204 adoptera dès lors le RER pour ses travaux.

 

Les deux Loges se trouvent isolées. Quelles solutions ? La Grande Loge de France ? Sera-ce différent ? L'Anglaise aurait gardé de nombreux contacts avec les anglais? De Ribaucourt, via les Suisses, n'en est pas dénué non plus, surtout via Edward Roehrich, suisse d'origine et Grand Officier à la GLUA.

Ribaucourt prend, dès le lendemain du Convent, parole avec la GLUA par l'intermédiaire de Roehrich, et des contacts favorables sont établis. Ils l'étaient sans doute déjà depuis un petit temps ?

Le 4 novembre, Lord Amphtill lui donne le feu vert pour la création d'une Grande Loge. Et le 5 novembre, c'est chose faite: la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière (la GLNIR) est née. Le 13 décembre 1913, l'officialisation de la GLNIR par la GLUA est accomplie. (Lorsque l'on pense que nos amis anglais, dans leur pragmatisme, prennent le temps … voici un sacré démenti!).

Ceci dit, il n'existe aucune pièce de fondation de cette GL, bien plus "L'Anglaise" ne la rejoindra qu'une vingtaine de jours plus tard ... ! Elle semble être née sui généris. (Mais les Anglais étaient si content !!!)

La franc-maçonnerie anglaise a enfin sa tête de pont en France.

 

Les règles acceptées sont strictes :

  • Rupture complète avec les autres obédiences françaises.

  • Gadlu, c'est le dieu révélé.

  • Serment sur l'autel avec la bible, l'équerre et le compas

  • Aucune discussion politique ou religieuse

 

 

Le rite de base de cette nouvelle obédience est le RER, mais très vite le multi-rite sera la règle, la 3ème loge, la Saint-Georges, adoptant le rite anglais « émulation ».

 

C'est l'effervescence, et les accusations, et les folles espérances fusent : « La Grande Loge de France essaie de me « chiper » mes loges de provinces. Il faut se presser » (lettre de Ribaucourt à Roehrich, 10 novembre 1913). Ou « Hier grand succès ! 60 Loges du sud refusent de rester au Grand Orient à cause de la question de la Déclaration [à la base du départ de l'Anglaise 204]. La Grande Loge de France fait des effort considérables pour les amener à elle. Moi de mon côté, vous devez penser, je ne reste pas inactif ! Ces loges ont décidé d'attendre quelques jours pour choisir. Si la Reconnaissance arrivait nous pourrions en récolter au moins une douzaine ; … » (lettre de Ribaucourt à Roehrich, 13 novembre 1913).

 

Mais peut-être le plus important, c'est ceci : « Si les partisans de la Grande Loge de France demande aussi leur reconnaissance, … arborant nettement le drapeau de libres penseurs. […] ... et puis il y a les loges d'adoption de femmes. La GLUA ne peut couvrir de la reconnaissance ce rite dit Écossais A et A qui couvre de son obédience la maçonnerie féminine. » (lettre de Ribaucourt à Roehrich, 10 novembre 1913.)

(Dans Alec Mellor. La Grande Loge Nationale Française. Annexes XV & XVI.)

 

Il faut évidemment replacer ces courriers dans le contexte de l'époque avant de juger, d'autant que ce sont des courrier privés.

 

 

Ce qui me semble très intéressant pour l'analyse d'aujourd'hui, c'est le « soupçon » introduit dès le départ face à une GLdF qui changerait (?) de cap à ce moment, et voudrait réinvestir le champ « traditionnel ».

L'époque « Mesureur » de la GLdF se terminerait-elle en 1913 ?

Non, l'entre deux-guerre verra à nouveau un rapprochement sociétal important entre GOdF et GLdF, notamment avec Bernard Wellhoff pour la GLdF. (Notons ces étonnants retours de balancier de la GLdF, puisqu'on verra à nouveau une GLdF offensive sur le plan sociétal avec son GM Pierre Simon en 1969-71.)

Cependant la tendance « symboliste » commence à prendre de l'essor à la GLdF, mais aussi au GOdF avec un Arthur Groussier, socialiste certes, mais symboliste également. Les effectifs passent à 10 000 membres pour la GLdF, et après un chute importante (la guerre, affaire Stavisky, ...), reviennent au niveau de 30 000 - 31 000 membres pour le GOdF. Ils seront de 4 000 membres pour le Droit Humain.

 

Notons qu'en 1929, le GPIH (Grand Prieuré Indépendant d'Helvetie) rompra avec la GLNIR, situation toujours actuelle.

 

La GLNIR comptera, en 1939, 34 loges, dont 21 composées d'anglais, 3 mixtes, 10 françaises et 1 d'étude.

 

 

 

Ensuite

 

 

L'anglicisation de la GLNIR de l'entre-deux guerre est donc une réalité. Cela restera une petite obédience, les vainqueurs sont français.

 

Mais la deuxième guerre mondiale consacrera de nouveaux vainqueurs, les américains et les anglais. En franc-maçonnerie, ils imposeront également leur loi, et la GLNIR se transformera en 1948, en GLNF. Cette obédience, avant son éclatement actuel (2012), aura connu une progression extrêmement importante, surtout à partir des années 1960, atteignant plus de 40 000 membres.

 

 

Les acteurs de départ ? De Ribaucourt s'éloignera de la GLNIR après la 1ère guerre, il fera même un court détour parmi les occultistes de Papus (Gérard Encausse, également un médecin). Le « Centre des Amis » disparaîtra, puis renaîtra à nouveau et se trouve aujourd'hui à la GLTSO. L'Anglaise 204 rejoindra la GLdF en 1923. Camille Savoire créera un troisième centre du RER en France dans l'entre-deux guerre (après celui du GOdF, et de la GLNIR), qui rejoindra en 1958 la GLNF.

 

Notons sur ce point toujours cette vieille tendance (assez française?) de main-mise des hauts-grades sur les loges symboliques: alors que la "régularité à l'anglaise" suppose une indépendance totale des grades symboliques par rapport à des hauts-grades qui ne sont que des side-degree (un complément pour celui qui le souhaite, sans plus), la convention du 13 juin 1958 qui lie les deux organismes -GLNF et GPdG- consacre l'ingérence de la seconde dans la première au niveau des rituels ! (art 3: "Une commission étudiera les Rituels qui seront obligatoirement utilisés dans toutes les Loges pratiquant le Rite Ecossais Rectifié aux trois premiers grades. Les textes seront soumis pour approbation au Grand Prieuré des Gaules. -GPdG-)

Un problème tout-à-fait similaire apparaîtra, lorsque le SCPF (Suprême Conseil Pour la France), scission du SCdF (Suprême Conseil de France), se souchera sur la GLNF en 1964. Nous avons une des causes probables de l'éclattement de la GLNF en 2012-2013.

 

Entre temps, suite au Convent de la GLNF du 22 février, toujours en 1958, le centre RER_GLNF éclatera et formera une nouvelle obédience, la GLTSO. Et l'histoire de l'éparpillement du RER n'est pas finie , mais en même temps n'a jamais connu autant de succès !

 

Quoique leurs chemins maçonniques divergèrent, Camille Savoire et Édouard de Ribaucourt restèrent des amis fidèles. Voici ce que dira Camille Savoire de son ami: "Son inépuisable bonté, sa serviabilité, son dévouement à la cause des humbles et à celle de l'amitié étaient associés chez lui à l'amour d'une famille de laquelle il incarnait le chef de famille biblique, entouré de ses nombreux enfants et petits-enfants, et couvé par une épouse admirable, il reposait de son immense labeur et de ses déboires, dans une atmosphère de tendresse et de vénération." (Livre du Jubilé de la maçonnerie régulière française, 1913-1963, p 144.)

 

 

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Meeting on friday, 15th november 1974.

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Rédigé par Christophe

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