L'imbroglio du Rite écossais Rectifié (RER)

Publié le 10 Octobre 2012

Vouloir comprendre la complexité actuelle du RER est une gageure, et je sais que je ne vais pas trop bien m'en sortir. Que les lecteurs m'en excusent et m'aident  !

 

Même si ce Rite n'est pas au centre du jeu pour la « régularité à l'anglaise », son histoire contemporaine est très éclairante. Il en à sa part, au départ, et intervient en marge, comme une sorte de modèle de la dépendance du symbolique vis à vis des hauts-grades (du moins dans un certain nombre de cas).

 

Ici l'organisme voulant décider ce qui est régulier ou non est le « Grand Prieuré Indépendant d'Helvétie » (GPIH), le seul à n'avoir pas cessé ses activités au XIXème. Mais à l'orée du XXème, il n'y reste plus qu'un quarteron de maçon.

 

Il existe d'autres corps maçonniques qui veulent réguler, comme la GLUA pour les grades symboliques, ou le SC juridiction sud des USA pour le REAA hauts-grades. Il faut concéder que tout cela est un peu ridicule et montre la franc-maçonnerie sous de curieuses couleurs, mais ce n'est que mon petit avis!

 

 

Surprise, ici trois obédiences françaises seraient « régulières » : le GPIF (Grand Prieuré Indépendant de France – GOdF), le GPdG (Grand Prieuré des Gaules) et le GPRRO (Grand Prieuré d'Occitanie).

Certains affirment que le GPRdF (Grand Prieuré Régulier de France) aurait perdu sa "régularité" suite aux turbulences au sein de la GLNF, mais en fait il n'aurait jamais été reconnu officiellement par le GPIH, sinon par un courrier en 2002 ? (à vérifier).

On voit aussi fort bien le lien entre la GLSA (Grande Loge Suisse Alpina) et le GPIH, la première faisant partie de la " bande des 5 " de l'appel de Bâle, qui, les premières, ont retiré leur "reconnaissance" à la GLNF.

 

Dans les faits, l'ingérence de ce GPIH dans la Franc-maçonnerie rectifiée de France est apparemment devenu un habitude, et cela fait manifestement désordre ..., en tout cas, les dernières péripéties concernant la "régularité" semble, une fois de plus, le suggérer ?

 

Mais l'imbroglio ne s'arrête pas là, ce serait trop simple !!!

 

 

Un petit pas en arrière

 

Le "Rite Écossais Rectifié" (RER) est une évolution française de la "Stricte Observance Templière" (SOT), d'origine allemande. Cette SOT apparaît vers 1751, puis va décliner durant la guerre de 7 ans (1756-1763). Et reprendra des couleurs dès 1764. La SOT prend pied à Strasbourg en 1773, à la loge "La Candeur". Elle va se répendre lentement et petitement en France.

 

En 1776, une première Convention (Traité d'Union) lie les Directoires français de la Stricte Observance au GOdF. Un second traité d'Union, complémentaire au précédent, est signé en 1811 entre le GOdF et ces Directoires français. Ces deux traités sont toujours en vigueur.

 

C'est au Convent de Lyon (Convent de Gaules), en 1778, sous l'impulsion de Willermoz, que naît le "Rite Écossais Rectifié" (RER), et la modification du "titre" de "Chevalier Templier" en "Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte" (CBCS).

En 1782, le Convent de Wilhelmsbad entérine ces modifications, mais c'est également le chant du cygne pour la SOT allemande. Il ne restera bientôt plus que le RER français pour une bonne 60aine d'année.

 

En effet, le dernier centre actif français du RER est la loge parisienne "le Centre des Amis", qui entre en sommeil en 1846.

Par contre, en Suisse, le Rite continue à (sur)vivre.

 

Le Rite (SOT ou RER) est composé de 6 grades. Les trois grades symboliques.

Suivi du grade de "Maître écossais de Saint-André" qui a toujours fait problème, et certainement durant la période contemporaine : est-il un 4ème grade symbolique, ou est-il déjà un haut-grade. Par exemple, la GLNIR avait rejetté ce grade (et les loges de Saint-André), au contraire la GLNF l'incorpore, puis s'en sépare ...

Le Rite se termine par un "Ordre Intérieur" composé de 2 grades: celui de Novice et celui de Chevalier (pour le RER: CBCS).

(Il existe une classe dite secrète de Profes et de Grand Profes, qui, lui, vient de la tradition française martinésiste* !)

*Martinésiste: de "Martinez de Pasqually" ; Martiniste: de "de Saint-Martin", son successeur.

 

 

 

Réveil contemporain du RER.

 

Ce réveil est étroitement lié à la création de ce qui va devenir la GLNF (Grande Loge Nationale Française). Cela est expliqué dans cet article-ci.

 

 

Résumons.

4 amis, membres du GOdF, Camille Savoire, Édouard de Ribaucourt, Gustave Bastart, Paul Pottet partent en Suisse, afin pour les trois premiers, de se faire initier CBCS à Genève (Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte), le 9 juin 1910.

Il créent une Loge pour travailler à ce Rite aux grades dits « symboliques », « le Centre de Amis », du nom de la dernière loge ayant pratiqué ce rite en France. Cette création n'est pas régulière dans les formes … Ensuite, la loge rejoint le GOdF en 1911. Camille Savoire ne suit pas ce mouvement.

 

Le GOdF négocie avec le GPIH et une Convention de reconnaissance mutuelle, d'égal à égal, est signée le 15 avril 1911.

 

La tension monte entre le GOdF et les membres de cette Loge, tant et si bien que cette dernière quitte le GOdF et crée quasi dans la foulée une nouvelle obédience, la GLNIR, qui est aussitôt reconnue par les anglais. Nous sommes en 1913. Font partie de cet ensemble Édouard de Ribaucourt et Gustave Bastard.

 

Par contre Camille Savoire reste au GOdF. Il y a dès ce moment, deux branches du RER en France.

Celle de Ribaucourt et de la GLNIR (future GLNF) et celle de Camille Savoire et le GOdF.

Ces deux hommes resteront des fidèles amis.

 

 

 

L'entre-deux guerre

 

L'entre-deux guerre verra la création des « hauts-grades » du RER en France. C'est surtout l'oeuvre de Camille Savoire.


 

Devenu Souverain Grand Commandeur (SGC) du Grand Collège des Rites du GOdF (GCdR du GOdF), Camille Savoire stimule et accompagne, à partir des années 1920, le réveil du RER au sein du GOdF et fait armer à Genève un certain nombre de CBCS. Alors qu'il est toujours SGC du Grand Collège, il met en place une structure de Hauts Grades (CBCS) en 1935, le GPdG (Grand Prieuré des Gaules) indépendante du GOdF. Et propose à son obédience … une reconnaissance de cette nouvelle structure d'égal à égal, la mettant devant un fait accompli ! Le refus du GOdF est immédiat et laconique, cela semble assez évident ! Et donc cette même année, il quitte son obédience pour créer "officiellement" le « Grand Prieuré des Gaules » (GPdG) et une petite obédience de loges symboliques, la GLRF (Grande Loge Régulière de France). La GLRF vivra mal et disparaîtra assez vite, des loges survivantes la quitteront pour rejoindre la ... GLdF!

Le GPIH reconnut quasi immédiatement cette nouvelle structure !

 

Par beaucoup de côté, malgré ses grandes qualités, Savoire apparaît aussi sectaire que d'autres aux GOdF de cette époque, qui sont à l'autre bout de l'échiquier? Il est quand même surprenant qu'un SGC du GCdR du GOdF, crée une structure indépendante à son obédience en y puisant les éléments nécessaires que sa position le lui permettait ???

Autre exemple, il ne considérerait pas comme franc-maçon des hommes initiés par des femmes, c'est à dire provenant du DH ? En tout état de cause, cela lui est reproché par ses contemporains du GOdF. (Cela faisait débat. Par exemple lorsque la "Jérusalem Écossaise", se trouvant à la GLSE, voulut rejoindre la GLdF en 1898. Cette dernière considéra que les hommes affiliés qui venaient du DH n'étaient pas valablement initiés. Ce qui provoqua son éclatement en 3 morceaux!) Bref, il n'a pas que des amis au GOdF, il prépare sa sortie de l'obédience que chacun qualifiera comme il l'entend, … et cela semble un soulagement pour beaucoup, de part et d'autre (on ne le retient manifestement pas!).

 

Mais, lisons-le! "L'idéal de certains néo-maçons, qui fut et est encore celui des membres de certains corps élus de la Franc-Maçonnerie, est de calquer l'organisation de notre Ordre sur celui de la démocratie. Or, sans vouloir faire le procès de cette dernière, la vérité nous oblige à en constater les faiblesses. [...] La Franc-Maçonnerie revendiquant le rôle de Puissance Morale et Spirituelle doit être une sélection progressive des Élites, réalisée uniquement par coaptation des supérieurs choisissant sans contrainte parmi les candidats présentés par leurs égaux, sous le contrôle de l'organisme suprême : agir différemment serait accepter que les premiers échelons de l'Université doivent désigner les titulaires des échelons supérieurs et des corps académiques." (tiré de "Regards sur les Temples de la Franc-Maçonnerie", de Camille Savoire, 1935, p 44.)

A cette époque, il était difficile d'échapper aux idées générées par cet eugénisme (et donc à l'idée d'une élite "génétique" et d'un "bas" peuple) en vogue dans les pays européens et américains (la France comme les autres, souvenons-nous de ce best-seller que fut "L'homme, cet inconnu" du prix nobel Alexis Carrel, paru en 1935), la démocratie est la grande coupable des maux, seule l'élite peut éviter le pire !!! Le ver est dans la pomme, le péché originel, comme pour les Suprêmes Conseils. Savoire, manifestement, veut la prééminence des Hauts-Grades sur les grades symboliques et renverser les dépendences! C'est ce qu'il fera avec son GPdG. Il veut créer une oeuvre de régénération, "cette oeuvre de redressement moral" (p 302).

 

Et la vérité est de dire que le RER au GOdF, après son départ, va fort bien se porter et à l'orée de la deuxième guerre, ce sera la partie la plus vivante et la plus nombreuse du RER en France. Il crée en 1938, au sein du Grand Collège des Rites, un "Directoire écossais des anciennes provinces de France", non sans provoquer l'ire de Camille Savoire!

 

Par contre la structure créée par Savoire, le GPdG et son avatar symbolique la GLRF iront très mal, la première verra ses effectifs devenir squelettique et la seconde disparaîtra avant même la deuxième guerre. Les quelques ateliers qui avaient échappé à la débacle avaient alors rejoint la GLdF.

 

Nous avons donc à ce moment trois branches du RER en France :

La branche GOdF, la branche GLNIR et la branche Savoire (GPdG), (et un petit morceau à la GLdF).

 

Jusque là, c'était relativement simple !

 

 

 

Après la deuxième guerre

 

Au sortir de la guerre, ces structures sont délabrées.

L'éparpillement va aller s’accélérant, accompagné d'une augmentation sensible des effectifs, même un chat n'y trouverait pas ses petits.

 

Alors accrochons-nous !!!

 

 

1/ La branche GOdF : cela reste simple. D'une certaine manière, de ce qui au GOdF "survit" par la force de l'habitude et du nombre, sous l'aile d'une grande obédience, va grandir pour créer au sein du Grand Collège des Rites, en 1998, le « Grand Prieuré Indépendant de France ». Aujourd'hui cette branche est toujours florissante et représente une partie respectable de la pratique du RER dans ce pays. Elle a également pour elle la force des traités du XVIIIè et XIXè, toujours en vigueur (1776, 1811), qui fondent son droit.

 

 

2/ La branche GLNF (ex-GLNIR) et la branche « Savoire ». Nous pouvons observer une fusion, une disparition et deux scissions !!!

Ce sera l'incorporation pour la nouvelle GLRF, ressuscitée par Savoire après la 2ème guerre, dans la GLNF. Le GPdG passe une Convention en 1958 pour se soucher sur la GLNF, tout en gardant le droit de recruter où bon lui semblait !  Lorsque l'interdiction de recruter pour les hauts-grades hors GLNF deviendra effective suite à l'avenant à la Convention, daté de 1965, une scission tardive en résultera avec l'apparition d'un "Grand Prieuré Indépendant des Gaules".

 

Avec Pierre Noël, nous devons effectivement relever l' "irrégularité" de la Convention de 1958 qui lie la GLNF et le GPdG, ne garantissant pas la parfaite indépendance de la première face à la seconde, ce qui est contraire aux Landmarks de la « régularité à l'anglaise ».

Et c'est d'ailleurs également contraire aux principes et pratiques du GOdF où c'est l'inverse. Ce sont en effet les hauts-grades qui sont dépendants du GOdF. Notons que tous les RER (symboliques et hauts-grades) pratiqués en France sont issus de cette vieille obédience, directement ou indirectement.

C'est fondamentalement cette dépendance (des hauts-grades « soumis » aux grades symboliques) qui a poussé Camille Savoire à commettre son GPdG, lequel va répéter cette même "erreur" -l'inversion de la dépendance- dans la Convention avec la GLNF.

 

Là se trouve un des prémisses de la crise vécue par la GLNF d'aujourd'hui.

 

 

Mais, cette même année, 1958, la GLNF éclate et donne naissance à une obédience quasi totalement dédiée au RER, la GLTSO (Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra), qui crée un obédience de Hauts-Grades, le « Grand Prieuré de France » (1962) et la « Province d'Auvergne » (1994).

 

Remous au sein de la GLTSO ; le « Grand Prieuré Indépendant des Gaules » qui s'en était approché, s'en éloignera en 1967 et la "Loge Nationale Française" se créera en 1968. Sur cette dernière obédience, se souchera un « Grand Prieuré Unis des Trois Provinces » (1974), issu du précédent et du Grand Prieuré de France.

 

 

En 1995, remous au sein du GPdG (Grand Prieuré des Gaules ; encore souché sur la GLNF) et création du GPRRO (Grand Prieuré Réformé et Rectifié d'Occitanie).

 

En 2000, crise dans les relations entre le GPdG et GLNF: rupture et création en 2001 d'un « Grand Prieuré Regulier de France » souché sur la GLNF, le GPdG reprenant sa "liberté".

 

En 2006, le GPdG passe une Convention de bonne entente avec le GOdF!

 

 

 

Il existe un « protocole d'Avignon » de 2008. C'est un protocole administratif de "Bonne Conduite" à minima (comme il en a existé entre le GOdF et la GLNF!). Les intervisites par exemple n'y sont pas abordées ?!  Il concerne les obédiences: GPIF-GOdF, le GPERR d'Occitanie - GL-AMF, le GPU-LNF et la Province d'Auvergne/GPdF-GLTSO.

 

 

 

 

Récapitulons : essai !

 

Essayons de récapituler, pour la France : (ceci est assez caricatural, car pour les hauts-grades, tous se sont mélangés, sauf au niveau du GOdF, et j'en oublie certainement !!!)

 

1/ Le Grand Prieuré Indépendant de France : GOdF.

  • Il existe un Grand Chapitre général de Rites, souché sur la Grande Loge Mixte de France (GL qui est une création de la GL Mixte Universelle et du GOdF en 1982) ? A vérifier.

 

 

2/ La Province d'Auvergne et le Grand Prieuré de France : GLTSO

  • Le Grand Prieuré féminin de France (créé par la « GLTSO » avec patente du GOdF!)

 

 

L'un et l'autre sont directement issus du Trio-GOdF 1910-1913 « Edouard de Ribaucourt, Camille Savoire et Gustave Bastard.

 

 

 

3/ La « famille » de l'ancien GPdG, issu de la scission de 1935 (GOdF – Camille Savoire)

 

Le Grand Prieuré des Gaules actuel : indépendant, il recrute dans différentes obédiences et a recréé une obédience symbolique : « Grande Loge Réunie et Rectifiée de France ».

 

Le Grand Prieuré Rectifié de France : GLNF

 

Le Grand Prieuré Réformé et Rectifié d'Occitanie : GL-AMF

 

Le Grand Prieuré Indépendant des Gaules (scission tardive du GPdG, de 1965, qui recrute dans différentes obédiences).

  • Le Grand Prieuré Unis des Trois Provinces : LNF (issu du précédent).

  • (La GLISRU (mixte) : Grande Loge Indépendante et Souveraine des Rites Unis : scission de 1973 de la LNF, avec, depuis 2008, un « Grand Prieuré Indépendant et Traditionnel des Gaules. »)

 

 

Puis il existe également d'autres Grands Prieurés mixtes ou non dont je discerne mal la filiation. Si un lecteur pouvait m'aider ?!

 

 

 

Lectures :

 

Pierre Noël. Heurs et Malheurs du Rite Écossais Rectifié en France au XXèm Siècle. Acta Masionica n°10, 2000.

 

Roger Dachez & Jean-Marc Petillon. Le Rite Écossais Rectifié. Que Sais-je ? PUF, 2010.

 

Jean-Marc Vivenza. Histoire du Grand Prieuré des Gaules. Éditions du Simorgh, 2011.

 

 

Article suivant.

Article précédent.

 

 

 

 

 

 

A Lyon !

A Lyon !

Rédigé par Christophe

Commenter cet article