Le Bureau International de Relations Maçonniques

Publié le 11 Novembre 2017

 

 

Le Bureau International de Relations Maçonniques (BIRM) fut créé par la Grande Loge Suisse Alpina le 1er janvier 1903, accompagnant la montée en puissance des mouvements pacifistes du tournant du siècle. Son activité, devenue plus restreinte, se termina en 1920. Il fit place, dans la foulée de la création de la Société des Nations (SDN), à l’Association Maçonnique Internationale (AMI).

 

 

Les grands rendez-vous maçonniques, les congrès maçonniques de Paris (1889), d’Anvers (1894), de La Haye (1896) et surtout de Genève (1902) avaient permis aux uns et aux autres de se côtoyer, de se connaître et d’évoquer la mise en place d’un organisme permanent l’échange d’informations : un bureau d’études dont la fonction serait de recueillir et de classer les renseignements et documents fournis par les Puissances maçonniques (Obédiences et Juridictions de Hauts-grades) et de les partager, notamment à travers un Bulletin. Le pacifisme sous-jacent deviendra plus formel dès 1904. Ce bureau refusa catégoriquement d’être une autorité maçonnique, ou de se présenter sous la forme d’une alliance. L’organisme se voulait strictement neutre et ne prenait aucune décision, il était simplement là pour recueillir et informer, une sorte de trait d’union sans aucune prétention.

 

 

Notons que le congrès suivant, tenu à Bruxelles en 1904, sous les auspices conjoints du GO et du Suprême Conseil de Belgique, fut réalisé avec l'aide du BIRM qui en publia les actes.

 

 

 

La Grande Loge Suisse Alpina (GLSA) fut donc chargée en 1902 d’organiser ce « Bureau ». Le Grand-Maître de l’époque était Édouard Quartier-La Tente (1900-05). Derrière lui, se trouvait une autre forte personnalité, Elie Ducommun, qui fut également grand-maître de la GLSA (1890-95), un pacifiste reconnu puisqu’il fut prix Nobel de la paix en 1902 après avoir présidé de nombreuses années le Bureau International de la Paix.

 

Très naturellement Quartier-La Tente fut le Chancelier de ce Bureau ; il porta, parfois bien seul, la charge de celui-ci.

Il était né à La Havane en 1855. Il rentra en Suisse trois ans plus tard au décès de son père. Lui-même décède en 1925. C’était un pasteur-théologien. Il fera de la politique comme Conseiller d’État du canton de Neuchâtel du parti radical-démocratique (centre-droit) à partir de 1898. Il était membre de la vieille loge neuchâteloise "La Bonne Harmonie".

 

 

Durant cette période, il y eut l’ouverture de la Franc-Maçonnerie aux femmes avec, d’une part la seconde époque de la Grande Loge symbolique écossaise et d’autre part le Droit Humain.

 

L’époque était particulière, notamment en France. L’affaire Dreyfus venait formellement de s’apaiser par la grâce présidentielle de 1899, mais il ne sera blanchi qu’en 1906, que commençait l’affaire des fiches avec finalement la chute du gouvernement Combes en 1905.

 

En Belgique, le suffrage universel restait un sujet d’actualité, l’acquis du vote plural en 1894 n’avait pas calmé la rue. Sur le plan maçonnique, nous étions sous l’ère de Goblet d’Alviella comme Grand Commandeur du Suprême Conseil (SC) de Belgique. Cependant, les tendances beaucoup plus sociales, anti-cléricales et souvent pacifistes se faisaient jour au Grand Orient de Belgique. C’était l’époque d’Emile Vandervelde, membre du nouveau parti ouvrier, il sera le président de la Deuxième Internationale (de 1900 à 1918). On verra la montée en puissance d'Henri Lafontaine, également membre du parti ouvrier, il sera également président du Bureau International de la Paix à partir de 1907 et prix Nobel de la Paix en 1913. L’un et l’autre étaient membre de la loge « Les Amis Philanthropes ».

 

Si les Grandes Loges allemandes dites humanistes se rapprochèrent du BIRM, par contre les trois Grandes Loges dites vieilles prussiennes, ainsi que la maçonnerie scandinave et anglo-saxonne resteront plus circonspectes vis-à-vis de l’organisation.

 

Les Grands Loges américaines garderont généralement une position ambiguë, car sans être formellement adhérentes, elles manifesteront leur sympathie, une réelle coopération dans l'échange d'information, et en cas de besoin, une aide financière (New-York, Boston, Detroit, Cincinnati, Providence, etc.).

 

En Italie, la scission guettait le "Grand Orient d’Italie", empêtré dans des affaires politiques. L’amorce vint du refus de Saviero Fera, alors Grand Commandeur faisant fonction du Suprême Conseil, de suivre les mots d’ordre politique du Grand Orient d’Italie. Il sera éconduit de ce Suprême Conseil en 1907. En réaction nous aurons la création de la "Grande Loge d’Italie Piazza del Jesù" en 1908, soutenue par la maçonnerie américaine, alors que celle d’Europe soutenait le "Grand Orient". (Aujourd’hui c’est un peu l’inverse, la "Grande Loge Piazza del Jesù", devenue mixte, est fondatrice du CLIPSAS, tandis que la situation du "Grand Orient" est plus complexe : il est reconnu ‘régulier à l’anglaise’ par certains et la "Grande Loge Régulière" -scission de la précédente- par d’autres !)

 

Dans "Deux siècles ... BIRM".

 

Pacifisme

 

Sur le plan politique, à la course aux armements de la Triplice (Allemagne, Autriche, Italie) répondit celle de la Triple Alliance (Grande-Bretagne, France, Russie), et les pacifistes entre les deux !

 

Le pacifisme, qui sous-tend largement l’action et la philosophie du BIRM, va conduire des membres de la maçonnerie allemande et française à se réunir ensemble : ce seront les réunions maçonniques franco-allemandes dont la première se tiendra au col frontière de la Schlucht dans les Vosges en 1907, et elles se termineront par celle de La Haye en 1913. Une fois de plus, Édouard Quartier-La Tente en sera une des chevilles ouvrières.

 

Chicago! Repris dans le Bulletin du BIRM, n°28, 2011.

 

L’apport du BIRM

 

Il ne faut pas sous-estimer l’apport du BIRM. C’est la première fois qu’un organisme essayait de faire travailler ensemble sur un plan multilatéral (et non pas bilatéral) les Obédiences et Juridictions de Hauts-grades.

 

L’expérience, débutée avec un objectif a minima, compiler et partager du savoir maçonnique provenant des différentes parties du monde, était, dans sa philosophie, assez révolutionnaire : une maçonnerie apaisée avec des Obédiences et des Juridictions qui se parlaient. Se parler en enrichissant les connaissances ‘des’ et ‘sur les’ uns les autres devaient conduire, espéraient leurs auteurs, à des relations plus fraternelles et pacifiques.

 

(C’est un peu le but que poursuivirent Henri Lafontaine et Paul Otlet en essayant de réunir et de partager les savoirs du monde, par l’utilisation d’une classification décimale universelle : c’est l’actuel ‘mundaneum’.)

 

Même si Quartier-La Tente fut déçu et l’exprimera en 1920, le sillon qu’il avait amorcé en 1903, sera ensuite approfondi avec l’AMI, puis prendra des directions diverses, mais le mouvement de réunir des Puissances maçonniques sur des valeurs communes, était lancé.

 

 

Cependant la déception de Quartier-La Tente doit être mise en perspective. Lorsque l'on ausculte le volume du jubilé du BIRM (Deux siècles ...), on est mal à l'aise. En effet, ce livre est réalisé durant la première guerre (1917) et pourtant, tout 'baigne', le monde semble beau et bon. Pas un mot sur la guerre, sinon deux courts paragraphes concernant la recherche des disparus et l'aide aux prisonniers de guerre dans le chapitre concernant la "Bienfaisance" (pp 169-70). La neutralité et les actions d'aide aux autres (Croix-Rouge, etc.) obligeaient sans doute à la discrétion. Mais une telle discrétion, une telle distorsion de l'environnement réel ? Je n'ai pas de réponse.

 

Il s'agit bien sûr de Jean-Baptiste-Antoine Blatin, dans "Deux siècles ... BIRM "

 

Courriers de Quartier-La Tente au GOB et au SC de Belgique

 

J’ai pu retrouver deux courriers de Quartier-La Tente adressés à Henri Strubbe dans les archives détenues par le CEDOM à Bruxelles, l'un et l'autre de 1904. Avec permission et je les en remercie, je les ai placé en annexe. Henri Strubbe était membre des Amis Philanthropes (loge et chapitre) et professeur (régent) à l’École moyenne. Il servait manifestement de courroie de transmission avec le SC et le GO. Ces courriers montrent la difficulté rencontrée par Quartier-La Tente pour convaincre et faire participer les Puissances maçonniques à son projet. Il usa tantôt de sa position de Grand Maître de la GLSA, tantôt de responsable du BIRM pour convaincre et arriver à ses fins. Le premier courrier est envoyé au GOB et au SC de Belgique pour leur demander de participer et d’adhérer, c’est-à-dire d’exécuter ce qu’ils avaient promis lors du congrès de Genève. Ensuite, devant une réponse favorable du SC de Belgique, il proposa d’aller plus loin. C’était un homme sans doute assez seul dans cette tâche, mais tenace et déterminé.

 

Intéressant aussi son souci de ne s’adresser qu’à des Puissances maçonniques ‘régulières’, c’est-à-dire à l’origine non contestable (cf second courrier) : « Beaucoup de Puissances maç. auront de la peine à nous répondre d’une façon précise à notre question ..., parce qu’elles-mêmes devenues régulières par relations, elles ont une origine presque spontanée. J’ai dans l’idée qu’il existe encore plus de Sup. Conseils irréguliers que de Grs. Or. ou de Grandes Loges. Jusqu’ici d’ailleurs, nous sommes restés dans une prudente réserve à l’égard de plusieurs qui nous ont paru douteux, ... »

 

A gauche, bulletin du BIRM, à droite celui de l'AMI.

 

Bulletins du BIRM

 

Outre le fait que ces Bulletins vont servir de modèle pour ceux de l’Association Maçonnique Internationale (AMI), ils comportent une foule de renseignements concernant les Puissances maçonniques du monde entier. On y trouve par exemple dans le numéro 23 de 1910, p228, à l'occasion du discours tenu lors de la fête annuelle d’installation de la Loge « France » à Londres, le 17 janvier de l'année, un appel du pro-Grand Maître Lord Ampthill à la création d’une Grande Loge française plus conforme à sa vision de la Franc-maçonnerie : « Si des FF. pouvaient se réunir et former ainsi un nouveau corps, une nouvelle Grande Loge avec laquelle il nous serait possible d’établir ces rapports d’amitié qui nous unissent aux autres Grandes Loges, quel grand événement ce serait ! » Ce sera chose faite en décembre 1913 !

 

Étonnant aussi dans ce discours, de trouver un éloge et une invitation au militarisme anglais, français et allemand ("..., ce devoir militaire que les Allemands aussi comprennent si bien et dont ils ont tiré des résultats si merveilleux."), supposé être le garant de la paix, à l’opposé des discours pacifistes des deux prix Nobel de la paix, figures majeures de la franc-maçonnerie de leur pays, Elie Ducommun et Henri Lafontaine (voir par exemple son discours tenu à La Haye en 1913). Ce n'est sans doute pas anodin, ni le rapprochement de la GLUA avec les Grandes Loges vieilles prussiennes durant cette époque.

 

Cela montre aussi le désir extrême de neutralité professé par Quartier-La Tente. Je place ce discours 'bien intéressant' dans l’article consacré à la GLNF.

 

Dans "Deux siècles ... BIRM".

 

Références :

 

  • Collectif. Deux siècles de Franc-Maçonnerie. Volume du Jubilé. BIRM, Bern, 1917.

 

  • Pierre Chevalier. Histoire de la Franc-maçonnerie française, tome 3. Fayard, 1975.

 

  • André Combes. Les trois siècles de la Franc-maçonnerie française. Edimaf, 1987.

 

  • Daniel Ligou (sous la direction) Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie. Nouvelle Édition, 1987.

 

  • Michel Cugnet. Deux siècles et demi de Franc-maçonnerie en Suisse et dans le pays de Neuchâtel. Éditions du Chevron, La Chaux-de -Fonds, 1991.

 

  • Collectif. Grande Loge Suisse Alpina. Livre du 150e anniversaire 1844-1994. Éditions GLSA, 1993.

 

  • José Orval. Une histoire humaine de la Franc-Maçonnerie spéculative. Céfal, 2006.

 

  • Alain Bernheim. Une certaine idée de la Franc-Maçonnerie. Dervy, 2008.

 

  • Yves Yvert-Messeca. L’Europe sous l’acacia. Tome 2. Dervy, 2014.

 

 

 

Hans Huber (1852-1921) est un compositeur suisse, de l'époque du BIRM.

Rédigé par Christophe de Brouwer

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